Supporter depuis son canapé : Sevrés tout l'été, les Ultras face au confinement et aux huis clos

Publié le , modifié le

Auteur·e : Adrien Hemard
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Le Kop Nord de Saint-Etienne lors de la défaite contre le PSG (0-4). | AFP

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Toute l’année, leur vie est rythmée par le ballon rond. Chaque semaine, ils supportent leur club, à domicile ou à l’extérieur. Mais depuis le début du confinement, les supporters Ultras sont contraints au sevrage : pas de match à se mettre sous la dent suite à l’arrêt des championnats. Et la nouvelle saison prévue en septembre pourrait débuter à huis clos. Alors d’ici là, les Ultras français entretiennent le lien et imaginent des façons de soutenir leur club lors des matches sans spectateur qui s’annoncent. 

"En temps normal, j’ai une dose de football quasiment tous les jours, entre les matches de l’AS Saint-Etienne, ceux de mon équipe et les entraînements après le travail", avance Arnaud, abonné au kop Nord de Geoffroy-Guichard depuis 2008. Il poursuit : "Forcément, là on ressent un grand vide. Et je peux comprendre que des gens qui n’ont que cela puissent tomber en dépression. On connaît tous des gens amoureux d’un club à ce point". Et le supporter stéphanois est loin d’être le seul dans ce cas. "Je n’en peux plus. Il y a encore une heure, je regardais des vidéos du stade Bollaert et de l’ambiance", avoue Jérémy, membre des Red Tigers de Lens depuis 1997. Employé à l’hôpital de Lens, il est d’autant plus éprouvé qu’il vit la crise de l’intérieur : "Je suis sur les rotules, fatigué comme après un long déplacement à Marseille ou à Lyon". Sevrés depuis mi-mars, les supporters vont devoir patienter jusque septembre, minimum. Et cette reprise pourrait être à huis clos.

L'été le plus long

"On entre dans la plus longue attente d’une vie de supporter, mais je m’étais fait à l’idée qu’on ne reverrait pas de foot avant un moment. Ca n’en sera que meilleur à la reprise", tente de se rassurer Arnaud Dufour, supporter stéphanois. "Ca va être très très long, mais maintenant on sait que ça va reprendre. La décision est actée, tout est au clair. Il n’y a pas de match, pas de supporter. C’est réglé. On est soulagé. Ça m’aurait fait chier de reprendre à huis clos cet été. La décision est sage. J’espère que ça va suivre en Europe. Après, la saison prochaine, on jouera peut-être les premiers matches à huis clos, mais c’est un soulagement que cette saison se termine", confie de son côté Jérémy, supporter lensois, tout juste promu en Ligue 1.

Aux quatre coins du pays, les Ultras et supporters des clubs de Ligue 1 traversent tous cette période de sevrage, bien plus longue que les habituelles trêves estivales. Alors, en attendant de retrouver leur club en septembre, les groupes d’Ultras tentent d’entretenir le lien en revoyant leur façon de supporter leur club. "Privés de tribune, on supporte le club quand même", assure ainsi Sylvain, ultra montpelliérain. Il détaille : "On a créé une cagnotte et récolté 14 000 euros pour le personnel soignant du CHU de Montpellier. Ça permet de continuer à organiser des choses, à garder le lien entre les joueurs et les supporters. Aujourd’hui, les rôles sont un peu inversés : c’est plutôt le club qui nous soutient, via notre cagnotte, et en incitant les joueurs à y participer".

Ces cagnottes nous permettent de garder le lien entre nous, d’afficher nos couleurs autrement qu’au stade. Être Ultras, ce n’est pas juste chanter en tribunes

Partout, les groupes d’Ultras français s’investissent pour apporter un soutien financier, matériel et moral au personnel soignant : "D’une, ces cagnottes sont utiles pour nos soignants. Et de deux, elles nous permettent de garder le lien entre nous, de s’appeler régulièrement, et d’afficher nos couleurs autrement qu’au stade. Être Ultras ce n’est pas juste chanter en tribunes", développe le Lensois Jérémy. "C’est une bonne façon de rester soudés", reconnaît Arnaud, qui a participé aux cagnottes des supporters des Verts et à la vente de billets fictifs du club pour la finale de la Coupe de France contre le PSG au Stade de France, "mais à part cela, on ne peut rien faire. Cela fait 35 ans que je chante mon amour de Saint-Etienne en tribune. En dehors, c’est compliqué." 

Qui ne saute pas aime le huis clos

Presque tous occupés par des levées de fonds, les groupes Ultras français se rejoignent sur un autre point : le refus de reprendre le football à huis clos. "Reprendre à huis clos, je suis complètement contre. Le football business, on est contre. On n'en a rien à 'carrer' que le championnat reprenne pour les droits TV. Le foot est secondaire, il est là pour faire du bien aux gens, pas aux portefeuilles des chaînes TV. Et pour ça, il faut que les stades soient pleins", résume Sylvain. Pour Arnaud, supporter des Verts, c’est d’autant plus inimaginable que Saint-Etienne avait enfin une chance de soulever à nouveau la Coupe de France : "Ce serait n’importe quoi. J’espère que les dirigeants auront le courage de dire qu’on vient avec les supporters ou qu’on ne joue pas cette finale, quitte à ce qu'elle soit jouée à l'automne et qu'elle n'apporte pas de qualification européenne".  Le 13 avril, une tribune de l’Association Nationale des Supporters disait ainsi non à une reprise prématurée, à huis clos.

