Les Jeux Olympiques ne veulent pas de genou à terre, quand la tradition de neutralité est plus forte que tout

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Auteur·e : Apolline Merle
Thomas Bach
Thomas Bach, le président du CIO. | Greg MARTIN / OIS/IOC / AFP

Si de nombreux sportifs, fédérations ou institutions ont pris position depuis la mort, il y a trois semaines, de George Floyd, le Comité international olympique (CIO), lui, reste sur sa neutralité, érigé en philosophie. Une tradition même qu’a rappelée le président du CIO, Thomas Bach mercredi, en appelant les athlètes à manifester de façon “digne”.

Alors que le monde du sport s’indigne après la mort du George Floyd, cet Américain noir tué le 25 mai par un policier lors d’une interpellation, les Jeux olympiques maintiennent leur traditionnelle position de neutralité. Ils ne veulent pas du genou à terre, ou de tout autre signe de protestation pendant les Jeux olympiques. Le président du Comité international olympique, Thomas Bach, a d’ailleurs appelé mercredi dernier les sportifs à manifester de façon "digne" alors que la pose d’un genou à terre est devenu un symbole de la lutte antiraciste.

Plus qu’un principe, la neutralité des Jeux fait partie de l’essence même de l’Olympisme. Dans la charte olympique, l’article 50 lui est d’ailleurs dédiée : “Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique.” Tout geste à signification politique, sociale, religieuse ou raciale est donc banni des Jeux olympiques. “Historiquement les JO, et plus largement le CIO, a fait de la question de la neutralité et de l'apolitisme sa clé de voûte. L'idée pour le CIO est de se mettre à 'l'abris' de toutes revendications politiques”, indique Carole Gomez, directrice de recherche à l’IRIS et spécialiste en géopolitique du sport. Au fur et à mesure des années, cette question de la neutralité s'est vraiment ancrée dans la politique et la philosophie du CIO, même si on sait que c'est un vœu pieux. En réalité, on sait très bien que les JO sont politiques, qu'il y a des revendications politiques, sociales et religieuses qui peuvent passer par ce biais”, affirme encore la spécialiste.

Les JO, seul événement à rassembler le monde entier 

Si la neutralité fait office de clé de voûte, c’est parce que les Jeux olympiques sont le seul événement à rassembler le monde entier. “Le CIO ne veut pas que les JO se transforment en scène de manifestation pour ou contre telle ou telle cause, explique Jean-Loup Chappelet, professeur émérite à l'Université de Lausanne et spécialiste des questions olympiques. Car le souci du CIO est de rassembler le monde entier. Dans les années 1960, il y a la volonté de réunir le bloc de l'est et le bloc de l'ouest. Aujourd'hui, il s’agit de rassembler le nord et le sud de la Corée, la Chine et Taiwan, et l’ensemble des pays du monde dans les mêmes Jeux olympiques. Et si le CIO commence à autoriser telle ou telle manifestation, 'pour ou contre cela', et bien les pays qui ne sont pas d'accord ne participeront plus aux JO”, poursuit encore le spécialiste.

“Il y a une vrai volonté de ne pas mélanger politique et olympisme”

Cette règle de neutralité, qui fait partie désormais de la tradition, a fait son apparition dans la charte olympique de 1974, dans le chapitre “Organisation des Jeux olympiques, conditions imposées aux villes candidates”, au troisième paragraphe intitulé “Utilisation exclusive du stade” : “Pendant la durée des Jeux et durant la semaine les précédant et les suivant, aucune réunion ou démonstration politique ne se déroulera dans le stade ou sur un autre terrain de sport, ni dans les villages Olympiques. La ville candidate confirmera officiellement qu'elle n'a pas l'intention de se servir des Jeux dans un autre but que l'intérêt du mouvement Olympique.”

L’année suivant, en 1975, la charte inscrit plus précisément encore, dans le chapitre “Protocole olympique”, au paragraphe “Publicité et propagande” : “Toute démonstration ou propagande politique, religieuse ou raciale dans les enceintes olympiques est interdite.” Cet article ne disparaîtra plus de la charte olympique. “Si cette notion est inscrite depuis 1974, on la retrouve bien avant dans tous les discours des présidents du CIO qui mettaient en avant le fait que l'olympisme devait évoluer en dehors des conflits et des règles politiques. Il y a une vrai volonté de ne pas mélanger politique et olympisme”, précise Carole Gomez

La nécessité d'inscrire le principe de neutralité dans la charte

Mais quel événement a ainsi provoqué ce besoin d’inscrire ce principe dans la charte ? “La charte olympique est modifiée chaque année par la session (AG) du CIO pour s'adapter à l'évolution de la société. Périodiquement, la charte est révisée de fond en comble et de nouvelles règles apparaissent, développe Jean-Loup Chappelet. Je pense que cette charte visait à prévenir les démonstrations politiques des athlètes (comme à Mexico en 1968) et surtout des Etats, à la suite du boycott des pays africains à Montréal 1976. A l'époque, le CIO pense encore que le sport (et les JO) n'a rien à voir avec la politique ! Cette position a changé sous la présidence de Juan Antonio Samaranch et à la suite du boycott de Moscou en 1980”.

