Yulia Lipnitskaya
Yulia Lipnitskaya | YURI KADOBNOV / AFP

Les Russes ont la classe sur la glace

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Les Russes maîtrisent la glace comme les Australiens la natation : dès leur plus jeune âge. Cela se ressent en patinage artistique, où leur talent s’exerce à merveille. Les Jeux Olympiques confirment cet état de fait qui tient à l’histoire du pays, aux méthodes d’entraînement et au système de masse qui permet l’éclosion de champions.

La Russie, sublimée par le « tsar » Evgueni Plushenko, a glané dimanche sa première médaille d’or des Jeux qu’elle organise à Sotchi, en triomphant lors de l’épreuve par équipes de patinage artistique. L’orgueil slave n’aurait pas supporté de voir un autre pays enlever cette première et nouvelle compétition qui consacre la suprématie d’une nation sur les patins. Un sacre sous les yeux du président Vladimir Poutine, qui eut faire de ces JO un triomphe pour la Russie.

Une lignée prestigieuse​

Yulia Lipnitskaya est un bon exemple de l’incroyable réservoir dont bénéficie la Russie. A 15 ans, la jeune patineuse a fait sensation au cours de la compétition par équipes en dominant toutes ses concurrentes avec une grâce exceptionnelle. Du couple Ludmila Belousova – Oleg Protopopov (champion olympique en 1964 et 1968) aux danseurs Tatiana Navka – Roman Kostomarov (sacrés en 2006) en passant par le duo Rodnina-Ulanov (trois titres consécutifs aux JO entre 1972 et  v1980) ou les patineurs Ilia Kulik et Alexei Yagudin (lauréats en 1998 puis en 2002), la Russie a fait éclore pléthore de talents.

Mikoczy : "Les patineuses sont des ballerines"

Les racines de ce succès au plus haut niveau remontent à la fin du XIXe siècle. « Le patinage artistique émane des écoles de danse, Saint-Pétersbourg notamment », explique Alban Mikoczy, le correspondant de France 2 en Russie. « En 1870, la première école de danse sur glace est créée. C’est de la glace naturelle, et un spectacle est joué devant le Tsar qui trouve ça très beau. C’est un art ».
« Pour voir des compétitions sportives, il faut attendre Staline », poursuit-il. « Le sport est alors devenu un moyen de démontrer la puissance de l’URSS, les victoires étant considérées comme des succès militaires ». « C’est pour ça que le patinage est toujours prisé par les Russes, que ce soit les femmes qui sont des ballerines, ou les hommes. Rodnina, qui a été l’une des dernières relayeuses de la flamme olympique vendredi dernier, incarnait bien cette dimension là. Et Plushenko est une grande star du sport en Russie ».

Travail considérable depuis 4 ans

Autant dire que l’échec des JO 2010 a été très mal ressenti. « Vancouver était un désastre pour les Russes au point qu’un des leurs a même parlé de crime contre l’humanité », explique Didier Gailhaguet, le président de la Fédération Française des Sports de Glace (FFSG). « Personne n’a compris pourquoi la Russie s’est planté alors qu’elle disposait d’une belle équipe », confirme Annick Dumont, qui commente le patinage artistique aux côtés de Nelson Monfort et Philippe Candeloro, consultant vedette de France Télévisions . « Le travail effectué depuis quatre ans a été considérable, ajoute-t-elle. Cette fois, ils veulent cartonner. En danse par exemple, il y a cinq couples de haut niveau. Si l’un d’entre eux déclare forfait, les autres prennent le relais vu qu’ils sont quasiment aussi forts. Chez les filles, derrière la petite merveille Lipnitskaya, les autres pointent leur nez. C’est un peu moins vrai chez les hommes derrière Phushenko ».

Des propos corroborés par Candeloro : « Il fallait remettre de l’ordre et ça a été fait », dit-il. « Ils laissent les jeunes émerger avant de les lancer tout de suite dans le grand bain. Comme Plushenko, ils sont tous forts dès la pré adolescence. Il y a une tradition, une culture du patinage. Ca peut se rapprocher du cursus de détection de la danse classique. Il y a un programme de formation pour être champion olympique. D’ailleurs, ils n’ont pas le choix. Ils doivent gagner », précise le double médaillé olympique.

Arena : "Un patineur russe prépare son corps"

Joseph Arena, ancien danseur classique suisse, était le chorégraphe de Candeloro aux JO de Nagano en 1998. Il a beaucoup travaillé en Russie, et formé les coachs qui officient aujourd’hui. Il pointe comme facteur premier le mental. « Je connais les Russes depuis 30 ans, ce sont des bulldozers », confie-t-il. « Ils ne se plaignent jamais. Ils continuent de s’entraîner malgré les petites douleurs comme les cloques », poursuit-il. « La préparation mentale est très importante pour les Russes. Un patineur ne prépare pas uniquement sa chorégraphie mais également son corps. Il y une cohérence entre le travail effectué au sol et celui réalisé sur la glace. Ce que le corps fait sur la glace, Ils le réalisent d’abord au sol, à base d’exercices de gymnastique. Il s’agit de construire des intentions mentales chez les athlètes ».

