Vers une implication des Ultras dans le conflit social ?

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Auteur·e : Adrien Hemard
Les ultras dans un stade
Les ultras dans un stade | AFP - FRANCK FIFE

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Et si les Ultras quittaient leurs tribunes pour rejoindre la rue et s’engager dans le conflit social qui secoue la France depuis plusieurs mois ? C’est en tout cas le souhait exprimé par certains, via une tribune adressée aux Ultras le dimanche 23 février. Son message : un appel aux groupes de supporters Ultras, encouragés à venir manifester aux côtés de tous le 14 mars à Paris.

Une première historique, ni plus, ni moins. Voir les groupes de supporters Ultras descendre dans les rues aux côtés d’autres manifestants (contre la réforme des retraites, les violences policières, le changement climatique, etc.) serait inédit en France. Pourquoi ? Parce que, traditionnellement, le mouvement Ultra français se veut apolitique. Ce qui n’a pas empêché un média-militant influent de lancer un appel aux Ultras pour la manifestation du 14 mars à Paris. Ce qui soulève plusieurs questions : Pourquoi ? Comment ? Et surtout : est-ce possible ?

L’appel du 24 février

Passé relativement inaperçu aux yeux du grand public, cet appel a été lancé par le site cerveauxnondisponibles.net. Composé de 8 membres anonymes, il s’agit d’un média-militant créé en 2013. Mehdi*, l’un de ses membres, présente le site : "Au début, c’était juste une page Facebook, dont le principe était de poster des contenus de médias alternatifs, pas détenus par de grands groupes. Le but était d’avoir une diversité de points de vue". Mais la médiatisation du mouvement des Gilets Jaunes transforme la page Facebook en site internet. Mehdi détaille : "On ne voyait pas de contenus qui retranscrivaient ce que nous, on ressentait. Donc on a décidé d’écrire nous-mêmes. Pour faire court, nous sommes un média qui prend position mais qui essaye d’être le plus honnête possible".

Et c’est donc ce média qui a appelé les Ultras à rejoindre les manifestants le 14 mars à Paris. Ancien ultra parisien, Mehdi justifie ce texte co-écrit avec un autre membre du collectif, lui aussi proche du supportérisme : "On arrive à un moment politique et social qui demande que chacun fasse un pas vers l’autre, parmi ceux qui ont le sentiment qu’il faut changer les choses. La grande victoire du système actuel c’est d’atomiser la société en plusieurs groupes, de leur laisser croire qu’ils sont seuls, dans leur coin, incompris. Or, les Ultras veulent quoi ? Protéger le football populaire, menacé par le système capitaliste. Système que l’on combat aussi". Mais alors, appeler les Ultras en renfort dans les manifestations, pour quoi faire ?

Des renforts militants ou des gros bras ?

Mehdi ne s’en cache pas, au delà de la convergence de certaines luttes, les Ultras seraient un plus pour les manifestants face aux violences policières, du fait de leur véritable esprit de groupe. Une solidarité qui fait parfois défaut aux manifestants classiques selon lui  : "Les Ultras aujourd’hui sont un des rares groupes à avoir une vraie résistance face à la police. Pacifiquement, ils peuvent aider à créer un rapport de force pour résister à la police et continuer à manifester là où on veut. Il ne s’agit absolument pas d’attaquer la police, mais de ne pas se laisser déloger par les violences policières" avance-t-il. Mehdi insiste : "Il ne faut pas caricaturer : on ne demande pas aux ultras d’aller casser du flic".

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C’est pourtant la lecture faite par plusieurs ultras contactés, qui se disent "étonnés" et "perplexes", voire "méfiants" à l’égard de cette initiative. Sociologue spécialisé sur le supportérisme français, Nicolas Hourcade éclaire : "Une lecture qu’ils peuvent faire de cette initiative, à mon sens, c’est qu’il est surtout fait appel à leur capacité à défier la police. Certains ultras pourraient se dire : 'On veut des militants ou des gros bras ?'". Mais ce n’est pas du tout le but de ce texte, selon Mickael Correia, journaliste et auteur de Une Histoire Populaire du football : "Les Ultras ont effectivement cette solidarité entre membres, qu’ils ont forgée face à la réalité de la répression en tribunes. Quand l’un est blessé ou arrêté, il n’est pas abandonné. Ils ont aussi une culture de l’anonymat : on ne met pas en avant un individu, mais le groupe avant tout. Ce qui est utile en manifestation".

