Le céiste français Denis Gargaud
Le céiste français Denis Gargaud | AFP - CARL DE SOUZA

Rio 2016 : Denis Gargaud, l'héritier annoncé de Tony Estanguet, devenu successeur

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Champion olympique et successeur au palmarès du Français Tony Estanguet, Denis Gargaud a dû attendre son heure dans l’ombre de la légende du canoë tricolore. Sacré à Rio, quatre ans après son titre mondial précoce (2011), le Marseillais peut désormais savourer. Portrait.

Vivre à l’ombre, c’est plutôt bien surtout quand le soleil tape très fort. Mais dans le cas de Denis Gargaud Chanut, tout nouveau champion olympique de slalom, le soleil était trop haut, tapait trop fort. Il a fallu attendre. Attendre que la légende Tony Estanguet sorte des bassins pour se faire sa place. Au moins aux Jeux Olympiques. Car en 2011, à 24 ans, Denis Gargaud devient champion du monde, un an après Tony Estanguet. L'année suivante, leur rivalité est à son summum lors des qualifications aux Jeux, le Marseillais cède d’un rien face au futur triple champion olympique.

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S’en suivra des moments difficiles, marqués par une blessure dorsale, des changements d’entraîneur, mais aussi par un épanouissement en dehors du bassin. Ce mardi, à Deodoro, sur la plus haute marche du podium, c’est tout ça qui est remonté à la surface : "Je n’arrivais même plus à chanter", a-t-il soufflé au micro de Francetv Sport.

"Il a toujours été là"

La médaille d’or que Tony Estanguet lui a passé autour du cou sur le podium est autant une superbe récompense qu’un relais. "C'est un moment énorme. Pour lui comme pour moi, avoue Gargaud. C'est un passage de flambeau en quelque sorte. Je n'étais pas l'héritier, mais plutôt l'héritier de la famille qui a fait beaucoup de bien au canoë. Mais aujourd’hui, j’assume complètement ce statut". La boucle est enfin bouclée pour celui qui a dû passer derrière le Palois. "Il a vécu dans l’ombre de Tony, déclare Benoît Peischier, son entraîneur depuis neuf mois, mais il a toujours été là. Après 2011 et son titre mondial, la confrontation directe entre les deux a été difficile. Cela a demandé énormément de travail pour reconstruire et arriver là où il est aujourd’hui". Sa douleur dorsale l’a freiné durant deux ans (2014-2015) et le retard s’est accumulé. "Denis, c’est Denis, pas Tony, lance Philippe Lageyre, le médecin de l’équipe de France. Il était déjà fort du temps de Tony, il mérite de gagner".

Benoît Peischier, champion olympique de kayak en slalom en 2004, rejette l’inévitable filiation. "Le gros travail a été de ne pas se mettre dans la peau de l’héritier, explique-t-il. Il fallait qu’il écrive sa propre histoire, sa propre navigation, sinon l’héritage aurait été impossible à assumer". Désormais entraîneur de l’un, auparavant coéquipier de l’autre, Benoît Peischier est bien placé pour parler du sujet : "Tony et lui n’ont pas la même approche de la compétition. J’ai eu la chance de vivre une super expérience en voyant Tony préparer les Jeux en 2004. Il était super serein. Tony est exceptionnel, personne n’arrivera à ce niveau dans le canoë, chacun écrit son histoire et on ne se compare pas. On est juste content de ramener des médailles". Richard Fox, multiple fois champion du monde avec l’Australie, aujourd’hui chef de la délégation australienne confirme : "C’est difficile de comparer. En sport, le plus important, c’est toujours le prochain match. Aujourd’hui, Tony n’est plus là, Denis si. On peut vivre avec ses propres performances. J’ai eu la chance de gagner plusieurs fois, mais il y a toujours quelqu’un de plus titré. Ces débats sont plutôt pour les journalistes (sourire)".

Du talent comme qui vous savez

Né à Apt dans le Vaucluse, Denis Gargaud Chanut découvre le canoë à 12 ans. Il intègre le club de Marseille. Là-bas, il fraye et pagaie avec d’autres grands noms du canoë-kayak comme Jessica Fox, fille de Richard, vice-championne olympique à Londres. "Il était jeune quand j’étais au club, se souvient Richard, ce sont surtout mes filles (Jessica et Noémie, ndlr) qui le connaissent. Il faisait partie de la bande de jeunes du club qui partait en camion pour trouver des rivières dans les Alpes voisines". C’est dans ce club qu’il apprend son sport. Son talent se révèle au point que Pau, lieu d’excellence du canoë à la Française, devient vite la prochaine étape. "Il est arrivé au pôle France en 2009, il avait bien progressé, il challengeait Tony à l’époque", raconte Bertrand Daille, chef de l’équipe de France.

