JO 2021 : "Sur le plan de l'équité, on ne peut pas imposer la vaccination aux athlètes", estime l'épidémiologiste Jean-François Toussaint

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
Illustration Jeux olympiques Tokyo
Un homme marche devant une publicité pour les Jeux olympiques de Tokyo dans le quartier de Shinjuku à Tokyo, le 22 janvier 2021. | PIERRE EMMANUEL DELETREE /SIPA

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À un peu plus de trois mois de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Tokyo, la crainte d'une recrudescence du virus n'a jamais été aussi forte. Jean-François Toussaint, directeur de l'institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport (IRMES) fait le point sur la situation sanitaire et les options envisagées par le comité d'organisation des JO.

D'un point de vue scientifique, le maintien des Jeux olympiques en présence de spectateurs japonais est-il raisonnable, alors même que l'épidémie connaît une recrudescence dans de nombreux pays ? 
Jean-François Toussaint : 
"On a vu ces dernières semaines des événements sportifs ou culturels organisés dans de nombreux pays, comme la Coupe de l’America en Nouvelle-Zélande, l’Open d’Australie ou des concerts "tests" en Espagne ou Allemagne, sans pour autant connaître une accélération de l’épidémie. Quant aux Jeux olympiques de Tokyo 2020, le choix de ne pas accueillir de spectateurs étrangers était l'un des plus importants, à la fois dans le contexte de défiance des Japonais vis-à-vis du risque de ré-augmentation de l'épidémie, mais aussi dans le cadre de ce que seront les jauges de spectateurs autorisées lors des JO.  

Le protocole sanitaire sera d'ailleurs réactualisé deux fois au moins d'ici au début des JO. Les Jeux eux-mêmes seront dépendants de ce qui se passera cet été et les dernières décisions seront prises dans les semaines qui précèderont la cérémonie d'ouverture." 

Même si les Jeux de Tokyo se dérouleront sans supporters étrangers, le brassage de population y sera malgré tout très important entre les athlètes et leur staff, les organisateurs, la presse… Le risque de contamination reste-il élevé dans ce contexte ?  
J-F.T : "D’abord, le protocole sanitaire communiqué par les organisateurs indique qu’il n’y aura pas de quatorzaine pour les athlètes. Ce qui veut dire, dans l'état actuel des recommandations, qu’il sera demandé aux sportifs des tests PCR très fréquents, tous les deux jours voire quotidiennement, avec une interdiction de participation et un retour dans le pays d'origine si le test s'avère positif. Les athlètes, ayant un test négatif, seront ensuite placés dans une bulle sanitaire très stricte, d’où ils ne pourront pas sortir. 

Ces mesures permettent de contrôler l'ensemble des risques potentiels, ou en tout cas d'en limiter la probabilité, mais elles n'annuleront pas complètement les risques. La pandémie se caractérise par une très grande volatilité et contagiosité. On ne sait pas ce que seront les principaux variants au Japon cet été, ou même ceux que les athlètes pourraient importer puisqu'il restera encore la possibilité qu'ils se contaminent dans les 48 heures qui séparent le test PCR du départ pour le Japon. Tous ces éléments permettent d’avoir une très grande réduction du risque, d'autant que les athlètes ne sont pas des personnes à risque de formes sévères ou de décès."

La vaccination n'est pour le moment pas obligatoire pour participer aux Jeux, même si le CIO la recommande vivement. Est-ce risqué de ne pas imposer la vaccination sur un tel événement international ? 
J-F.T :
"On peut déjà s’interroger sur l’utilité du vaccin face aux variants. Est-ce qu'il sera protecteur face aux variants qui seront présents au Japon cet été ? Nous ne le savons pas à ce stade. Ensuite, est-ce que le vaccin sera disponible pour la totalité des pays, et donc pour tous les athlètes ? Sur le plan de l'égalité, de l'équité, on ne peut pas imposer une vaccination si certains athlètes, dont les pays n'auraient pas les moyens d'organiser leur santé publique de la même façon que les pays développés, ne serait pas en capacité de se faire vacciner.

Le CIO peut imaginer des propositions, des achats de vaccins pour ces publics-là. Mais on voit bien là encore une autre question éthique qui va être posée : pourquoi des sujets jeunes seraient-ils prioritaires dans des pays qui ont du mal à obtenir des vaccins dans un contexte de pandémie mondiale ? Ainsi, on ne voit pas comment on pourrait imposer une vaccination obligatoire dans ce contexte dans les quatre mois qui viennent."

La majeure partie de la population japonaise ne sera pas vaccinée d'ici le 23 juillet. Y a-t-il un risque que le virus se propage massivement dans l'archipel après les Jeux alors même qu'il avait plutôt réussi à contrôler l’épidémie jusque-là ? 
J-F.T :
"On voit une quantité d'éléments qui ne nous permettent pas de prédire réellement l'évolution de l'épidémie, d'autant plus qu'elle dépendra du taux de mutation des variants qui seront présents. Le problème tel qu'on le voit n'est pas associé à un surrisque majeur, qui aurait sinon interdit l'organisation des Jeux. Si les décisions sont prises dans le sens d’un maintien, c'est qu'on perçoit cette évaluation du risque comme étant faible et donc avec une possibilité de le faire dans un cadre avec un protocole sanitaire strict et évolutif. 

