Blanc comme le hockey : Aux Etats-Unis comme en France, ce sport accueille peu de joueurs de couleur

Publié le , modifié le

Auteur·e : Laurent Bellet
NHL
Bataille au sommet en NHL | Derek Cain / Icon Sportswire / DPPI via AFP

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C’est une "tradition" très ancrée dans le monde du hockey, en Amérique du Nord ou en France, il y a peu de joueurs de couleur sur les patinoires. Question de culture, de moyens aussi. Le hockey reste un sport à part mais après la mort de George Floyd, et dans des sociétés toujours plus mélangées, il change petit à petit.

Willie O’Ree, premier joueur de couleur en NHL

Il s’appelle Willie O’Ree et restera - pour l’éternité - le premier joueur de couleur à avoir disputé une rencontre de NHL (National Hockey League). C’était le 18 janvier 1958 au Forum de Montreal pour une partie entre les Canadiens et les Bruins de Boston. Willie grandit dans le New Brunswick, à l’est du Canada. Dans sa ville de Fredericton, il n’y a que 2 familles de couleur et Willie, 13e et dernier d’une fratrie, n’a qu’une passion : le hockey.

A 13 ans, il se fait une promesse : jouer dans la NHL. Le pari est osé car, au-delà de ses origines, les places sont chères pour rejoindre the "original six" (ces 6 équipes, socle de la NHL, qui l’ont fait exister pendant plus de 25 ans, Maple Leafs de Toronto, Canadiens de Montreal, Rangers de New York, Bruins de Boston, Black Hawks de Chicago et Red Wings de Detroit ). Peu d’élus pour beaucoup de postulants, il faut viser juste. Ça tombe plutôt mal parce que Willie a un autre handicap. Il a 95 % de déficit de vision à l’œil droit, souvenir d’un palet reçu en plein visage avec les Canucks de Kitchenner, 2 ans auparavant. Dans son autobiographie, Willie se souvient de son état d’esprit de l’époque : "C’était simple, si l’on apprenait que j’étais quasiment aveugle de l’œil droit, mon rêve de NHL s’envolait. Je n’ai donc jamais passé d’examen de la vue en 21 ans de carrière".

Yes, he can... 10 points en 45 parties avec les Bruins de Boston et une carrière poursuivie dans les ligues mineures de Hull à San Diego en passant par Los Angeles ou Ottawa. Si, dans son enfance, Willie n’a pas ressenti de problèmes relatifs à ses origines, il a ensuite appris ce que signifiait "la barrière de la couleur", lorsqu’il lui fallut se révolter contre un adversaire obtus qui venait de lui casser les dents avec sa crosse ou encore, en Virginie pendant la saison 72-73, devant des spectateurs qui lui lancèrent des boules de coton et un chat noir sur la glace...

97% de joueurs blancs, 3% issus des minorités

Les sociétés, les mentalités changent. Pourtant, plus de 60 ans après les débuts de Willie O’Ree, le hockey reste le sport US le moins mélangé. Aujourd’hui, sur environ 800 hockeyeurs qui composent les 31 équipes, il y a seulement une vingtaine de joueurs de couleur. Luc Tardif, président de la fédération française de hockey, également trésorier de la fédération internationale y voit plusieurs raisons : "Déjà, à la base, le hockey est un sport cher. Il y avait les cotisations pour la licence, l’équipement, les patins, tout cela représentait des coûts importants. Il y avait comme une sélection par l’argent" explique le québécois d’origine. En Amérique du nord, une saison de hockey revient à près de 7000 euros annuel. Et lorsque les enfants sont formés, il existe d’autres barrières. Moins visibles mais dévastatrices.

Cette saison, Akim Aliu, l’attaquant des Flames de Calgary a brassé fort. Il n’a pas hésité à dénoncer une certaine culture de la ségrégation pendant sa formation. Ses prises de paroles ont provoqué le licenciement de Bill Peters, l’entraîneur de Flames de Calgary en novembre dernier. Certes, la NHL s’est ouverte depuis l’expansion de 1967 et l’arrivée, d’Oakland, Los Angeles, Minnesota, Saint Louis, Philadelphie et Pittsburgh. Aujourd’hui, 24 des 31 équipes de la NHL (25 sur 32 la saison prochaine avec l’arrivée de Seattle) sont américaines et s’il y a beaucoup plus d’enfants de couleur dans les écoles de hockey, les effets restent peu visibles dans la grande ligue (97% de joueurs blancs, 3% issus des minorités).

