"Le sport souffre en silence car il n'est pas écouté", le plaidoyer sans concession de la présidente de la Ligue féminine de handball

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
Handball féminin brest
Match entre le RK Krim et Brest Bretagne Handball au 2ème tour de la Ligue des Champions, le 2 février 2020 à Ljubljana, Slovénie. | Valancic/Sportida/SIPA

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La Ligue féminine de handball (LFH) a été la première Ligue à avoir décidé de maintenir le championnat malgré le huis clos imposé par le gouvernement. Pour sa présidente, Nodjialem Myaro, il était essentiel de poursuivre le championnat pour rester visible tout en apprenant à vivre avec ce virus. Si elle s'inquiète de la situation économique préoccupante de nombreux clubs professionnels, elle craint aussi les conséquences plus larges de cette crise sur la pratique du sport.

Votre ligue a été la première à avoir pris la décision de poursuivre le championnat à huis clos. Quelles raisons vous ont convaincu de le maintenir ? 
Nodjialem Myaro :
“La décision a été prise de manière assez collégiale. Nous avons pris en compte l'actualité du championnat. En effet, il nous restait seulement trois journées à jouer avant la période internationale. Avec trois journées à jouer, on s'est dit "bon on va avoir un coup économique lourd à cause du huis clos, mais nous devons nous serrer la ceinture sur ces trois journées-là".  

On a déjà été privé de la fin de la saison dernière. C’était complètement logique, je ne remets pas ça en cause, mais aujourd’hui il faut qu'on arrive à vivre malgré ce confinement et cette crise. Il fallait continuer le championnat et jouer nos matchs permettait d'avoir une garantie de pouvoir terminer notre championnat. C'est pour cela que l'on a pris la décision rapidement.”

"Le sport n'est pas reconnu à sa juste valeur dans cette crise sanitaire"

Avez-vous également pris cette décision pour rester visible sur le terrain médiatique ? 
N. M. : “Oui, on a aussi besoin de cette visibilité. Déjà que le sport n'est pas reconnu à sa juste valeur dans cette crise sanitaire. On est un peu les éternels oubliés. On voulait vraiment conserver cette visibilité, maintenir un lien avec notre public et continuer à exister malgré le confinement. Pour cela, nous avons d’ailleurs donné l'accès à un maximum de matchs en digital pour le public.”

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Pour l'heure, les aides annoncées par le gouvernement n’ont pas encore été débloquées. Dans quelle situation se trouve le handball féminin et que demandez-vous au gouvernement ? 
N. M. : “De manière générale, l’économie des clubs féminins est déjà fragile. Les présidents de club se battent constamment pour avoir un budget suffisant, avec des partenaires et des subventions. Pour pouvoir survivre, il faudrait déjà nous aider à compenser la perte économique au niveau billetterie et avoir un allègement des taxes. Aujourd’hui, les clubs sont asphyxiés. Nous attendons donc impatiemment de savoir clairement quel sera le budget alloué aux sports en salle, car nous avons tous des problématiques très différentes.  

Malgré le huis clos, il fallait continuer à jouer pour continuer à vivre, car ne plus jouer, c'est de ne plus faire ce pour quoi on est là. Même si cela est un sacrifice pour les clubs car le huis clos est synonyme de pertes financières. Alors on va me dire que le handball féminin a peu de revenus billetterie et qu’il est donc moins touché, mais à la proportion de l’économie du hand féminin, l’impact est aussi fort. Si on veut que nos clubs survivent et qu’ils continuent à rayonner au niveau local, il faut que le gouvernement nous soutienne. Les clubs ont tout fait et font tout pour surmonter la crise. Maintenant, il faut faire un pas vers nous, pour nous accompagner.”

Des sponsors se sont-ils déjà retirés ou restent-ils à vos côtés ? 
N. M. : “A ce jour, au niveau de la Ligue, ils restent tous. Mais j’ai bien sûr des craintes pour la suite. Surtout pour certains clubs, dont leur économie ne repose que sur ça. Il y aura des conséquences fortes au niveau du club, avec des budgets amoindris. Il est essentiel de conserver des liens avec les partenaires, car eux aussi sont en difficulté.”

Cette crise a déjà eu et aura encore de nombreuses conséquences sur le monde du sport. Votre inquiétude porte-elle davantage sur le handball en général ou sur le handball féminin ?  
N. M. : “D’abord, je veux rappeler la nécessité du sport dans notre société. Au-delà de la santé, du lien social, de toute la richesse au niveau de l’intégration, de la diversité, on ne le considère pas à sa juste valeur, et j'ai peur de l'impact de la non-pratique du sport pour la société et pour le public.

Les clubs professionnels sont aussi une vitrine pour le public. C'est pour ça qu'il fallait qu'on joue, pour montrer que le handball continuait à exister, qu'on essayait de survivre. Derrière cela, toujours en lien avec le monde professionnel, il y a les clubs amateurs, avec des gamines qui sont attirées par ce sport. C'est toute cette chaîne qu'on est en train de détruire... On considère le sport seulement d'un point de vue économique. Mais le sport et le handball, ce sont plus que de l'économie. Ce n'est pas quantifiable car ce sont les relations humaines, l’épanouissement et le bien-être humain.

"La crise sanitaire qu’on est en train de vivre en ce moment doit nous servir pour grandir dans d'autres domaines"

On parle de ses vertus pour la santé mais on est en train de couper un des leviers de la santé qui est le sport et tous les licenciés que l'on va perdre, ce sont des enfants qui ne vont plus faire de sport, qui ne vont plus pratiquer. Que vont-ils faire à la place ?” 

Le handball féminin ne touche aucun droit télévisé. Souhaitez-vous qu’une réflexion autour d’un nouveau modèle économique, afin d’être moins dépendant des recettes jour de match, soit lancée ? 
N. M. :
“Bien sûr. D’ailleurs, ce sont des réflexions qu'on a déjà eues, même avant la covid. L’objectif est de trouver des solutions pour que le handball féminin ait plus de visibilité, pour qu’on le regarde davantage. Et il va falloir vraiment s'attarder sur ce travail. Aujourd’hui, on n'a aucun droit télévisé. On souffre en silence. Le sport souffre en silence car il n’est pas écouté… Déjà que d’ordinaire, nous ne sommes pas assez vus, en ce moment, plus personne ne nous regarde. Il faut donc qu'on réfléchisse à un modèle en termes de visibilité, qui soit accessible pour un maximum de personne et qui permette de mettre en lumière le sport féminin et le hand féminin. La crise sanitaire qu’on est en train de vivre en ce moment doit nous servir pour grandir dans d'autres domaines. On est obligé de se réinventer.” 

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Surtout à quatre ans des Jeux olympiques de Paris...  
N. M. : “Oui, c'est ça le paradoxe… On est en train de dire que l'on accueille les Jeux olympiques de Paris 2024, qu'on est une nation qui aime le sport mais qu'est-ce qu'on met en place concrètement pour conserver le lien avec le sport ? Je me demande même si notre gouvernement actuel a un lien avec le sport. 

Je suis aussi favorable pour que l'ensemble des sportifs de haut niveau et professionnels, de tous les sports confondus, s'unissent et parlent d'une seule et même voix. Il faudrait qu'on se fasse entendre d'une même voix en mettant les intérêts particuliers de côté. Le combat est le même pour tous. On veut dépasser la crise ensemble, mais nous ne sommes pas écoutés, c'est l'impression que l’on nous donne.”