Jean-François Vilotte
Jean-François Vilotte, président de l'Arjel | AFP-MArtin BUREAU

Les paris en question

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Les soupçons de match truqué dans le handball français font de nouveau émerger la question des risques que présentent les paris sportifs et leur rôle dans la déstabilisation des compétitions. Depuis la mise en place de ces paris sportifs en 2010, après l'adoption de la loi sur l'ouverture à la concurrence du secteur des jeux d'argent et de hasard en ligne, les interrogations ont été nombreuses.

Dès la promulgation de la loi, beaucoup de personnalités et d’organismes avaient alerté sur le danger que cela représentait pour la transparence des mises, des systèmes de gains mais aussi bien sûr, sur l’éthique même du sport et la régularité des compétitions. Depuis 2009, la Française des Jeux, face à la concurrence des sites de jeux et paris sportifs en ligne, a développé sa propre offre, que ce soit dans son réseau physique avec « Parions Sport » que sur internet avec « Parions Web ». Depuis trois ans donc, l’offre de paris sportifs s’est développé tous azimuts. Aujourd’hui, elle l’est encore plus depuis la loi du 12 mai 2010 assurant l’ouverture à la concurrence du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne. Cette loi met fin au monopole historique de la FDJ et du PMU. Ce qui dès l’instauration de cette autorisation, a représenté un véritable danger.

Car si, en l’occurrence, les mécanismes de prévention et de détection des paris suspects ont plutôt bien fonctionné, il n’en reste pas moins que les paris sportifs et leur ouverture à la concurrence constituent un danger pour la santé publique :  plus de 600 000 français souffriraient d’une addiction aux jeux d’argent. On ne peut dès lors se satisfaire d’un statu quo. Mais ils constituent aussi un risque pour l’équité sportive. Ce qui se passe aujourd’hui en est la preuve. Sans doute faudrait-il rendre moins attractives les offres sur les paris sportifs, mais les opérateurs ne veulent pas en entendre parler car c’est sur le montant conjugué au volume des paris qu’ils tirent leurs bénéfices.

L'ARJEL se préoccupe de la question

En France, l’Arjel (autorité de régulation des jeux en ligne) fait plutôt bien son travail en surveillant de près, sur les sites officiels, les opérations pouvant paraître suspectes, ce qui n’empêche pas d’ailleurs le risque de compétitions truquées. Mais l’intégrité des compétitions sportives est menacée avant tout par les transactions réalisées sur des sites échappant à tout contrôle, à l'étranger mais aussi en France. Près de 80% des paris concernant les compétitions françaises sont pris à l'étranger ou sur des sites illégaux selon Jean-François Vilotte, le président de l’Arjel. Sans remettre en cause l’esprit même du pari sportif, il préfère louer la responsabilité de son organisme et la capacité dans l’hexagone à éviter les dérives. Dans le cadre de l'affaire qui secoue le handball français, les paris d'un montant anormalement élevé réalisés par les joueurs de Montpellier auprès de la Française des Jeux ont été vite suspectés. Cette rapidité s'explique par le fait que toutes les mises enregistrées en France font l'objet d'une surveillance étroite et, le cas échéant, d'alertes chez des opérateurs qui ont la possibilité de bloquer les paris si des sommes inhabituelles sont en jeu. Et, parfois, de déclencher des enquêtes. Ce qui, faute d'outil, n'est pas le cas des mises enregistrées à l'étranger. Une situation d'autant plus inquiétante que ces paris portent souvent sur des faits de jeu (cartons rouges, remplacements de joueurs, etc...), plus faciles à truquer que des scores, ou sur des compétitions de moindre importance dont les acteurs sont peut-être plus aisément influençables.  

Notons toutefois que cela peut être aussi jugé comme attentatoire à la volonté des parieurs. Car s’il suffit de miser une somme considérée comme excessive pour voir son pari remis en cause, on peut alors s’interroger sur la véritable raison d’être des opérateurs, considérés comme étant intéressés aux bénéfices mais plus réticents à payer normalement les gains. D’une façon plus large, la question reste posée sur la légitimité d’une pratique propre à toutes les dérives d’autant que beaucoup de structures organisées disposent de moyens leur permettant de contourner toutes les précautions juridiques de tel ou tel pays. Conscient des dommages potentiels de la corruption sportive sur l'image de ses compétitions, le Comité international olympique tente depuis les jeux Olympiques de Pékin en 2008, de coordonner une politique internationale de  régulation basée sur la coopération entre les gouvernements. Celle-ci fonctionne relativement bien en Europe, coordonnée par le Conseil du même nom, mais reste inexistante en Asie où les paris sportifs sont souvent utilisés pour blanchir des fonds et sont incomparablement plus élevés en terme de flux financiers.

Sur la question fondamentale, les opposants à la généralisation de jeux en ligne en 2010 n’avaient peut-être pas tort. Ceci associé à la possibilité élargie pour des actionnaires financiers de prendre des parts dans plusieurs clubs, directement ou via des filiales, qui peut garantir qu’il n’y aura pas régulièrement à l’avenir des matchs arrangés ou du moins des situations quelque peu saugrenues ? Les autorités sportives mais  aussi politiques vont devoir s’emparer de la question pour éviter que les résultats de certaines compétitions deviennent trop régulièrement sujets à caution.

 Jean-François Vilotte, président de l'Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel) : "Si à quelque chose malheur est bon, cette affaire peut servir de prise de conscience. Beaucoup considèrent que la loi de 2010 sur la libéralisation du marché français des paris en ligne a créé le problème alors qu'elle n'a fait qu'ouvrir à la concurrence et que c'est un moyen de régulation pour assécher l'offre illégale. C'est la loi de 2010 qui pose le principe de l'interdiction de pari par les acteurs de compétitions… Avant elle, les faits dont on parle aujourd'hui n'auraient jamais été décelés…Ce n'est pas la loi de 2010 qui est en cause. Il va falloir s'habituer à cela, comme aux affaires de dopage. Il faut notamment instaurer l'obligation de déclaration de soupçon pour les acteurs ou organisateurs des compétitions, permettre de croiser les fichiers des fédérations et des organisateurs pour déceler les interdits de paris, et puis créer une plate-forme de surveillance, en France, qui identifierait les opérateurs étrangers proposant des paris sur les compétitions françaises et les surveillerait. Enfin, il faut créer des normes internationales et une vraie collaboration internationale…On a déjà beaucoup réduit l'offre proposée par les opérateurs agréés en interdisant les paris sur les faits négatifs (cartons rouges) ou sur les compétitions non officielles et les sports notés... En revanche, le vrai sujet pour moi, c'est, à l'intérieur d'un championnat très concurrentiel, les matches dont l'enjeu sportif n'est pas suffisant pour les deux parties (ce qui était le cas du match Cesson-Montpellier, ndlr). Il faudrait les retirer de l'offre."

Christian Grégoire