"Ce serait l'enfer pour nous" : l'angoisse des JO annulés pour les sports confidentiels

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
Le Lee Valley Centre, antre du canoë-kayak
Le Lee Valley Centre, antre du canoë-kayak | DR

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"Inconcevable" pour une ministre japonaise, "impossible" pour un membre du CIO... L'éventuelle annulation des Jeux olympiques de Tokyo paraît encore improbable, mais la menace, même lointaine, se précise jour après jour. Certains athlètes, notamment dans les sports moins médiatisés, bâtissent la totalité de leur carrière - et de leur vie - sur ces deux semaines. L'angoisse, pour eux, est réelle.

Pour le moment, il n'y pense pas vraiment. C'est loin, les JO. C'est en juillet. Avant il y a un tournoi ici, un stage là-bas, un championnat d'Europe..."Franchement, je trouve qu'on psychote un peu avec cette histoire", dit d'un ton assuré Steven Da Costa, karatéka qualifié pour les JO. "Moi, je suis dans ma bulle, à fond dans ma préparation." Et puis, on lui demande d'imaginer. Nous sommes en juin, la nouvelle tombe : pour cause de coronavirus, les Jeux Olympiques sont annulés. Le ton change : "Ce serait un enfer... Un enfer ! Franchement, je ne veux même pas l'imaginer."  Si le coronavirus fait trembler la planète sport depuis plusieurs jours, certaines disciplines sont encore plus concernées que d'autres. Le karaté, mais aussi le kayak, la gymnastique ou encore la lutte : celles-ci ont bâti leur structure autour des Jeux. Là où le football, le tennis, voire l'athlétisme déploient leurs efforts et leurs moyens sur l'ensemble du calendrier, ces disciplines se focalisent précisément sur ces deux semaines de compétition organisées tous les quatre ans, d'Athènes à Pékin en passant par Tokyo. Depuis leur plus jeune âge, les athlètes baignent dans des eaux qui n'ont qu'une seule et même embouchure : les Jeux. 

L’encombrant virus des Jeux 

Pour Michel Boutard, chargé des compétitions internationales à la Fédération française de gymnastique, certains sports ont une culture de l’olympisme, là où d’autres, sans qu’ils ne soient indifférents aux Jeux, ont d’autres cibles à investir en plus des Jeux. "C’est naturel, un sport amateur, son graal c’est les Jeux. Pour les sports pros, il y a de l 'argent un peu partout. Ce n'est pas dans leur ADN." Kylian Mbappé clame haut et fort son désir de participer aux Jeux ; mais s’il n’y arrive pas, il y a peu de chances que cet échec l’affecte plus qu’une Coupe du Monde ratée. Surtout, le retentissement de Jeux ratés serait bien plus grand pour un gymnaste ou une kayakiste, par exemple.

“A 15 ans, tu te lèves le matin, et tu as ton objectif : les Jeux. Mais tu ne penses plus !” 
Nouria Newman

Nouria Newman a été kayakiste olympique pendant 10 ans, avant de se lancer dans une carrière de kayak en eau vive. Elle se souvient de l’obsession des Jeux : "Depuis que tu as 15 ans tu te lèves le matin, tu as ton objectif : une médaille aux Jeux olympiques. Mais tu ne penses plus ! Enfin moi je ne pensais plus, je ne savais plus pourquoi je faisais les choses. Ok, mon objectif c’est ça. Mais qu’est-ce qui me plaît, vraiment ? Pourquoi je fais ça ?" La culture de l’olympisme s’immisce jusqu’au lit des athlètes en herbe, au réveil, avant de se coucher. Toujours les Jeux en ligne de mire. 

Leur agenda de carrière lui-même est quasi-exclusivement basé sur les Jeux. “Nous nous organisons en olympiades, explique Ludovic Royé, directeur technique national de la Fédération française de kayak. Tout est planifié selon l’objectif des Jeux. Les qualifications olympiques bien sûr, mais aussi les championnats du monde, les entraînements, les stages. Les stratégies individuelles sont certes adaptées à l’athlète mais toujours orientées vers les Jeux” Tout un édifice, bâti pierre par pierre depuis les juniors jusqu’à la fin de carrière, repose ainsi sur les Jeux. “Si on décale le Jour J, ou pire, si on annule tout, c’est un caillou dans le rouage. Et tout s’effondre” résume Michel Boutard de la Fédération de gymnastique.

“Un précipice psychologique”

Mais un tel séisme aurait des répercussions bien au-delà des simples enjeux carriéristes. Philippe Gonigam, président de l'Union nationale des sportifs de haut niveau (UNSHN), estime que cette focalisation de certaines disciplines sur les Jeux peut être très lourde à porter psychologiquement. “Déjà, pour quelqu’un qui fait les Jeux et qui a une médaille, le lendemain est un précipice psychologique, assure-t-il. Ça prend tellement d'espace dans son parcours qu'il y a un immense vide après l'objectif atteint. Alors maintenant imaginez maintenant ce que ce serait de ne pas les faire du tout, ces Jeux...Ce serait bien pire, ce serait une frustration terrible”

Les athlètes eux-mêmes nourrissent ces mécanismes psychologiques, et ce dès leur plus jeune âge. L’entraîneur de l’équipe de France de slalom (kayak) Yves Narduzzi explique : “Pourquoi les gamins s’inscrivent dans nos clubs ? Parce qu’ils ont vu Tony Estanguet gagner ses médailles olympiques. Ils ont des posters de ses courses dans leur chambre. Alors forcément, ils veulent reproduire ce qu’ils ont vu et font tout pour y arriver” . Les Jeux sont une mine d’images fortes capables de susciter un engouement qui, autrement, serait largement moindre pour ces sports.  Et la Fédération se doit, stratégiquement, de miser dessus. 

Une manne financière vitale

Les Jeux sont de surcroît le premier étage de la fusée - essentielle - du sponsoring pour ces fédérations. “ Quand vous ramenez des médailles, les portes s’ouvrent, le regard change sur vous, même au ministère, juge Michel Boutard de la Fédération française de gymnastique. Même quand on en gagne aux mondiaux, c’est avant tout important parce que les sponsors et le Ministère vont se dire “ah, s’ils en gagnent aux mondiaux, c’est qu’ils peuvent en gagner aux Jeux”". Indirectement, les fédérations qui brillent aux Jeux s’enrichissent. 

“Quand ils gagnent une médaille olympique, c’est Byzance”

Il y a par ailleurs un véritable gouffre entre le niveau de vie maximal d’un kayakiste professionnel et celui d’un footballeur ou d’un joueur de tennis. Cet écart se traduit forcément dans la manière d’aborder les compétitions. "Les kayakistes n’ont pas suffisamment de sponsors pour se reposer dessus financièrement, estime Yves Narduzzi. Donc quand ils gagnent une médaille olympique, c’est Byzance ! Un footballeur vient pour vivre quelque chose d’atypique. Son manager va lui dire : vas-y, même si tu vas perdre des sous. Pour nous, c’est l’inverse,  une médaille aux Jeux, c’est une prime exceptionnelle"

La moitié des athlètes français aux Jeux de Rio gagnait environ 500 euros par mois de revenus par le biais de leur sport. La prime d'Etat accordée aux athlètes pour une médaille varie entre 13 000 et 50 000 euros. Soit parfois 100 fois plus que leurs revenus mensuels. Kylian Mbappé, lui, gagne à peu près 2 millions d’euros par mois. Une prime aux Jeux lui rapporterait donc environ 40 fois moins que son salaire mensuel.