“Si ce qui se passe au Brésil s'étend à l'échelle de la planète alors il y aura un vrai problème sur l'ensemble de la gestion de l'épidémie” 

Maintenant, si un pays décidait de ne pas envoyer ses équipes aux Jeux, comme l’a déjà sous-entendu les États-Unis, une telle décision pourrait modifier les choses. Ça dépendra de la manière dont l'épidémie reprendra ou non. On voit en ce moment une réévaluation du nombre de décès dans le monde, principalement portée par l’Amérique du Sud et le Brésil. L'explosion toujours en cours au Brésil est le vrai problème mondial, qui ne sera pas sans poser question sur les équipes brésiliennes, et sur la participation des athlètes brésiliens cet été. Si ce qui se passe au Brésil s'étend à l'échelle de la planète alors il y aura un vrai problème sur l'ensemble de la gestion de l'épidémie. Pour le moment, ce n’est pas encore le cas."

Les organisateurs des Jeux ont mis en place des protocoles pour limiter au maximum le risque de contamination.
Les organisateurs des Jeux ont mis en place des protocoles pour limiter au maximum le risque de contamination. © PHILIP FONG / AFP

Les organisateurs ont dévoilé le protocole sanitaire pour les épreuves tests. Parmi elles, on retrouve la limitation des contacts, la distanciation physique, l’interdiction des acclamations et l’aération des espaces communs chaque demi-heure. Ce protocole est-il suffisant ?
J-F. T :
"Ce qui est primordial, c’est de mesurer le avant/après, c’est-à-dire d’observer les taux de contamination parmi les personnes qui participeront à ces épreuves. Par exemple, comme les Allemands l'ont fait lors du concert test qu’ils ont organisé, il faut regarder précisément l'importance de la distribution d'un aérosol dans une pièce ventilée. Je suppose que les Japonais l'ont fait de la même manière pour un certain nombre d’évènements culturels et sportifs, et j'imagine qu’ils vont le faire sur le plan épidémiologique en regardant quels seront les risques de transmission, le nombre de sujets qui auront un test PCR négatif avant l'épreuve et qui deviendraient positifs après.  

“Le plus important ce n'est pas les contaminations mais la mortalité, qui signe le risque. Or la mortalité diminue au Japon mais augmente dans d'autres pays.”  

De façon à dire ensuite au monde 'voilà nous avons pu mesurer le risque et donc nous vous assurons que les mesures prises sont suivies de tel effet'. Si c'est bien ainsi que le protocole est prévu, on aura la possibilité de dire : le risque est faible, il est de X, donc maintenant c’est à vous de juger en tant qu'athlètes ou spectateurs japonais, si vous souhaitez prendre ce risque."   

Imaginons qu'un pays connaisse une flambée épidémique avant les Jeux, est-il possible que les organisateurs contraignent les sportifs et la délégation de ce pays à un protocole sanitaire renforcé, voire qu’ils interdisent leur venue ? 
J-F. T. :
"Il y a deux réponses : d'abord, tout est possible actuellement. Selon les pays, on peut assister à des choses peu acceptables par d'autres, mais c'est cela qui caractérise la pandémie actuelle. Il est toutefois très peu probable que le comité d'organisation permette ce genre de choses sachant que l'ensemble des mesures peuvent être proposées en amont de la participation de ces équipes. Dans un cas de recrudescence du virus, elles seront par exemple mises en quatorzaine pendant un certain nombre de jours avant leur arrivée sur le territoire japonais. Si ces équipes, isolées et testées, fournissent des tests PCR négatifs depuis trois semaines, elles pourront alors montrer patte blanche.  

“On aurait l'organisation des Jeux dans une région qui serait touchée par Ebola, avec une mortalité de 50%, il est clair que la question ne se poserait pas, les Jeux ne seraient pas organisables" 

Une fois qu'on a mis ce protocole en place, on peut difficilement aller plus loin sur le plan de la validation. Sauf à dire, et c'est là qu'on change toute la perspective d'un événement comme celui des Jeux, qu'une mesure spécifique à tel ou tel groupe, nationalité, pays, équipe va être actée. Il s’agit d’une décision très difficile car cela voudrait dire qu'on change tout le principe d'égalité de droit." 

Finalement, la force des organisateurs est qu'ils s'appuient sur les connaissances que nous avons aujourd'hui sur le virus, ce qui n'était pas le cas il y a un an...
J-F. T.:
"On aurait l'organisation des Jeux dans une région qui serait touchée par Ebola, avec une mortalité de 50%, il est clair que la question ne se poserait pas, les Jeux ne seraient pas organisables. Mais parce qu'il s'agit d'une infection respiratoire haute, avec des formes sévères sur des populations cibles (personnes âgées, personnes qui souffrent de sédentarité, de diabètes, personnes obèses…), c'est parce qu'on sait où se situe ce risque là qu'on peut continuer à proposer des événements internationaux même si on les a reportés d'un an.

Maintenant que l’on sait cela, il faut continuer d'avancer. La Covid n'est jamais qu'une des épidémies parmi la très grande série de celles qui vont continuer à survenir. Elle a emporté 2,5 millions de personnes dans le monde en 2020, et 58 millions de personnes sont mortes en 2020 d'autres causes. On doit garder ce chiffre de 3% de la mortalité totale due à la pandémie de Covid. Le coronavirus est un nouvel acteur sur la scène sanitaire mondiale. Il faut trouver les solutions et c'est dans ce sens que le comité d'organisation de Tokyo 2020 travaille." 

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