Épidémie de Covid-19, report des JO, la colère sourde du Japon

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Auteur·e : Clément Pons
Entre la gestion de l'épidémie de nouveau coronavirus et le report des Jeux olympiques de Tokyo, le Japon traverse une période particulièrement mouvementée.
Entre la gestion de l'épidémie de nouveau coronavirus et le report des Jeux olympiques de Tokyo, le Japon traverse une période particulièrement compliquée. | AFP

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Moins de 48 heures après l'annonce du report des Jeux olympiques de Tokyo 2020, le Japon accuse le coup. L'épidémie de Covid-19 sur l'archipel - dont beaucoup qualifiaient la gestion "d'exemplaire" jusque-là - semble gagner en intensité. Dans le pays, de nombreuses voix se font entendre pour mettre en cause la responsabilité des autorités, soupçonnées d'avoir menti sur le nombre de cas réels de coronavirus pour préserver la tenue des JO. Maintenant que cette digue a cédé, les langues se délient. France tv sport a donné la parole à plusieurs Japonais(es) et résidents étrangers sur la situation actuelle.

Le revers de la médaille est cinglant. Obnubilé par la préservation de ses Jeux olympiques d'été, les premiers depuis 56 ans sur l'archipel, le Japon en aurait-il oublié l'essentiel, à savoir la gestion de la crise du Covid-19 ? Celle-là même qui a poussé le comité d'organisation de Tokyo 2020 et le CIO à repousser les JO en 2021.

Des témoignages recueillis ces dernières heures en provenance du pays du Soleil-Levant mettent en doute le gouvernement nippon. Aurait-il volontairement caché le nombre réel de cas de coronavirus afin de préserver la tenue du plus grand événement sportif mondial ? Certains expliquent que, maintenant que celui-ci a effectivement été décalé à l'an prochain, le ton des autorités japonaises a changé. Preuve en est après l'annonce officielle du report des JO, la gouverneure de Tokyo Yuriko Koike enjoignait ses concitoyens à éviter formellement les sorties non-essentielles (généralement en soirée et le week-end) jusqu'au 12 avril après la découverte de 41 nouveaux cas dans la capitale ce mercredi.

Pour plusieurs journalistes japonais, des "théories du complot difficiles à prouver"

Des preuves sans réel fondement pour plusieurs journalistes sur place. Natsuko Fukue, qui travaille à l'AFP à Tokyo, explique sur Twitter que "Mme Sakamoto, responsable du bureau de contrôle des maladies infectieuses à l'hôpital international de St Luke, dit que le chiffre était vraiment bas jusqu'à la mi-mars." Et de poursuivre : "À mon avis, de nombreuses théories du complot sont en réalité difficiles à prouver. Il y a des informations ou des scandales cachés, mais c'est plus difficile à prouver qu'on ne peut l'imaginer et cela demande l'appui de beaucoup de journalistes, de temps et de ressources pour le faire. Il est toujours facile de spéculer. Mais si un journaliste veut le prouver, il faut trouver des responsables ou des médecins de Tokyo qui nous disent qu'ils ont volontairement omis de parler de l'augmentation des cas car ils ne pouvaient pas l'annoncer avant la décision du report de Tokyo 2020 - qui était initialement prévu dans quatre semaines."

La gouverneure de Tokyo Yuriko Koike tenant un panneau en japonais où il est écrit "explosion du nombre d'infections" au Japon, lors d'une conférence de presse sur la propagation du Covid-19 à Tokyo le 25 mars 2020.
La gouverneure de Tokyo Yuriko Koike tenant un panneau en japonais où il est écrit "explosion du nombre d'infections" au Japon, lors d'une conférence de presse sur la propagation du Covid-19 à Tokyo le 25 mars 2020. © AFP

France TV Sport a voulu comprendre le ressenti de plusieurs Japonais(es) et résidents étrangers présents sur l'archipel, alors que le pays traverse lui aussi cette épidémie.

• Comment fait-on face au Covid-19 sur l'archipel ?

Phoebé, 27 ans, journaliste pigiste pour plusieurs médias français et "travel consultant" à Tokyo, habite au Japon depuis 5 ans

"Le Covid-19 a surtout impacté mes activités professionnelles. L'entreprise où je fais du travel consulting a dû licencier plusieurs personnes dans tous ses bureaux à l'international étant donné que les gens ne voyagent plus. Ceux qui restent ont eu droit à une restriction de salaire. Hormis la fermeture des écoles et des lieux touristiques clos (musées, parcs à thème etc.) aucune mesure ferme n'a été véritablement prise. Le gouvernement a donné des directives comme éviter de prendre les transports en commun aux heures de pointe ou inciter les entreprises à mettre en place le télétravail."

