Pascal mahé
Pascal Mahé, ancien barjot, entraîneur et éleveur de champions | MaxPPP - Nicolas Goisque

Les Barjots ont 25 ans (5/5): Ces Barjots devenus éleveurs de champions

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On les disait incontrôlables, imprévisibles, ingérables. Les Barjots ont pourtant hissé le handball français sur le toit du Monde en devenant les premiers champions du monde d’un sport collectif en France ! Pas mal pour de vilains garnements qui désormais prolongent la tradition comme coachs ou grâce à leurs enfants. Personne n’aurait imaginé que plus de la moitié de ces joueurs deviendraient entraîneurs de haut niveau ni que leurs fils suivraient leur sillage avec la même réussite et pourtant… les Barjots nous surprendront toujours !

"On se disait que ce n’était pas pour nous. Entraîneur, c’est un rôle ingrat qu’on n’était pas prêt à endosser : il faut savoir gérer un groupe et nous on avait déjà du mal à se gérer individuellement (rires)".  Capitaine des Barjots lors de leur titre, Pascal Mahé plante le décor. C’est pourtant Daniel Costantini qui lui conseille de prendre cette voie aux JO d’Atlanta où l’arrière met un terme à sa carrière internationale.

"Daniel, ce n’est pas la première fois qu’il se gourait !"

Le coach emblématique est le premier surpris de constater qu’autant de ses anciens joueurs ont pris place sur le banc. "Ça m’étonne parce que j’étais quand même inquiet pour leur avenir. Et quand je leur posais la question "qu’est-ce que vous allez faire plus tard ?", aucun ne m’a répondu: "je veux devenir entraîneur." L’image de l’entraîneur qu’ils avaient, c’était la mienne, celle d’un mec un peu austère, qui s’enfermait dans sa chambre entre les séances, et ça, ça ne les intéressait pas du tout ! Pourtant je dois reconnaître que certains s’en sortent pas trop mal." La confidence fait sourire Philippe Gardent, triple champion de France en tant qu’entraîneur : "Daniel, ce n’est pas la première fois qu’il se gourait dans son jugement. On ne le voyait quasiment pas en dehors de la salle, il ne nous connaissait pas vraiment, ce n’était pas un rapport très affectif. Nous, on était perturbés, atypiques, ça ne m’étonne pas qu’on ait eu envie de transmettre. Certains avaient des qualités, on voyait très bien que Yohann Delattre ou Eric Quintin étaient dans la transmission. Patrick Cazal (Ndlr coach de Dunkerque champion  de France en 2014), Christian Gaudin ou moi on était plus dans le compétitif."

Costantini ne se trompe pas seulement sur l’après-carrière de ses joueurs, mais également sur l’image qu’il leur a renvoyée. Notamment à Christian Gaudin l’un des portiers avec lesquels il a remporté ses deux titres de Champion du Monde. "Il nous a beaucoup influencés : sa façon d’être, de réussir, de nous amener du fin fond au sommet. Après, ça c’est fait au fil du temps, sans s’en rendre compte mais je ne pensais pas en voir autant passer de l’autre côté de la barrière." Pour l’entraîneur passé par Saint-Raphaël, Hambourg, Constanta ou Cesson "ça a été possible parce que cette génération a gagné en crédibilité. Et puis il y a eu un facteur primordial, notre sport commençait à se professionnaliser."

Philippe Gardent, de "Barjot" à entraîneur...
Philippe Gardent, de "Barjot" à entraîneur... © PHILIPPE LAURENSON / BLUEPIX / DPPI MEDIA

L'utile et l'agréable

Pour Yohann Delattre, autre gardien du temple aujourd’hui entraîneur de l’équipe de France U21 championne du monde en 2015 et 2019, l’évolution est logique. "Sportivement et économiquement, on a pu donner une suite à notre carrière. Beaucoup avaient une réflexion sur le jeu, des compétences. Il y avait des caractères, des egos. D’une certaine manière on était tous des leaders. Des joueurs qui avaient de plus en plus la volonté de s’affranchir d’une forme d’autonomie. Cette génération vivait ensemble sur le terrain et à l’extérieur. C’est vrai que ce n’est pas forcément les choses les plus compatibles pour être entraîneur, mais le devenir, c’était aussi un moyen de rester dans ce qu’on savait faire le mieux et qu’on aimait le plus." Ne pas se fier aux apparences donc. "Denis Lathoud renvoyait une image de lui qui n’était pas celle qu’il avait à l’intérieur du groupe, on lui doit beaucoup sur le titre de 95." Alter ego de Delattre chez les U19 avec la même réussite, Éric Quintin va dans le même sens "ce groupe était éruptif, fusionnel, hédoniste, imprévisible. Moi j’étais dans le ventre de ma mère quand elle jouait encore au hand. On a beaucoup reçu et on a voulu beaucoup donner, on s’est nourri de ce qui se faisait, de ce qu’on a vécu, on n’a rien inventé. Si on fait ce métier-là, c’est parce que c’est notre passion. La passion, c’était notre force et notre défaut." Le feu sacré, l’amour du hand, le dénominateur commun de tous ces garçons. Un sens fort de leur existence, un virus transmis à leur descendance.

