La propreté, une histoire japonaise

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
Mont fuji
Un touriste devant le Mont Fuji, la plus haute montagne du Japon. | Behrouz MEHRI / AFP

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Lors des Jeux olympiques de Tokyo, de nombreux visiteurs seront sans doute surpris. Des rues propres sans déchets, des gares éclatantes, des rames de métro presque scintillantes, et tout ça sans aucune poubelle aux alentours ? Rêvons-nous ? Non, ce constat existe bel et bien au Japon, où l'archipel fait de la propreté une véritable culture.

Bien des choses peuvent nous surprendre au Japon, nous Français et Occidentaux. Parmi les contrastes très forts entre la France et le Japon, il y a celui de la propreté. Et quel contraste ! Alors qu’en France la propreté n’est pas la première de nos qualités, les Japonais sont, eux, irréprochables. “Nous les Japonais, nous avons une attention toute particulière à la propreté de nos corps, de nos maisons et environnements de travail, tout comme la rue. Nous pensons que si l’un de ces espaces n’est pas propre, c’est que l’esprit est perturbé”, témoigne Sayaka Goryo, une Japonaise de 26 ans, qui travaille dans une agence de voyage à Tokyo. D’ailleurs, la jeune femme, qui a passé six mois dans l’Hexagone en 2015, a été choquée de la différence culturelle entre les deux pays. “En arrivant en France, j’ai été choquée de voir autant de déjections de chiens dans les rues. Les voitures étaient très sales aussi. Et pourtant, je me rappelle de toutes ces poubelles partout…”, se remémore-t-elle. 

L'influence du shintoïsme

Au Japon, la propreté fait l’objet d’une véritable culture, qui trouve son origine dans l’influence du shintoïsme, la religion la plus ancienne de l’archipel et qui depuis la constitution de 1868 sous l’ère Meiji, est restée la religion d’Etat. Si le nombre de Japonais croyants a fortement baissé aujourd’hui, de nombreux rites et pratiques shinto imprègnent encore la vie quotidienne japonaise, davantage comme une philosophie de vie qu’une pratique religieuse. “Même si une grande partie des Japonais ne sont pas croyants, le shinto s’exerce au-delà de la religion, c’est une façon de penser. On considère qu’il y a des Dieux partout. Si nous ne respectons pas les lieux communs, où tout le monde est responsable, cela signifierait que nous serions contre les Dieux”, explique Yoshiko, responsable du collectif Green Bird, dont l’engagement est de nettoyer les rues de grandes villes comme Paris.

Le shintoïsme et la purification

Le shintoïsme accorde une grande importance à la purification et le rituel de propreté est très ancré dans les habitudes des Japonais. “Dans la religion shinto, la pureté compte beaucoup. On pourrait aussi parler de lustration. L’idée de pureté, au fond, imprègne tout le milieu nippon, à commencer par l’habiter”, explique Augustin Berque, géographe retraité et ancien directeur d’études EHESS (École des hautes études en sciences sociales). L’action de purification permet de se laver des impuretés et ainsi de se sentir mieux soi-même. D’ailleurs, chaque fin d’année, les Nippons pratiquent le Osoji, qui signifie grand nettoyage. Le but est de faire disparaître des lieux de vie les impuretés de l’année écoulée, concrètement et symboliquement, afin de recommencer une nouvelle année purifiée. 

Mais la pensée shinto va plus loin. “Il y a une unité entre le corps et l’âme ainsi qu’entre la personne et son milieu. C’est à l’opposé de l’individualisme moderne. Dans les comportements sociaux, il est très important pour les Japonais de respecter autrui, la communauté. On vous inculque cette notion dès le plus jeune âge”, explique Augustin Berque. 

"La propreté au Japon est quelque chose de culturel et de naturel."

Cette culture de propreté s’explique aussi par le lien très fort qu’ont les Japonais avec la nature, elle-même associée à la notion de pureté. “Le terme nature en japonais se traduisait à l’origine comme ‘naturellement, de soi-même’”, vulgarise le géographe Augustin Berque. “La propreté au Japon est quelque chose de culturel et de naturel. Sur l’archipel, il y a souvent de grosses pluies, des typhons, et ces catastrophes rendent de nombreux déchets visibles”, analyse Yoann Moreau, chercheur à EHESS, anthropologue et spécialiste du Japon. Les Japonais peuvent être effectivement soumis à des événements climatiques violents. Des prises de conscience régulières qui renforcent l’attention des Japonais sur leur environnement. 