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Mais qu’on l’accepte ou non, le retour de la Ligue 1 en septembre pourrait passer par des stades sans supporters, malgré les nombreuses prises de position de joueurs contre le huis clos. Et face à cela, certains Ultras commencent à s’organiser. En Allemagne, ceux du FC Cologne ont prévu de déployer des tifos dans les tribunes. Du côté des clubs, le Borussia Mönchengladbach imprime des visages de supporters dans les gradins, tandis qu’une application pour applaudir, siffler et chanter à distance est en développement. En France, les clubs commencent à se pencher sur ces procédés. "Nul doute qu’on préparera des choses, on ne peut pas jouer à huis clos total sans réagir", assure le responsable communication d’une écurie de Ligue 1.

Une tribune, elle vit par le match. Et jamais une enceinte et un téléphone ne pourront remplacer l’effet d’un kop de milliers d’êtres humains et de leurs émotions. C’est impossible à recréer

"Une application pour encourager depuis son canapé ? Je suis curieux, j’essaierai, mais je n’y crois pas. Et je peux déjà vous dire que les plus fervents refuseront catégoriquement", assure Arnaud, encarté chez les Magic Fans stéphanois. A Montpellier, Sylvain lui donne raison : "Je refuse d’en entendre parler". "Je trouve ça dangereux comme idée. Cela ouvre des brèches en cas de succès pour que les institutions puissent dire ‘Vous voyez, on n’a pas besoin de supporters dans les stades’ " se méfie Jérémy, pour qui utiliser cette application serait "se tirer une balle dans le pied". Il détaille : "Une tribune, elle vit par le match. Et jamais une enceinte et un téléphone ne pourront remplacer l’effet d’un kop de milliers d’êtres humains et de leurs émotions. C’est impossible à recréer. Une foule n’a pas le même effet qu’un son"

Donner vie à des tribunes vides

En revanche, les Ultras commencent à réfléchir eux aussi à des actions, malgré leur opposition farouche au huis clos. "On va pouvoir imaginer des animations innovantes pour donner un peu vie aux tribunes et participer aux matchs, d’une façon ou d’une autre. Pourquoi pas via des tifos en 3D, il y a de l’imagination pour organiser tout ça, si sanitairement c’est possible", imagine ainsi Arnaud. "Déployer un tifo, ce serait évidemment possible, mais aussi étrange. Normalement, on le fait à l’entrée des joueurs en chantant : là il serait immobile et muet, pendant tout le match… ", s’interroge Jérémy, qui a d’autres idées : "Il y aura des banderoles au stade, peut-être en ville et sur le trajet du bus des joueurs". Pour Sylvain : "Tout est possible, mais vous savez ici à Montpellier, l’organisation en amont… On fera ça à chaud !".

 Reprendre à huis clos serait contre-productif, il pousserait des gens à mal agir d’un point de vue sanitaire, juste pour se regrouper autour d’un match

Voilà pour l’animation possible des tribunes à huis clos, mais reste la question des regroupements de supporters, alors que le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, a déclaré la semaine dernière leur faire confiance : "Je ne crois pas que les supporters soient imbéciles et qu’ils veulent se mettre en risque". "A combien et où pourrons-nous voir les matches ?", ignore Jérémy, comme tout amoureux du ballon rond en ce moment. Il poursuit : "En tout cas, les gens chercheront à se réunir, c’est sûr. Autour du stade dans leur voiture, chez eux, dans des bars… C’est pour cela que reprendre à huis clos serait aussi contre-productif, parce qu’il pousserait des gens à mal agir d’un point de vue sanitaire, juste pour se regrouper autour d’un match". D’ailleurs, Sylvain le reconnaît : "C’est sûr et certain que l’on se regroupera en dehors du stade, d’une manière ou d’une autre. On ne pourra pas nous priver".

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Pour l’instant, l’heure est de toute façon à la patience, puisque la saison actuelle a été annulée et que le foot ne reprendra pas avant septembre, suite aux annonces d'Edouard Philippe. "C’est difficile de se projeter en effet", approuve Jérémy, qui poursuit : "Faire reprendre le foot avec de règles de distanciation sociale entre les joueurs, ça n’a aucun sens ? Tout comme l’idée de fournir des tests aux joueurs de Ligue 1 alors que nous, soignants, on ne peut pas se tester. On marche sur la tête, sans tête !". Pessimiste, le Lensois conclut : "Une tribune, c’est un endroit à part. Un échappatoire. En ce moment, ça me ferait vraiment du bien d’aller au stade, pour évacuer. Bientôt, j’espère".