Même constat en France

Peter Valier est l’un des tous meilleurs joueurs français. Dans le sillage des Jeux Olympiques d’Albertville, il a découvert le hockey sur la patinoire de Cergy : "J’avais vu un entraînement de hockey avec le centre aéré. J'ai voulu essayer, j’ai commencé et je n’ai jamais lâché" explique Peter depuis son appartement de Grenoble.

"Forcément, le hockey n’est pas le sport de nos racines", explique l’attaquant d’origine guadeloupéenne. "On n'en voyait pas et pour moi, ma maman célibataire a supporté tous les coûts. Je ne l’ai jamais ressenti mais avec le recul, je voulais souvent la dernière crosse, les nouveaux patins et c’est maman qui payait tout jusqu’à mon année finale de sport-étude où j’ai commencé à être aidé" se remémore Peter. Pendant toutes ces années, Peter a connu une progression constante, les débuts à Rouen, le centre de formation de Dijon, l’aventure Epinal (et une finale de ligue Magnus avec Philippe Bozon), la renaissance de Bordeaux jusqu’à devenir l’un des piliers du meilleur club français actuel : Les Brûleurs de Loups de Grenoble. Tout un parcours pendant lequel il n’a jamais réellement ressenti de racisme sur la glace : "En ligue Magnus, je n’ai jamais connu le moindre problème. Dans le hockey mineur, j’ai eu quelques réflexions mais je crois que c’était plus pour me faire sortir de mon match que pour me rabaisser" se rappelle Peter. 

La réussite de Peter Valier (comme celle de Pierre Edouard Bellemare des Colorado Avalanches qui a les mêmes origines) est l’exception qui confirme la règle. Car au moment de lister les joueurs de couleur parmi les 240 que recense la Ligue Magnus, les comptes sont vite fait : "Il y a Rambello, origine Malgache, Prissaint, Matima, Msumbu et moi", tranche Peter. "5 sur 240, nous sommes à peu près dans les standards de la NHL".

"Les choses commencent à bouger" analyse Luc Tardif. "Au début, le hockey était un sport de montagne réservé à une certaine population, un peu comme la NHL où ce sport était celui de la côte est assez aisée. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, le hockey est très présent dans le sud, en Californie, en Floride, au Texas et les populations sont plus diverses. En France, c’est un peu la même chose. Le meilleur exemple, c’est Cergy-Pontoise, le plus gros club en terme de licenciés, qui accède à la ligue Magnus et amène une population différente. Dans les équipes de jeunes, on ressent le changement".

Mais le hockey - au delà de son coût - reste prisonnier de 2 écueils majeurs pour sa démocratisation : il est peu présent dans les lycées et le nombre de patinoires limite l’accès à ce sport. "Et puis, dans l’esprit du grand public, le hockey, comme le ski , reste un sport d’hiver pas forcément dans les gènes des Antillais ou des Africains", précise Peter Valier. En hockey, comme ailleurs, les habitudes ont la vie dure.

Des parcours de combattants 

Pourtant, le hockey français a lui aussi connu son Willie O’Ree. Patrick Sawyerr, fils d’un boxeur Guinéen, a porté 27 fois le maillot de l’équipe de France entre 1966 et 1970 : "À l’époque, il n’y avait pas de blacks. Sur la glace, lorsque ça chauffait, il y avait parfois des insultes que l’on qualifierait de racistes aujourd’hui mais sincèrement, j’ai appris à vivre avec. C’était surtout curieux lorsque l’on partait jouer dans les pays de l’est avec l’équipe de France. Là-bas, ils me voyaient carrément comme un martien. C’était une époque, celui qui était fort, on l’appelait gros, le noir, c’était le négro, mais on réglait les comptes à la récré" se rappelle celui qui reste le premier Français de couleur du championnat.