"Il y a une sorte de pression invisible, j'ai peur de tousser en public"

Kosuke, photographe japonais habitant à Kyoto

"Ici, pour la plupart des gens, je dirais que l'épidémie ne change rien. On utilise des masques, on met du gel mais à côté de cela on continue à faire la queue devant les restaurants populaires, on va au bar, on fait comme si de rien n'était. Par exemple, il y a un restaurant juste à côté de chez moi et il y a toujours autant de monde, c'est la quarantaine "à la japonaise"... Si tu prends le train ou le métro à Tokyo, il y a toujours autant de monde. Il y a une sorte de pression invisible. J'ai peur de tousser en public. Ici à Kyoto, l'économie dépend totalement du tourisme. Il y a beaucoup de petites entreprises, des hôtels, des guesthouse, etc., qui sont dans une situation très difficile."

Amine, 27 ans, chargé de marketing dans une entreprise étrangère, chaîne Youtube Japania, habite à Tokyo depuis quatre ans

"Au boulot ça a pas mal changé puisque pour nous éviter les heures de pointe, où le risque de contagion est important, on a le droit de faire la moitié de nos heures de travail à la maison. Du coup on peut venir plus tard et/ou sortir plus tôt pour éviter ce fameux "rush hour" japonais. On observe beaucoup plus de visages masqués que d'ordinaire, ça déshumanise un peu plus.

Mais à Tokyo, à part certains sites touristiques désengorgés et des rouleaux de papier toilette qui se raréfient, ça n'a pas tant changé que cela. La mesure qui nous affecte le plus, en tant qu'étranger, est celle liée aux restrictions frontalières. Un résident étranger qui quitterait le territoire verrait son visa annulé. Tout Français désirant se rendre au Japon devra faire une demande de visa, même pour une période de moins de 90 jours, et observer une quarantaine de 14 jours."

Takumi, guide japonais à Tokyo, chaîne YouTube Japan Navi Channel

"Au début, quand le virus s'est répandu en Chine et qu'il y avait beaucoup de touristes chinois au Japon, les gens faisaient très attention, ne sortaient pas et restaient chez eux. Maintenant, comme il n'y a pas énormément de cas au Japon, ils commencent à vivre comme avant. Il n'y a pas de changements particuliers. Le gouvernement utilise un vocabulaire choisi en "souhaitant" ou en "recommandant". Ce n'est pas une obligation, du coup les jeunes s'en foutent un peu parfois."

"À l'heure actuelle au Japon, la responsabilité de s'isoler pèse avant tout sur les individus"

Amélie-Marie, 31 ans, chargée de programme étudiant dans une entreprise étrangère de médias, marketing et communication, habite au Japon depuis plus de six ans

"Dans mon entreprise, nous avons tout de suite eu le droit au télétravail, dès la fin janvier. Au bureau lorsque je m'y rends, une à deux fois par semaine, l'ambiance est un peu pesante. Nos commerciaux sont stressés. Beaucoup de contrats concernant le tourisme, le recrutement ou les études, ont été annulés ou reportés et nous gérons tant bien que mal les répercussions de la pandémie sur notre activité.

Côté vie quotidienne, les clubs de sport qui ne sont pas des chaînes sont restés ouverts. Pareil pour les écoles privées et les écoles de langues. Les crèches et les garderies se sont retrouvées à saturation avec beaucoup trop d'enfants à garder. À l'heure actuelle, au Japon, la responsabilité de s'isoler et de faire attention pèse avant tout sur les individus. C'est à nous d'être "responsables". Mais difficile de s'exécuter si votre employeur exige que vous vous rendiez au bureau..."

• Le gouvernement japonais mis en cause

Atsuko (le prénom a été modifié), journaliste japonaise pour un média américain

"Le Japon a miraculeusement évité la pandémie pour l'instant mais c'est loin d'être fini. Le gouvernement de Shinzo Abe a mal géré de nombreux aspects (ne pas bloquer les vols en provenance de Chine, laisser le virus se propager sur le "Diamond Princess", laisser les passagers du paquebot rentrer chez eux en transports en commun, etc.), mais grâce à la chance et au suivi attentif des cas, le nombre total d'infections n'est toujours que de 1140 avec environ 50 morts (au soir du 24 mars, NDLR).

En conséquence, l'attitude du public est assez laxiste. Les écoles rouvrent leurs portes, des magasins et des restaurants fonctionnent et de grandes foules visitent les parcs pour admirer le "hanami", la période des cerisiers en fleurs."

"On a le sentiment qu'ils ne pensent qu'à l'argent et pas aux citoyens"

Kosuke 

"En tant que photographe qui a travaillé très longtemps à Fukushima, je suis contre les Jeux olympiques de Tokyo. Quand le Premier ministre Abe expliquait que "les JO vont participer à la reconstruction du Nord et de la ville-préfecture frappée par la catastrophe nucléaire", c'était un mensonge total. À cause de l'organisation de cet événement, la plupart des ressources humaines et les matériaux pour la construction ont été acheminés vers Tokyo et pas dans les région sinistrées.