De "fils" en aiguille

Car avec les Barjots, l’expression "enfant de la balle" prend tout son sens. Symbole ultime: Pascal et Kentin Mahé. "On est le seul duo père-fils médaillé olympique et champion du monde dans notre sport mais je pense que d’autres vont bientôt suivre." On pense bien évidemment à Jackson Richardson et à son fils Melvyn, déjà médaillé mondial chez les grands et doublement titré chez les jeunes, notamment en 2015 année où il a obtenu le titre de MVP comme son père 20 ans plus tôt lors du titre des Barjots, sacré clin d’œil de l’histoire. Dans la catégorie "éleveurs de champions". Christian Gaudin a carrément ouvert un chenil : ses 3 garçons ont tous joué en Lidl starligue, la première division française "ça faisait partie de leur quotidien, un peu comme un fils de musicien qui fait ses gammes inconsciemment. Ensuite, ils ont bénéficié d’une structure de formation avec de gens compétents. À Saint-Raphaël, Yann Périllat a formé mes trois garçons. Il ne faut pas négliger cette intelligence de structuration mise en place en France." Noah, le plus jeune, a remporté le titre mondial junior en 2019, comme Melvyn Richardson 4 ans plus tôt.

"Ils sont tombés dedans sans que ce ne soit voulu", précise Yohann Delattre qui les avait dans son groupe lors de ces deux titres mondiaux U21. "Ce qui m’impressionne, c’est que c’est réellement devenu leur projet. Ce sont deux garçons humbles qu’on a plaisir à accompagner, ce n’est pas lié à la filiation. Jamais en face de moi je n’avais l’impression d’avoir le fils de Jackson ou de Christian." Même sentiment pour Eric Quintin. "Même s'il y a sûrement un lien différent parce qu’on les a connus bébés, mais je n’ai jamais fait référence au(x) père(s)". Etre fils de, pas toujours évident. Leur chance est qu’on ne les ait pas forcés à jouer au hand. Quintin est bien placé pour le savoir, son fils Horace a déjà fait quelques apparitions avec l’équipe Pro d’Aix-en-Provence. "Le seul sport qu’on l’ait obligé à faire avec sa mère, c’est la natation. Maintenant, quand je vais le voir en match, j’ai le regard d’un père, le lien familial est fort." Et Gaudin de renchérir: "on a beau être dans le métier, c’est toujours le papa qui regarde. Quand j’allais les voir, je m’éloignais, je m’isolais, forcément ça te rattrape". Quand ça ne vous dépasse pas. 

Un QI handball élevé

En Allemagne, Pascal Mahé a entraîné son fils Kentin. Tout petit, le gamin s’endormait avec une balle de hand dans son lit et à 4 ans, quand il voyait son père perdre à Montpellier, il jetait son nounours sur le terrain. Caractère fort et QI hanball élevé, cocktail explosif ! "Il a énormément pris sur lui et a dû déployer beaucoup d’énergie pour se contrôler et que ça ne pète pas à l’entraînement. C’était un "déplaisir" parfois,  je l’ai renvoyé au vestiaire ou à la maison, c’était l’entraîneur qui agissait mais aussi le père. Dans ce sport, il faut respecter, partager et savoir se contrôler. C’est également les valeurs que tu veux faire passer à un gamin. Aujourd’hui, on échange à distance, je lui envoie des petits mots par texto, des conseils." Leur relation s’est pacifiée. Sans faire de psychologie de parquet, le déclic s’est peut-être opéré le 29 janvier 2017 à Bercy. "Juste après avoir remporté son deuxième titre mondial il m’a dit"papa je t’ai dépassé !" Dans la mythologie, on dit qu’il faut tuer le père, on n’en est pas là mais…(rires)."  A Toulouse, Philippe Gardent entraîne son fils Mathis, pivot comme lui. "Quand on entraîne son fils c’est plus dur pour lui que pour soi. Pour l’entraîneur, ça ne fait pas de différence. Pour eux c’est plus difficile surtout s’ils sont sur le même poste. Notre rapport a évolué avec le temps, maintenant il me pose des questions, on en parle plus. Avant, je ne voulais pas être intrusif."  

Bon sang ne saurait mentir

Le ratio de fils de Barjots évoluant au haut niveau est exceptionnellement élevé, et le phénomène ne fait peut-être que commencer. Ewan Kervadec est nommé parmi les 5 révélations de la saison en Lidl starligue, le fils de Yohann Delattre, 14 ans seulement, rentre au pôle Espoirs d’Amiens en septembre prochain alors que celui de Thierry Perreux a déjà été dirigé par son père avec la réserve du PSG. Le secret de cette réussite, c’est Pascal Mahé qui nous le livre: "On est fier les uns des autres dans la famille. Prendre du plaisir dans un monde professionnel où l’on prend plus de claques que de bisous, c’est essentiel !" Le plaisir, encore, la passion, toujours. 25 ans après, la philosophie des Barjots n’a pas pris une ride.

Alexandre Boyon boyonalexandre