Patrick Sawyerr, hockeyeur black dans la France du général de Gaulle, n’a jamais perçu de réelle discrimination mais a tout de même vécu de troublantes aventures : "Il y a une histoire, avant les JO de Grenoble en 1968. J’étais avec mes copains de l‘équipe de France et je suis arrivé au siège de la fédération pour récupérer mes vêtements pour les Jeux. Et là, le coup de massue, il n’y avait pas de tenue à mon nom !!! L’équipe était rajeunie mais ils avaient rappelé un ancien, Philippe Lacarrière. Je n’ai jamais osé imaginé que c’était de la discrimination mais c’était quelqu’un de la famille dont je ne faisais, quelque part, pas partie et je suis resté à la maison" soupire Patrick. Après cette mésaventure, Patrick - qui a terminé sa carrière à Tours en 1981 - faillit arrêter le hockey. La passion l’a poussé à persévérer sans rancœur : "Je ne me suis jamais senti l’âme de celui qui dénonce, c’était mon chemin de vie" conclut-il.  

Le hockey à la croisée des chemins

Le hockey est désormais à la croisée des chemins. Dans un monde toujours plus multiculturel, il reste un sport traditionnel de l’hémisphère nord. Des hivers glacés du Canada, de la Finlande, de la Suède ou de la Russie viendront les étoiles du 21e siècle. Et parmi elles, il y aura toujours ces êtres exceptionnels "born to be hockey players". PK Subban d’origine Caribéenne, élu meilleur défenseur de la ligue nationale en 2013, champion Olympique avec le Canada lors des JO de Sotchi est l’un de ceux-là. Dès son enfance à Toronto - avec son frère Malcolm, gardien des Golden Knights de Las Vegas -, il a mis en échec les préjugés pour prolonger la liste des talents noirs au meilleur niveau. O’Ree a ouvert la voie aux Grant Fuhr, Anson Carter, Jarome Iginla, Wayne Simmonds, Evander Kane et autres Seth Jones ou Joe Ward. Pk Subban poursuit le chemin, fort de quelques vertus dictées par son père, au début de sa carrière : "Pour réussir dans le hockey, tu devras avoir le sens du hockey, du bon sens et le sens de l’absurde. Sur la glace, utilise ton sens du hockey, en dehors de la patinoire, fais appel à ton bon sens. Le sens de l’absurde, tu devras le pratiquer car tu vas faire face à nombre de situations insensées pendant ta carrière".

Mais le chemin est encore long. Dans son documentaire, "Soul on Ice : past, present and future", Damon Kwame Mason révèle l’existence d’une Colored Hockey League, présente dans la région d’Halifax dès 1895. Cette ligue a existé jusqu‘en 1930 puis s’est éteinte laissant la NHL en pleine lumière. Depuis, il y a peu d’exemple d’identification pour les enfants de couleur, comme le rappelle Damon Kwame Mason, l’auteur du documentaire : "Dans les années 70, j’étais fan de Guy Lafleur et je voulais devenir le futur Lafleur. Mais tous mes copains me disaient que ce n’était pas possible car j’étais noir. C’est toujours resté dans un coin de ma tête". C’est le lot des joueurs de couleur dans l’univers longtemps immaculé du hockey professionnel qui change lentement. En février dernier, la NHL a créé le mois de l’histoire des noirs. Des initiatives, comme la soirée du hockey en pendjabi -3e langues du Canada - permettent à la ligue d’aller vers différentes communautés pour démocratiser ce sport.

La NHL demeure la ligue des classes aisées

Certes, tous les sièges de la ligue nationale sont généralement occupés (17423 spectateurs de moyenne, 17756 pour la NBA ) mais dans la foule aussi, il y a une sélection, par l’argent. De par ses origines, la NHL demeure la ligue des classes aisées (prix moyen d’un billet NHL 116 $, 57 $ pour la NBA). Aujourd’hui, il est moins onéreux d’aller voir du hockey en Floride que d’assister à une rencontre au Maple Leafs Garden de Toronto. La NHL souhaite, avec l’expansion vers le sud des Etats-Unis (3 équipes en Californie, 2 en Floride, une seule au Québec), attirer de nouveaux fans pour élargir la base historique des passionnés de hockey. Pour que "la barrière de la couleur" n’ait plus sa place dans les arénas du monde entier. Pour continuer l’aventure de Willlie O’Ree.

Laurent Bellet

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