« Les Russes mettent une histoire dans chaque mouvement des bras, des mains », décrypte encore Joseph Arena. « Contrairement aux autres, chez eux tout est pensé, réfléchi. Ils comprennent leur programme alors que les autres vont juste l’appliquer. Ensuite, il y a une recherche de vitesse dans tout ce qu’ils font pour essayer d’avoir plus d’amplitude, même dans les virages, alors que les autres ralentissent un peu pour préparer les sauts. Et puis ils ont une soif de vaincre sans égale. Les coaches font rarement des compliments et ils les font énormément travailler ».

Dumont : "5 heures sur la glace dès 7 ans"

Annick Dumont est sur la même longueur d’onde. « Ils ont des patinoires comme nous avons des terrains de foot ou des courts de tennis. Il y a par exemple 50 patinoires à Saint-Pétersbourg et sa banlieue alors qu’il n’y en a que 150 en France. Et des patinoires exclusivement dédiées à la pratique du patinage, tandis qu’en France il faut souvent partager avec d’autres sports », analyse-t-elle avant de pointer la précocité des sportifs russes.

« Ils passent beaucoup plus d’heures à travailler sur la glace. Ils doivent acquérir les bases techniques avant la puberté. Dès 7-8 ans. Ils passent cinq heures par jour sur la glace alors que ça arrive plus tard en France. Le niveau est incroyable. Mais si on faisait ça chez nous, ce serait un tollé ». Résultat : « En France ce sont des générations spontanées alors qu’il y a des champions russes tout le temps. Dans toutes les grandes villes de Russie, il y a au moins 5000 ou 6000 adhérents. Comme le vivier est incroyable, ils peuvent mettre en place une politique technique très tôt. Ca permet d’uniformiser la formation et de faire émerger les talents ».

Gailhaguet : "Une école russe unique"​

« Les danseurs et les patineurs travaillent énormément la piste », apprécie Annick Dumont. « Ils reçoivent d’ailleurs la même formation au départ avant de s’orienter ensuite, vers l’âge de 11-12 ans. Plus la personne est grande, plus elle va se retrouver en couples vu qu’il y a davantage de portée. Les qualités physiques jouent comme les résultats. Sur 100 patineurs russes, il y a 2-3 succès seulement mais avec un niveau très élevé ». Ultime raison, la technique de saut, qui est similaire en France et en Russie. « La recherche d’appuis se fait moins avec la carre (l’un des deux bords de la lame du patin, NDLR), et il y a une approche plus à plat pour un saut plus en longueur, alors que les Nord-Américains sautent plus en rondeur ». 

Didier Gailhaguet approuve l’enseignement russe et les changements effectués depuis 2010. « Il y a eu un plan chez les filles qui a porté ses fruits », souligne-t-il. Ils ont beaucoup misé sur la détection. La densité est très grande. Il y a deux centres d’entraînement majeurs, à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ils ont pu conceptualiser leurs méthodes. C’est la même formation pour toute la Russie. Il n’y a pas plusieurs écoles. En France, on réfléchit d’ailleurs à la création d’un grand centre d’entraînement pour rassembler toutes les forces vives ».

Candeloro : "L’impression qu’ils ne vont jamais rater"

Le mot de la fin est pour Philippe Candeloro, jamais langue de bois : « Ils ont confiance en leurs entraîneurs alors qu’en France, tout le monde a changé de coach à six mois des Jeux. Joubert, par exemple, a changé d’entraîneur avant chaque Olympiade et il s’est planté ». Les Russes ont une préparation mentale poussée », ajoute-t-il. « Quand ils débutent un programme, on a l’impression qu’ils ne vont jamais rater. Ils abattent un gros travail, au moins 4-5 heures par jour. Chez les Américains, c’est davantage le développement de l’égo et du business. Chez les Russes, c’est un art. Et ils sont moins dilettantes que nous, plus pros. Il y a beaucoup d’entraîneurs russes pour les patineurs français, mais ça ne veut pas dire que ça va marcher », fait-il remarquer, avant de tâcler une dernière fois, mais le pays hôte.: « Il y a un lobbying russe au niveau des juges. Comme les patineurs russes sont en permanence encensés par les journalistes, les juges ont tendance à leur donner 2-3 points de plus ».

Grégory Jouin @GregoryJouin