Egypte, Algérie, Chili… : de nombreux précédents internationaux

En vérité, la lecture caricaturale de cet appel, qui laisse penser que les Ultras seraient appelés pour "casser du flic" trouve son origine en deux points. D’abord, dans l’amalgame trop souvent fait entre hooligans et ultras : les premiers revendiquent le recours à la violence, contrairement aux seconds. Mais surtout, par analogie avec l’exemple égyptien : "Lors de la révolution en Egypte, les ultras avaient un rôle de protection des manifestants, parce qu’ils avaient la compétence pour défier les policiers" raconte Nicolas Hourcade. Ce qui explique que certains puissent interpréter l’appel en ce sens. "Mais ce qui n’est pas du tout le cas", assure Mehdi.

Si les auteurs de cet appel n’ont donc aucune intention de voir les Ultras entrer dans des actions violentes, ils se sont en revanche bien inspirés de plusieurs exemples internationaux. Mickaël Correia explique : "Cet appel, il veut dire que les supporters, notamment ultras, émergent comme des acteurs sociaux à part entière. On l’a vu en Tunisie, en Egypte, en Turquie et encore plus cette année en Algérie ou en ce moment au Chili. Ça ne m’étonne pas qu’en France cette question émerge aujourd’hui". Nicolas Hourcade rétorque : "C’est révélateur du fait que, depuis quelques années, une partie de l’extrême gauche s’est rendue compte que les Ultras ne sont pas tous des fachos, mais aussi des gens avec qui ils peuvent avoir des causes communes"

Toutefois, le sociologue tient à nuancer : "Ces exemples étrangers sont des soulèvements populaires qui dépassent largement le cadre politique, ce qui a facilité la mise en action des ultras qui, par conséquent, n’avaient pas l’impression de défiler pour tel ou tel camp. Or, ce n’est pas du tout la situation française en ce moment". Le sociologue développe : "Si aujourd’hui des ultras s’engageaient dans ce type de mouvement en France, ils auraient le sentiment d’agir pour un camp. Ce qui est inconcevable pour la grande majorité des groupes ultras". En effet, historiquement, le mouvement ultra français s’est toujours tenu le plus éloigné possible de la politique. "La preuve, quand ils s’engagent, ils soulignent souvent que c’est un engagement 'citoyen' et non politique, par crainte de récupération politique", précise Nicolas Hourcade. 

Vers un coup d’épée dans l’eau ?

Difficile donc d’imaginer le mouvement ultra répondre en masse à cet appel. "Je pense que ça peut marcher individuellement pour des supporters qui sont déjà en phase avec ces idées-là et qui agiront en leur nom. Mais pas collectivement", tranche Nicolas Hourcade. D’ailleurs, Mehdi en a bien conscience : "Le but ce n’est pas d’avoir 2000 ultras dans les rues de Paris, mais d’ouvrir le débat, et de voir comment chacun, avec son réseau, peut travailler et apporter sa pierre à l’édifice".

Pour finir, Mehdi rappelle que cet appel a avant tout pour but de rassembler autour d’une même lutte : "Le combat, dans la rue comme au stade, c’est d’arrêter cette escalade autoritaire et de montrer qu’on résistera coûte que coûte". Un combat que les Ultras mènent, eux, dans les stades. "Et le 14 mars, il y a match, donc ils seront en tribune", sourit Nicolas Hourcade, avant de rappeler : "Les rares fois où ils ont réussi à défiler ensemble, ça a été après la dissolution des Boulogne Boys en 2008 ou après des bavures policières comme lors de la mobilisation pour l’ultra montpelliérain Casti ou pour le supporter lyonnais Lex".

Autrement dit, les Ultras français ont mis des années à se rassembler entre eux pour défendre leurs intérêts communs (via l’Association Nationale des Supporters, créée en 2014). Alors difficile de les imaginer plonger dans le conflit social, ce qui briserait leur neutralité politique. Finalement, ce sont les intéressés eux-mêmes qui coupent court au débat, à l’image de Damien, ultra d’un club de Ligue 1 : "Déjà, personne ne connaît ce média. Après, peut-être que certains iront en solo, mais voir le groupe s’engager sur ce terrain, c’est impensable. De toute façon, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout chez nous". Alors, qui aura la meilleure affluence le 14 mars  : la rue, ou les stades ?

*Prénoms modifiés à la demande des intéressés