Turquie : Istanbul Başakşehir, l'ombre d'Erdoğan derrière le champion

Publié le , modifié le

Auteur·e : Théo Gicquel
Recep Tayyip Erdogan lors de la victoire de Basaksehir face à Bruges au troisième tour de qualification pour la Ligue Europa en 2017.
Recep Tayyip Erdogan lors de la victoire de Basaksehir face à Bruges au troisième tour de qualification pour la Ligue Europa en 2017. | AFP

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Vainqueur du premier championnat de Turquie de son histoire dimanche après sa victoire face à Kayserispor (1-0), Istanbul Başakşehir souffre d’un déficit de popularité criant face à ses imposants voisins de la mégalopole turque. Perfusé par le président Recep Tayyip Erdoğan, peu suivi par ses supporters, le club de la banlieue d’Istanbul ne parvient pas à s’imposer durablement dans le paysage du football turc. 

Galatasaray, Beşiktaş et Fenerbahçe : à eux trois, ils ont fait main basse sur 56 des 63 titres de champion de Turquie alloués depuis sa création en 1959. Seuls Trabzonspor (6 fois) et Bursaspor (une fois) étaient parvenus à casser l’hégémonie du trio stambouliote. Il faudra désormais y ajouter Istanbul Başakşehir, officiellement champion de Turquie depuis ce dimanche. Et cette fois, la peine est double : les trois géants du football turc voient s’échapper le trophée pour la deuxième fois seulement depuis 1984, mais ils l’observent surtout se déplacer vers un voisin dérangeant, un club sans vraiment d'histoire, un quartier isolé au stade qui sonne creux. 

Quatrième club d’Istanbul à garnir le palmarès de la Süper Lig, Başakşehir fait grincer beaucoup de dents sur les rives occidentales du Bosphore. Son principal défaut : être l’émanation sportive de la volonté du président Recep Tayyip Erdoğan d’irriguer toutes les couches de la société turque. "Le quartier de Başakşehir reflète totalement la stratégie d’Erdogan sur Başakşehir le club. Il a créé ce quartier dans les années 90 quand il a senti que le style de vie islamiste était dominé par le style de vie moderne et laïque d’Istanbul. Il l’a présenté comme l’épicentre de son projet culturel qui remplace les anciens centres culturels de la ville, Beyoğlu, Beşiktaş et Kadıköy. Aujourd’hui il fait la même chose avec le club : il essaye de remplacer la tradition de ces grands clubs par Başakşehir", explique Dağhan Irak, maître de conférence à l'Université d'Huddersfield (Royaume-Uni) et auteur du livre "Football Fandom, Protest and Democracy: Supporter Activism in Turkey", en 2019.

La mainmise d'Erdoğan

Un conflit d’intérêt politico-sportif désormais notoire, puisque celui qui est devenu président de la Turquie en 2014 ne cesse de vouloir étendre son emprise idéologique sur les pans de la société turque. Mais le football est une sphère qui lui résiste toujours. Un caillou dans la chaussure d'Erdoğan, peu adepte des contre-pouvoirs culturels, surtout au sein de la vitrine mondiale que représente Istanbul, jalousée par la capitale Ankara.

Recep Tayyip Erdogan entouré du portrait de Mustafa Kemal Atatürk et du sien lors du match d'exhibition du stade de Basaksehir en 2014.
Recep Tayyip Erdogan entouré du portrait de Mustafa Kemal Atatürk et du sien lors du match d'exhibition du stade de Basaksehir en 2014. © AFP

Dans un pays où le supportérisme dépasse le simple clivage sportif, défendre les couleurs de Galatasaray ou Besiktas, quartiers de la rive occidentale modernes et laïques, revêt une certaine revendication politique. "Ces clubs sont nés dans les quartiers emblématiques d’Istanbul : Beyoğlu (Galatasaray), Beşiktaş et Kadıköy (Fenerbahçe), les épicentres de la culture moderne laïque d’Istanbul. Après les protestations du parc Gezi en 2013, où les supporters ont joué un grand rôle, Erdoğan a compris que, sans convertir la culture populaire, il était impossible de créer une hégémonie culturelle islamique.”, précise Daghan Irak. 

Face à l’opposition politique des trois grands clubs turcs, fondés au début du XXe siècle en même temps que la modernité turque, Erdoğan a dû adapter sa stratégie pour exister dans le sport numéro un en Turquie. Lorsque Başakşehir est revendu à des proches de l’AKP (le parti politique présidentiel islamo-conservateur) en 2014, l’année de son élection, le club vient d'être promu en première division.