Sur l’eau, le Marseillais attire l’attention. "C’est quelqu’un de très doué", clame Franck Adisson, consultant pour Francetv Sport et ancien champion olympique C2 à Atlanta. Quelqu’un qui sait plutôt de quoi il parle donc. "C’est un acrobate, poursuit Bertrand Daille. C’est comme ça que je l’appelle, parce qu’avec ses mouvements dans l’eau, il arrive à s’engager très près des piquets et à faire passer son bateau dans des endroits où les autres se font bousculer". Physiquement très solide mais aussi techniquement puisque c’est également "un glisseur parce qu’on a l’impression qu’il ne donne que deux coups de pagaie et que son bateau avance toujours". "Il est très sérieux et très concentré sur ce qu’il fait. Avec lui, tout est calé à la minute… ça me rappelle d’ailleurs quelqu’un…", glisse malicieusement Philippe Lageyre. Tony, encore et toujours. Même quand on veut l’éviter, la comparaison avec le glorieux aîné ressort. En même temps, difficile d'ignorer le soleil.

Réunion au sommet

"Généreux", "avenant", "qui sait plaisanter", selon ceux qui le cotoient, Denis Gargaud est resté positif même quand il a fallu s’adapter aux conditions capricieuses de Rio. Ce "fan de tous les Marseillais, des nageurs du CNM", dixit Daille, vivant à 200m du Stade Vélodrome où, pas loin, sa belle-famille tient un restaurant, a toujours su ce qu’il voulait. "C’est quelqu’un de déterminé, détaille Julien Billaut, l’entraîneur français parti en Australie, il est toujours convaincu de faire le bon choix". "C’est parfois une tête dure, sourit-il, mais ça mène aussi à ça (le titre olympique, ndlr)". Malgré son polo aux couleurs de l’Australie, Julien Billaut était heureux pour son copain tricolore. Les barbecues partagés en famille à l’autre bout du monde ont rapproché les deux hommes. Mais c’est tout le clan tricolore qui savourait ce lundi. Les glorieux anciens champions olympiques, Franck Adisson-Wilfrid Forgues (1996), Benoît Peischier (2004), Tony Estanguet (2000, 2004, 2012), que Denis Gargaud avait réuni un mois et demi avant les Jeux à Pau pour parler de leurs expériences olympiques, ont un successeur.

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"On a réussi tous les deux à cohabiter, éclaire Tony Estanguet, on était suffisamment responsable et intelligent pour que ça se passe bien. On a continué à échanger et Il a eu l’intelligence de nous demander notre vécu des choses". "Il voulait qu’on discute de ce qu’étaient réellement les Jeux – Denis Gargaud disputait ses premiers Jeux à Rio –, comment ça se gagnait. Il a eu une démarche que beaucoup n’ont pas", salue Franck Adisson. Lors de cette réunion au sommet, il apprend comment gérer cet événement, comment ne pas se "laisser bouffer". Une volonté de faire baisser la pression comme lors de sa demi-finale maîtrisée où il était ravi de ne pas avoir signé le meilleur temps pour ne pas partir en dernier.

Barres énergétiques et équilibre

Denis Gargaud est entré dans le cercle très fermé des champions olympiques. Sa vie va changer. Lui, sans doute pas. Après son titre mondial en 2011, "gagné sur l’euphorie de la jeunesse", d’après Adisson, le succès lui est peut-être un peu monté à la tête. "Mais il a su revenir à ce qu’il était vraiment, soit quelqu’un de très gentil", assure le consultant. Son autre atout est "qu’il ne jouait pas tout aujourd’hui", estime ce dernier." Denis est quelqu’un aux multiples facettes : c’est un athlète, un père et un chef d’entreprise", détaille Bertrand Daille. Créateur de la marque de barres énergétiques Mulebar, Denis Gargaud épate Franck Adisson : "C’est le seul céiste de haut-niveau qui travaille pour de vrai je crois. Il arrive à mener les deux carrières de front. Il s’y investit énormément et y laisse beaucoup d’énergie". Le Marseillais, qui "n’aime pas Pau parce qu’il pleut", chambre avec l’accent du Béarn Philippe Lageyre, en avait encore après son exploit pour plaisanter en conférence de presse. "Oui ce sont mes barres qui m’ont fait gagner, absolument. Ca fait une super publicité. J’avais prévu un selfie mais c’est interdit", rigole-t-il. Qu’il ne s’inquiète pas, il a désormais tout le temps d’en faire.

Benoit Jourdain @BenJourd1