Julien Billaut et Lucien Delfour, les deux Français de l'Australie
Julien Billaut et Lucien Delfour, le canoë-kayak français qui s'implante en Australie | SPORTSCENE - ROB VAN BOMMELL

JO 2016 :Julien Billaut et Lucien Delfour, deux Français au pays des kangourous

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Julien Billaut et Lucien Delfour sont Français, le premier entraîne le second au sein de l’équipe d’Australie de canoë-kayak. Tous les deux ont quitté l’Hexagone pour le bout du monde. Retour sur un parcours dicté par le goût de l’aventure et de la découverte.

Déodoro, au nord de Rio, c’est là que le site de canoë-kayak a pris ses quartiers pour les Jeux de Rio. Sur cet ancien site militaire situé sur une colline, chauffé par le soleil carioca, ça s’affaire autour des bateaux à la veille du début des compétitions. Les Australiens sont dans les finitions : coller les stickers, passer un coup de poliche, un travail pas forcément passionnant mais nécessaire.

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Mais plus original, la langue utilisée n’est pas celle de Shakespeare, mais celle de Molière. Julien Billaut, 34 ans, entraîneur et Lucien Delfour, 27 ans, kayakiste qui dispute ce dimanche les éliminatoires du K1, sont tous les deux nés sur le territoire français mais défendront aux Jeux, la bannière australienne. Une anomalie pas si rare dans le monde sportif actuel où certaines nations "achètent" des athlètes (bonjour le Qatar), mais une anomalie qui méritait bien des explications.

Le coup de foudre d’un côté, une opportunité de l’autre

Un retour en arrière s’impose forcément. Julien Billaut, le plus âgé des deux, est né à Toulon en 1981, Lucien Delfour, ou 'Lulu', lui, est né en 1988 à Tahiti. Dans leur enfance, ils ont beaucoup voyagé puisqu’à l’âge de 4 ans, Lucien est revenu dans l’Hexagone que Julien quittait régulièrement au gré des mobilités de ses parents (Afrique, Polynésie). Ils ne le disent pas vraiment, mais ces voyages ont forcément influé sur leur choix de quitter la France. Le premier à quitter la France est Lucien. Tout débute avec les Jeux Olympiques de la Jeunesse organisé en Australie où il est envoyé, sous le maillot bleu, en janvier 2007. "Ca été un déclic, raconte-t-il, j’avais 18 ans, on était resté 11 jours, c’était très court mais le retour en France a été violent. Là-bas, c’était l’été, il faisait chaud, c’était incroyable. En plus, à l’époque en France, je n’aimais pas mes sensations sur l’eau, ni ce que je faisais à l’école en BTS". Mais plus que les difficultés, c’est l’esprit ‘aussie’ qui fait son effet. "Les gens… ils étaient d’une gentillesse, d’une ouverture d’esprit, j’étais touché, presque choqué". Comme le jeune adulte qu’il était – il avait 18 ans -, comme un étudiant en Erasmus, il est séduit. "Je suis tombé amoureux". Tout simplement.

Pour Julien, l’histoire débute plus tard. Un soir de janvier 2013, le champion du monde de kayak 2006 sous bannière tricolore, tombe sur Facebook sur une annonce de son prédécesseur Yann Le Pennec. Ce dernier quitte son poste d’entraîneur de l’Australie. "J’ai vu l’annonce, j’ai dit à ma femme que je postulais et en quelques semaines j’étais à l’autre bout du monde avec ma elle et mes deux enfants". Son expertise et son expérience du haut-niveau ont séduit. "J’ai réussi à me fondre dans le staff et trouvé ma place sans prendre le pouvoir", assure-t-il. Il l’affirme, ce choix de quitter la France a été très naturel et le déracinement n’a pas été difficile à vivre. Vivre cette aventure en famille l’a emporté.