Je ne peux pas oublier quand les gens m'ont dit, pendant mon projet photo : "Nous sommes abandonnés". Pas mal d'intellectuels aussi sont contre les JO. Je pense que tout cela est un gaspillage d'argent et qu'on a déjà trop dépensé. Ce n'est pas juste, c'est contre toute moralité. Quand la gouverneure de Tokyo annonce des mesures plus restrictives juste après l'annonce du report des Jeux olympiques, c'est rageant... On a le sentiment qu'ils ne pensent qu'à l'argent et pas aux citoyens."

"Ici, on est sur une culture du plan où on prône la normalité. Le Covid-19 n’était pas au programme, alors on essaie de faire comme s’il n’existait pas"

Phoebé

"Le Japon teste aujourd’hui seulement un sixième de sa capacité totale de test, en privilégiant les personnes âgées. Ce qui est assez inquiétant étant donné que de nombreuses personnes qui vont consulter repartent sans médicaments ni dépistage. Était-ce par peur de faire grossir leurs statistiques en vue des JO avant que ces derniers ne soient annulés ? Cela a été une théorie très exploitée par les médias et à vrai dire on ne le saura jamais. De mon côté, je n’en sais rien, mais je pense qu’il y a une petite part de culturel ici.

Le Japon est un pays de l’instant qui réagit très mal aux imprévus. On en a eu un aperçu avec Fukushima en 2011 et la réaction tardive du gouvernement. Ici, on est sur une culture du plan où on prône la normalité. Le Covid-19 n’était pas au programme, alors on essaie de faire comme s’il n’existait pas pour ne pas affoler la population et pour que tout reste ‘’normal’’, afin que chacun puisse reprendre le cours de ses activités. Pour le moment dans mon entourage, ce report des JO c’est plutôt un soulagement qu’une déception. Les gens ont surtout peur de tomber malade."

"Beaucoup de Japonais sont dubitatifs sur le fait que décaler les JO d'un an suffise"

Amine

"Il y a des éléments qui permettent d'expliquer la lente propagation du virus : le port du masque, éviter les contacts physiques lors de salutations... Cela fait partie des habitudes ici. Mais jusqu'à maintenant, les chiffres communiqués et les mesures prises par le gouvernement étaient toujours faites dans une optique de maintien des Jeux de Tokyo. Maintenant qu'ils ont été officiellement décalés, cela va être intéressant de voir s'il va y avoir du changement et un durcissement des mesures. Je pense qu'il y a un manque de transparence à ce niveau-là.

C'est encore trop tôt pour avoir un avis général, mais ce que je ressens, c'est que certains auraient préféré une annulation plutôt qu'un simple report. Il y a beaucoup de Japonais qui n'attendaient pas les JO plus que cela, ils y voient davantage le côté négatif avec l'engorgement de la capitale. D'autres sont un peu plus dubitatifs sur le fait que décaler d'un an suffise. Il y a des questions sur le développement d'un éventuel vaccin, et des doutes sur le fait que les autres pays parviennent également à se débarrasser du virus."

Takumi

"Oui, beaucoup de Japonais croient que les autorités cachent le nombre de cas pour que les Jeux aient lieu comme prévu. Le lieu où devait se tenir le triathlon est pollué à cause du colibacille mais le gouvernement n'en parle pas trop. Et puis l'épidémie n'est pas encore sous contrôle. Sans parler des conséquences économiques... De nombreuses PME risquent de faire faillite s'il n'y a pas de politiques économiques drastiques et une aide financière."

"Il y a une grosse défiance à l'égard du gouvernement japonais, souvent accusé de cacher bien des scandales sous le tapis"

Amélie-Marie

"Il est certain qu'on note un changement de ton et de langage depuis que le gouvernement a accepté le report des Jeux. Tant qu'ils étaient sur la table, le discours était positif et au compte-gouttes. On se focalisait plus sur la fermeture des frontières que sur "la distanciation sociale". Maintenant le son de cloche est plus alarmiste avec la gouverneure de Tokyo qui évoque de nouvelles mesures à peine une heure - j'insiste ! - après l'annonce officielle des JO en 2021. 

S'il y a autant de doutes et de théories du complot au sujet des chiffres avancés pour le Covid-19, c'est qu'il y a une grave défiance à l'égard du gouvernement japonais actuel, souvent accusé (avec raison) de cacher bien des scandales sous le tapis et de manipuler les informations afin d'avancer sur l'échiquier politique. (...) Autour de moi les gens n'étaient pas spécialement enthousiastes à l'idée d'organiser les JO. Mais ce report, en plus de l'épidémie, c'est une véritable catastrophe économique. L'année dernière, la hausse de la TVA de 8 à 10% a déjà provoqué une baisse de la consommation et a eu des effets négatifs sur l'activité économique du pays. Je crains que la situation actuelle n'en rajoute une couche."

à voir aussi Tokyo 2020 : Le report des Jeux Olympiques en 2021 inquiète le Japon Tokyo 2020 : Le report des Jeux Olympiques en 2021 inquiète le Japon