Une explication approfondie par Carole Gomez de l’Iris. “L'arrivée de cet article correspond, je pense, à l'accumulation de deux événements. En plus, des poings levés de Tommie Smith et John Carlos aux JO de Mexico en 1968, il y a eu d’importantes manifestations étudiantes avant le début des Jeux. Puis, il y a eu aux Jeux de Munich en 1972, la prise d’otages et l’assassinat des membres de l'équipe olympique d'Israël par des membres de l'organisation terroriste palestinienne Septembre noir. Après ces événements, le président du CIO de l’époque avait déclaré : ‘The show must go on’, un message pour dire que les Jeux ne devaient pas s’interrompre.”

Par ailleurs, à cette époque, le monde est en pleine Guerre Froide. “On savait que les deux grandes puissances de l'époque, les Etats-Unis et l’URSS faisaient du sport et notamment des JO, une vraie plateforme de communication. Au final, on a eu ce renforcement de la neutralité par cette règle, qui intervient à la veille des trois boycotts les plus importants dans l'histoire de l'olympisme : à Montréal en 1976, à Moscou en 1980 et à Los Angeles en 1984”, analyse Carole Gomez. Si les raisons étaient à chaque fois différentes, ces boycotts ont durablement eu un impact sur l'histoire de l'olympisme. A tel point que les boycotts ont davantage marqué l’histoire que les exploits sportifs.

Les athlètes américains Tommie Smith (C) et John Carlos (R) lèvent les poings gantés pour exprimer leur opposition au racisme aux États-Unis pendant l'hymne national américain.
Les athlètes américains Tommie Smith (C) et John Carlos (R) lèvent les poings gantés pour exprimer leur opposition au racisme aux États-Unis pendant l'hymne national américain. © EPU / AFP

Le CIO pourrait revenir sur la question d'ici les JO de Tokyo

Ce rappel à ce principe de neutralité va toutefois à l’encontre de nombreuses prises de position et des gestes forts pris par l’ensemble du monde du sport, des athlètes aux ligues, en passant par les fédérations. Car si les Jeux olympiques maintiennent leur ligne de conduite, les lignes bougent ailleurs. C’est notamment le cas de la Fédération américaine de football (USSF) qui a abrogé mercredi une règle qui interdisait aux membres de ses équipes nationales d’effectuer le geste de protestation du genou à terre. Le directeur général des Jeux du Commonwealth a lui aussi indiqué que les athlètes seront autorisés lors de l’édition 2022 à mettre un genou à terre pour soutenir le mouvement "Black Lives Matter". Une prise de décision qu’on ne peut pas comparer à la position des JO, selon Jean-Loup Chappelet, car les Jeux du Commonwealth sont “moins couverts par les médias que les JO, et leur portée est moindre”.

Pour ce spécialiste des questions olympiques, le CIO peut encore revenir sur sa position d’ici les Jeux de Tokyo. “Il a déjà évolué sur l'article 40 et les questions de sponsoring. Il peut encore évoluer sur cet article 50 sur la neutralité. D’ailleurs, le CIO consultent les athlètes à ce sujet.” Si l’enjeu pour le CIO est de conserver son principe de neutralité, il lui faut toutefois ne pas paraître comme dépassé. “Le CIO sera sensible à ne pas devenir obsolète et de s'adapter à l'air du temps. Le sport a de l’impact et est très médiatique, et la question médiatique a beaucoup changé ces dernières années”, précise encore Jean-Loup Chappelet.

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Les athlètes et les Etats : deux poids, deux mesures

Pour Carole Gomez, directrice de recherche à l’IRIS et spécialiste en géopolitique du sport, la déclaration de Thomas Bach a surtout été très surprenante. “Elle a été prise très en amont des Jeux. Si d’autres événements ou fédérations se sont exprimés à ce sujet, c’est notamment parce que leurs compétitions reprenaient et que des revendications de leurs athlètes allaient probablement se produire dans les jours ou semaines qui viennent. Mais les JO de Tokyo ne sont que dans un an, et d’ici là on ne sait pas comment la situation va évoluer, explique la spécialiste. Je pense que le CIO a voulu anticiper, mais sans disposer de tous les éléments.” 

“Si la démonstration politique est interdite aux athlètes, elle ne l’est pas aux Etats” 

Ce qui est toutefois intéressant de relever pour Jean-Loup Chappelet, c’est que “si la démonstration politique est interdite aux athlètes, elle ne l’est pas aux Etats. Les JO eux-mêmes ont permis aux Etats de démontrer leur politique. Pourquoi le régime nazi a soutenu les JO de 36 à Berlin, alors qu'ils y étaient opposés ? Tout simplement parce que d'un coup, ils ont compris qu'ils étaient une caisse de résonance extraordinaire pour montrer la nouvelle Allemagne nazi. C'est une façon chère mais efficace pour les Etats de dire, on est toujours là. C'est autorisé pour les pays mais pas pour les athlètes. Finalement, conclut le spécialiste, les athlètes peuvent s'exprimer pendant les Jeux mais en dehors des symboles et enceintes de l'olympisme. Mais pour les athlètes, s’exprimer en dehors a beaucoup moins d’impact.” 

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