Miraculée de l'holocauste et championne olympique, le destin singulier d'Éva Székely

Publié le , modifié le

Auteur·e : Romain Bonte
Éva Székely, lors des JO de 1952, où elle était devenue championne olympique du 200m brasse
La Hongroise Éva Székely, lors des JO de 1952, où elle était devenue championne olympique du 200m brasse | AFP

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Alors qu'elle n'est encore qu'une adolescente, Éva Székely va de peu échapper à une mort certaine. En 1944, lors d'une rafle des fascistes hongrois, le père de la jeune Éva va, d'une phrase, sauver sa fille. Huit ans plus tard, elle deviendra championne olympique.

Alliée de l'Allemagne nazie, la Hongrie devient le premier pays à rejoindre le pacte tripartite entre l'Allemagne, l'Italie et le Japon en novembre 1940. L'année suivante, Éva Székely est contrainte de quitter son équipe de natation. Sa confession juive ne convient pas aux autorités…

Trois ans plus tard. Décembre 1944. C'est un froid glacial qui envahit la capitale magyare. Depuis quelques jours déjà, les milices des membres du parti hongrois des Croix fléchées (Nyilaskeresztes Párt) –soutenu par l'Allemagne d'Hitler- pourchassent les juifs. Sur les rives du Danube, ces hommes et ces femmes sont priés de se déchausser, puis sont aussitôt fusillés. De bleu, le fleuve prend la couleur du sang. Éva Székely n'a que 17 ans.

"Elle n'a pas besoin de marcher longtemps"

Lorsque le jeune officiel du Parti des Croix fléchées se présente à son domicile, il ne fait aucun doute du sort qui lui est promis. Aussitôt, le père de la jeune femme lui demande de s'allonger sur le sol, pour simuler un problème de santé. "Elle est malade, vous voyez bien ! Elle ne peut pas marcher" tente-t-il d'expliquer à l'officier. Mais ce dernier lui rétorque froidement: "Elle n'a pas besoin de marcher longtemps". Ces paroles sont gravées dans la mémoire d'Éva qui l'évoquera, quelques années plus tard, à différentes occasions.

"Inspiré par une influence divine mon père dit : 'Ne la prenez pas, elle est la championne de natation de Hongrie, et un jour vous serez heureux d'avoir sauvé sa vie'. Dis-lui ton nom", racontera Éva Székely. "Il me regarda, je le regardai à mon tour, et je lui dis mon nom. C'est comme cela que je suis restée en vie." A Budapest, 20 000 juifs seront exécutés par ces milices, entre décembre 1944 et janvier 1945.

Lors d'une cérémonie organisée par la Fondation pour la mémoire de la Shoah à l'Université de Californie du Sud, Éva Székely a également décrit le visage de l'homme qui n'était pas beaucoup plus vieux qu'elle. "Un de ses yeux était gris et l'autre marron. Et cela m'a marqué car je n'avais encore jamais vu un homme avec une couleur d'yeux différente." Mais jamais, elle n'aurait imaginé que les paroles de son père seraient prophétiques.

"Moi aussi, je deviendrai championne olympique"

Née le 3 avril 1927 à Budapest, Éva Székely s'était intéressée à la natation après avoir suivi à la radio la victoire du Hongrois Ferenc Csik lors du 100m nage libre des Jeux olympiques de Berlin, en 1936, apprend-on dans un article du Guardian. "Là à ce moment, j'ai pris une résolution : moi aussi, je deviendrai championne olympique", explique-t-elle. Elle rejoint alors un club de natation local et à 14 ans, elle remporte avec son équipe un premier tournoi national. Ce n'est que deux mois plus tard qu'elle fut exclue de son équipe.

Après l'épisode qui marquera à jamais sa vie, elle a passé les dernières années de la guerre dans une maison d'hébergement gérée par la Suisse. 42 personnes y étaient regroupées dans seulement deux chambres. Pour se maintenir en forme, Székely montait et descendait les escaliers 100 fois, chaque matin, rapporte l'Encyclopédie des femmes juives. A la fin de la guerre, elle commença à disputer des compétitions internationales, remportant 32 titres nationaux individuels et 11 titres par équipes.

L'olympisme dans le sang

Dès sa première participation aux Jeux olympiques de Londres en 1948, elle frôle le podium. La Hongroise termine quatrième du 200m brasse, 5e du relais 4x100m et 6e du 400m nage libre. C'est en 1952 à Helsinki qu'elle décroche le graal. Huit ans après cette phrase si lourde de conséquences, prononcée par son père, Éva Székely réalise son rêve en devenant championne olympique du 200m nage libre, établissant un nouveau record olympique.

Son histoire avec les JO ne s'arrête pas là. Mariée au quintuple champion olympique de water-polo Deszo Gyarmati, elle donne naissance en 1954 à sa fille, Andrea Gyarmati (qui obtiendra elle-même l'argent et le bronze olympique aux JO de 1972, à Munich). En 1956, alors que la révolution venait tout juste d'éclater dans leur pays le couple se rendit aux JO de Melbourne. Sans la moindre nouvelle de sa fille ni de ses parents, elle vécut une préparation extrêmement angoissante. Mais elle parvint à se parer d'argent dans le 200m brasse et termina 5e du 400 nage libre.

Exilée avec son mari et sa fille aux Etats-Unis elle revient en Hongrie en 1958 et mis fin à sa carrière cette même année, avant de devenir entraîneuse, notamment de sa fille. Pharmacienne de profession, Éva Székely a écrit par la suite quelques œuvres littéraires, dont une nouvelle intitulée "Le vrai, le grand amour de ma vie dans l'eau", publiée en 1977. Entrée au Hall of Fame de la natation mondiale en 1976, Éva Székely continua à pratiquer sa passion jusqu'à l'âge de 90 ans. Désignée sportive de la nation hongroise en 2004, Éva Székely est décédée le 29 février dernier à l'âge de 92 ans.