S'amorce alors un processus de recrutement de joueurs étrangers pour faire exister le club médiatiquement après l’avoir perfusé financièrement. En point d'orgue, l'inauguration en 2014 du stade Fatih Terim par un match où Erdoğan, ancien joueur de bon niveau, prend lui-même place. "Comme une solution désespérée, Erdoğan a commencé à utiliser son influence à partir de 2014 pour pousser les grandes sociétés de la Turquie à sponsoriser Başakşehir, le club d’un quartier conservateur qu’il a créé pendant son temps à la mairie d’Istanbul entre 1994 et 1998", souligne Dağhan Irak. Une politique expansionniste rendue possible par l’assouplissement du quota de joueurs étrangers par club à partir de 2015 (14 par club) et une forte progression des droits TV, passés de 362 millions d’euros pour la période 2012-2017 à 555 millions pour la période 2017-2022. Dans l'effectif champion cette année, 18 des 26 joueurs sont de nationalité étrangère comme les Français Gaël Clichy et Enzo Crivelli, ou le Brésilien Robinho.

Victoire sportive, échec culturel

Six ans plus tard, Başakşehir a-t-il réussi son pari ? Sportivement, c’est indéniable. Le club de l’extrême-ouest d’Istanbul a terminé deux fois vice-champion en 2017 et 2019 et s’est qualifié pour sa première Ligue Europa en 2018. Avant de glaner, enfin, un premier titre de champion et irriter le trio historique. Pourtant, Başakşehir sonne toujours creux. L’affluence moyenne de son stade ne dépasse pas 3000 personnes (pour une enceinte qui peut en contenir 17 000, ndlr), soit la douzième affluence moyenne du championnat. Même les supporters d’Erdoğan ne s’y rendent pas. "Sociologiquement, Başakşehir peut avoir une valeur sur le terrain, mais dans la société, il n’en a aucune, analyse le chercheur. On ne peut pas créer un mouvement politique autour d’un club, mais on ne peut pas non plus inventer un club et pousser ce club à la popularité en utilisant sa puissance politique. C’était le but d'Erdoğan avec Başakşehir, mais en Turquie, ça ne marche pas comme ça. Un citoyen peut soutenir de manière fanatique Erdoğan politiquement et continuer à supporter Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş. Ce n’est pas incompatible. C’est pourquoi les gens ne basculent pas à supporter Başakşehir."

Surtout, Başakşehir profite d'une certaine manière de la crise économique qui frappe la Turquie. Les difficultés financières se répercutent sur le football turc et touchent donc de plein fouet les têtes qui dépassent : Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş. Soutenu par des multinationales proches du pouvoir, comme Turkish Airlines ou Medipol, une chaîne d’hôpitaux aux mains du ministre de la Santé, Başakşehir chute sur un matelas plus souple que les autres. "Sponsoriser Başakşehir, c’est un symbole d’être proche d’Erdoğan. Après le changement de mairie à Istanbul (l’AKP a perdu au profit des kémalistes du CHP en 2019), le club a perdu quelques sponsors mais il a toujours le soutien du régime.", précise Dağhan Irak.

"Si un jour Erdoğan n’est plus au pouvoir, Başakşehir disparaîtra. Il n’y a pas de une raison valable pour continuer à investir dans ce club sans le régime d’Erdoğan."

Le Français Enzo Crivelli célèbre un but avec Istanbul Basaksehir en juillet 2020.
Le Français Enzo Crivelli célèbre un but avec Istanbul Basaksehir en juillet 2020. © AFP

Tout comme Trabzonspor, quatrième puissance historique du championnat avec ses six titres (tous acquis entre 1976 et 1984), Başakşehir s’engouffre dans la brèche causée par le surendettement des clubs phares, victimes d’une stratégie trop agressive sur le mercato. "Chaque fois que la Turquie est frappée par une crise économique qui impacte les grands clubs stambouliotes, d’autres clubs en profitent. Trabzonspor a remporté six championnats, tous dans une époque où les clubs stambouliotes étaient en crise.", ajoute Dağhan Irak. 

Une telle dépendance à un parti en place, à une idéologie précise et surtout à un homme qui incarne à lui seul une certaine idée de la Turquie implique une stratégie de vases communicants : lorsque l’assise politique qui soutient le club est puissante, celui-ci monte avec. Mais la chute, souvent brutale en politique, fragilise immédiatement un édifice déjà branlant, voire "en plastique", comme aiment à narguer Başakşehir les supporters des clubs historiques. "Si un jour Erdoğan n’est plus au pouvoir, Başakşehir disparaîtra. On a vu l’exemple avec Osmanlispor, le club du maire d’Ankara Melih Gökçek, qui a été éliminé par Erdogan (il a reçu en 2017 l’ordre de démissionner). Désormais, Osmanlispor est au fond de la deuxième division (16e) alors qu’il était en Coupe d’Europe (qualification en Ligue Europa en 2016). C’est la même chose pour Başakşehir. Il n’y a pas de raison valable de continuer à investir dans ce club sans le régime d’Erdogan.", conclut Dağhan Irak. Avec seulement une petite dizaine d’années en première division, une assise culturelle famélique et un seul titre à son actif, Başakşehir aura besoin de plus de titres et surtout de temps avant de se faire accepter par le socle culturel et sportif en Turquie, s’il y parvient un jour.