L’archipel offre aussi à ses habitants de nombreuses sources d’eau chaude, issues des volcans, et cascades. “Se mettre sous une cascade pour se purifier et se remettre d’aplomb est un comportement très ancien”, indique Augustin Berque. Les onsen et les autres bains chauds sont eux aussi omniprésents sur l’archipel. Considérés comme un moyen de purifier le corps et l'esprit, ils sont ainsi les symboles de cette culture de la propreté. “Il est traditionnel après une marche en montagne d’aller se purifier dans un onsen. Ces bains rituels possèdent, pour les Nippons, de grande qualité de purification car ils permettent un lavage, pas seulement physique, mais aussi moral”, explique l'anthropologue Yoann Moreau. 

Les onsen sont des sources d'eau chaude, comme ici dans la ville thermale Shirahone.
Les onsen sont des sources d'eau chaude, comme ici dans la ville thermale Shirahone. © Biosphoto / Cyril Ruoso

Même l’intérieur des maisons est soumis à la purification. “Il est très répandu de prendre un bain chaud après le travail. C’est une purification à la fois symbolique et hygiénique. Par ailleurs, on entre à l’intérieur d’une maison japonaise qu’une fois déchaussé. Cela aussi est en rapport direct avec la notion de purification. L’espace domestique est censé être séparé de l’espace extérieur par cette purification”, indique encore Augustin Berque.
 

Chaque chose à sa place

“Au Japon, les villes sont propres. Il est extrêmement rare de trouver quelque chose par terre dans la rue, même si il n’y a pas de poubelle. On garde nos déchets et on les jette chez soi. Il n’y a pas de déchets dans l’espace commun”, souligne Yoshiko, la responsable de Green Bird à Paris. Dès qu’ils consomment un produit, les Japonais s’en sentent responsables, c’est pourquoi ils ramènent leurs déchets chez eux afin de les jeter. Il faut aussi souligner qu’au Japon, chaque chose doit être à sa place, tout comme chaque lieu doit avoir une utilisation bien définie. Ainsi les Japonais ne mangent pas dans les rues. Des poubelles sont ainsi installées uniquement dans les lieux prévus à la consommation. 
 

L’éducation à la propreté

Cette culture de la propreté est transmise aux enfants, garçons comme filles, dès le plus jeune âge à l’école, qu'elle soit privée ou publique. En effet, les temps de nettoyage font partie des programmes scolaires et ce sont les écoliers eux-mêmes qui nettoient leurs salles de classe et les toilettes. Aucun agent d’entretien n’est prévu pour le nettoyage. Cette sensibilisation enseigne ainsi aux élèves l’humilité, la modestie, la solidarité. Cette prise de conscience de leur environnement permet donc aux enfants d’apprendre à respecter leurs lieux de vie et ceux qui les composent. ”Au Japon, l’apprentissage social est très marqué dans tous les domaines. Des valeurs qui sont inculquées dès le plus jeune âge à la maison et à l’école”, éclaire encore Augustin Berque. “La propreté est quelque chose d’éduquée et d’assumée”, ajoute Yoann Moreau. 

Les supporters du Japon ramassent les déchets à la fin du match opposant l'archipel au Sénégal lors des phases de groupe, lors du Mondial de football, en Russie en 2018.
Les supporters du Japon ramassent les déchets à la fin du match opposant l'archipel au Sénégal lors des phases de groupe, lors du Mondial de football, en Russie en 2018. © Anne-Christine POUJOULAT / AFP

Complètement assumée, au point de surprendre en dehors de l'archipel. Lors de la dernière Coupe du monde de football, en 2018 en Russie, les supporters avaient nettoyé leur tribune, ramassant déchets, flyers et confettis. Les joueurs avaient eux laissé leur vestiaire parfaitement propre. Un bel esprit dont chaque pays pourrait s’inspirer.