Philippe Lucas : "Pourquoi on ne réquisitionne pas l'INSEP ?"

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Auteur·e : France tv sport
Philippe Lucas
L'entraîneur de natation Philippe Lucas | AFP

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Le charismatique entraîneur de natation Philippe Lucas ne décolère pas. Face à la pandémie de coronavirus, ses nageurs sont privés d'entraînement en raison des mesures de confinement imposées en France. Alors que les Américains, les Australiens et les meilleurs Italiens poursuivent leurs entraînements, Lucas dénonce "un manque d’équité" et parle même de "Jeux en bois". A quatre mois des Jeux olympiques de Tokyo, le coach français recommande de réquisitionner l'Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance (INSEP) "pour y mettre tous nos sportifs susceptibles d’être finalistes ou médaillés."

Q : Philippe, tout d’abord de quelle manière gérez-vous vos nageurs en cette période de confinement ? Comment les garder concentrés alors qu’on ne sait pas où on va…
Philippe Lucas :
 "En fait c’est déjà ça le problème, tu ne sais pas 1. Combien de temps ça va durer ? 2. Tu ne sais surtout pas s’il y aura des Jeux olympiques. D’autant que s’il y en a, c’est catastrophique pour nous en eau libre et en demi-fond. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui les Américains, les Australiens, les Brésiliens, les Japonais, les Chinois, les Allemands, tous continuent de s’entraîner normalement, certains ont été regroupés spécifiquement pour pouvoir continuer à s’entraîner correctement. Même les meilleurs Italiens s’entraînent. Et en face, il y a nous autres Français, à l’arrêt complet comme les Espagnols et les Hollandais, on ne peut pas s’entraîner du tout. Donc il n’y a plus rien d’équitable dans cette préparation pour les Jeux."

Q : Même les meilleurs Italiens peuvent s’entraîner ?
PL :
"Pellegrini, Detti, Paltrinieri, ont eu 4 à 5 jours d’arrêt. Mais depuis lundi, ils s’entraînent de nouveau dans des piscines ouvertes spécifiquement pour eux, mais fermées au public. Ils sont 2, 3, 4 ou 5 à s’entraîner. Et nous rien, pas d’entraînement, arrêt complet donc elle est où l’égalité ? Si tu me dis : les Jeux sont reportés, OK on fait comme tout le monde. On attend et voilà. Sauf qu’aujourd’hui nous nous sentons lésés par la situation, tout le travail effectué par mes nageurs va tomber à l’eau. Et je sais très bien que les Jeux auront lieu pour des raisons économiques sauf si l’OMS dit « Stop, on ne fait pas les Jeux ». Mais entre nous, on sait très bien que les Jeux se tiendront. Donc ce seront des Jeux en bois. Car entre celles et ceux qui n’iront pas, car peut-être encore atteints du virus, les Fédérations qui ne les enverront pas, les nageuses et nageurs qui iront mais à cours de forme, car en manque d’entraînement, et en face toutes celles et ceux qui auront eu une préparation normale, il y aura un tel manque d’équité que ce seront des Jeux en bois."

C’est catastrophique pour les sportifs

Q : Le CIO fait tout pour que ces Jeux aient lieu, vous et vos nageurs souhaitez un report ?
PL :
"Pour l’instant ça fait 3 jours que nous sommes bloqués. Mais on sait très bien que dans notre domaine, si on reste 15 jours comme ça, on est mort. Le problème, c’est la planification. Après les championnats du monde de l’an dernier, j’ai laissé 5 semaines de repos à mes nageurs. Je leur ai donné 10 jours au mois de décembre. Et du 2 janvier aux Jeux de Tokyo (NDLR : qui doivent officiellement commencer le 25 juillet), il ne devait pas y avoir d’interruption. Si à cause de cette pandémie, on a 5 à 6 semaines d’arrêt, c’est fini. Même deux semaines déjà, ce sera compliqué. On sait très bien qu’en natation, avec deux semaines d’arrêt complet, il faut le double pour revenir. Et ceux qui auront pu s’entraîner dans des conditions normales, eux seront avantagés. En plus dans la tête, quand tu sais que tu as coupé un certain moment, tu n’es pas le même, tu es fort quand tu t’entraînes. Et quand tu ne t’entraînes pas, tu sais que tu es moins fort. Moi je ne comprends pas un truc : pourquoi on fait voter des gens le dimanche, et que le lundi on ne peut plus s’entraîner. Ce n’est pas pour polémiquer mais c’est la réalité des choses. Faut pas nous prendre pour des cons. Je parle pour tous les sportifs, qui pendant 4 ans ont tout préparé, c’est leur métier, c’est leur gagne-pain même si certains ne gagnent pas beaucoup. Moi j’ai des nageurs qui ont du mal à manger à la fin du mois. Cela veut dire que demain si tu ne vas pas aux Jeux olympiques, tu n’as pas les primes des clubs, tu n’as pas les primes des Fédérations, tu n’as pas les primes du CNOSF, les mecs vont aussi perdre du sponsoring car les sociétés qui les soutiennent vont avoir aussi des problèmes financiers en raison de la crise donc c’est catastrophique pour les sportifs."

Q : Vous préconisez quelles solutions ?
PL :
"Moi je ne comprends pas pourquoi on ne réquisitionne pas l’INSEP pour y mettre tous nos sportifs qui sont susceptibles d’être finalistes ou médaillés aux Jeux de Tokyo. On les enferme pendant le temps qu’il faut, interdiction pour eux de sortir. Mais ils peuvent en revanche s’entraîner en toute liberté en étant en quarantaine. C’est ce qu’ils ont fait en Italie, ils ont réquisitionné deux pôles pour la natation, l’un à Vérone et l’autre du côté de Rome, pour pouvoir s’entraîner, pour que tous leurs meilleurs nageurs puissent continuer à s’entraîner. Et ça fonctionne. En plus, il y a des images de leurs entraînements qui passent sur les RS, quand mes nageurs voient ça, ils sont encore plus dégoûtés. Pourquoi l’Italie n'y arrive et pas nous ? Si cela s’était passé en 2024, juste avant les Jeux de Paris, je t’affirme qu’on en aurait trouvé des solutions. Sachant que mes nageurs se disent que si l’arrêt de l’entraînement dure 40 ou 45 jours, c’est fini… Tu prends un mec comme Marco (NDLR: Marc-Antoine Olivier, médaillé de bronze à Rio sur 10km en eau libre) qui a gagné à Doha (NDLR : épreuve de Coupe du monde d’eau libre), 12 secondes devant le champion du monde d’eau libre et du 1500m nage libre, si tu fais la même course dans 3 semaines, il prend 2 minutes. J’ai vu l’article de la ministre Roxana Maracineau disant « nos sportifs vont trouver des solutions, ils seront plus forts dans leur tête », ça m’a fait rigoler… Si tu ne t’entraînes pas, tu n’as aucune chance. Aucune."

Propos recueillis par Alexandre Boyon

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