Long processus

Lucien Delfour, lui, n’a ni femme, ni enfant, quand il quitte la France en août 2008 pour passer neuf mois en Australie. Là-bas, Myriam Fox-Jérusalmi, ancienne kayakiste tricolore médaille de bronze à Atlanta et femme de Richard Fox, 10 fois champion du monde de kayak, l’aide à naviguer. A la fin de la période il fait sa demande de résidence permanente. S’enclenche un très long processus où il multiplie les allers-retours entre la France et l’Australie. En 2010, il dispute sa première course sous les couleurs ‘aussies’ lors d’une Coupe du monde à Pragues. Un premier signe positif, loin d’être le bout du chemin. Il lui faudra attendre quatre années supplémentaires pour enfin obtenir ce qu’il désirait plus que tout, la nationalité australienne. "Je l’ai eue en décembre 2014, juste avant Noël, se souvient-t-il, tout le monde était parti donc j’étais un peu seul. Ce cadeau m’a vraiment, vraiment fait plaisir. En plus, pour des raisons financières, il fallait que j’aie la nationalité avant la fin de l’année". Jusqu’à cet heureux dénouement, la vie en Australie fût "loin de Disneyworld", comme cette année 2011 où financièrement c’était compliqué en raison du prix pour exercer sa passion ("un bateau coûte 2000 euros en moyenne et il faut changer généralement deux fois par an", révèle-t-il). L’arrivée de son sponsor actuel, Gala sport, lui permit de respirer et de revoir son jugement. "Avant je critiquais les gens qui allaient chez les fabricants pour avoir des bateaux gratuits sans les aimer, avoue-t-il, mais sous la pression financière, parfois on n’a pas le choix". Mais tout est bien qui finit bien et qui était là pour la cérémonie de remise de ses papiers officiels de citoyen australien, Julien Billaut.

Ce dernier et sa famille n’ont pas entrepris les procédures pour changer de nationalité. Il ne s’est pas posé la question. Il coule une belle vie à Penrith, lieu du bassin olympique de Sydney. Sa femme, ex-visiteuse médicale en France, fait et vend aujourd’hui des pâtisseries françaises aux boulangeries du quartier. "Elles sont très bonnes et ça fonctionne bien", sourit-il. Ses deux enfants, Sevan et Tom, respectivement 3 ans et demi et un an au moment du grand départ, se sont parfaitement acclimatés à la vie de l’autre côté du globe. "J’ai demandé au plus grand pour rigoler le mois dernier s’il se sentait plus Australien ou Français, il m’a répondu Australien. Il a ses amis là-bas, il parle anglais". Mais à la maison, on parle français. "Oui, c’est bon, on ne force pas non plus, sinon ils oublieraient le français rapidement, lance-t-il, et puis quand on parle anglais, on passe pour des ‘couillons’, Sevan se moque de notre accent".

Loin des yeux…

A l’autre bout du monde, les attaches avec son pays d’origine sont forcément plus fragiles. Pas forcément un problème pour Julien qui a un frère qui vit au Canada qu’il voit très rarement. Mais le sentiment d’être Français, l’attachement au drapeau tricolore, à la Marseillaise, tous ses symboles qui reviennent fort au moment où le pays vit des heures troubles entre la crise qui n’en finit pas et la menace terroriste, que cela évoque-t-il pour nos deux hommes ? La question se pose surtout pour Lucien Delfour, parti il y a 7 ans. Il sait combien ça été dur et assure "ne pas vouloir revenir en arrière et être fier à 100% d’être australien". Pourtant, à l’heure des Internets et de la surmédiatisation, impossible pourtant d’échapper à l’actualité. "Ca été compliqué en France ces deux dernières années. En Australie on n’a pas trop ces problèmes. On est tellement éloigné, qu’on est forcément moins au centre des conflits, mais c’est triste de voir son ancien pays dans cette situation et de ne pas pouvoir s’en sortir".

Et en compétition, on oublie forcément ceux avec qui on a pagayé ? Julien Billaut reste mesuré. "Je ne peux pas dire que mon cœur balance, je connais tout le monde chez les Bleus, mais il y a le côté professionnel, éclaire-t-il. Mon cœur est du côté des personnes que j’entraîne mais j’ai d’autres amis dans le bassin et je les supporterai". Lucien, lui, n’a toujours pas eu droit à son hymne australien sur le podium, malgré quatre Mondiaux – sa meilleure performance reste une cinquième place aux Etats-Unis en 2014 -. "Entendre l’hymne australien à Rio, ça serait très fort, imagine-t-il, mais une médaille de n’importe quel métal me conviendrait". Et tant pis pour la Marseillaise…

Benoit Jourdain @BenJourd1