Quand Guy Roux était conseiller de Jean-Jacques Annaud pour le film “Coup de tête”

Publié le , modifié le

Auteur·e : Alexandre Boyon
Guy Roux, lors de la cérémonie du Ballon d'Or en décembre 2018
Guy Roux, lors de la cérémonie du Ballon d'Or en décembre 2018 | AFP

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C’est l’un des entraîneurs les plus charismatiques du football français. Guy Roux est bien plus que le recordman de matchs dirigés en Ligue 1 (près de 900) ou le coach ayant remporté le plus de Coupe de France. Il a également été le conseiller de Jean-Jacques Annaud pour son film "Coup de tête" qui sera rediffusé ce soir sur France 5 (20h50).

A 82 ans, l’homme distille toujours ses bons mots. Durant le confinement du printemps dernier, il s’est replongé dans le 7e art, son autre passion. Pas étonnant pour celui qui a été le « conseiller technique » de Jean-Jacques Annaud sur le film "Coup de Tête" avec Patrick Dewaere. Un opus au foot amateur, un chef d’œuvre sociologique. Plus de 40 ans après, Guy Roux nous livre l’envers du décor, un moment rare, à lire et à savourer. Faut pas gâcher !

« Jean-Jacques Annaud était venu présenter le film en avant-première à Auxerre, raconte Guy Roux. Je lui avais vendu l’idée de venir tourner ici. On savait que ça parlait de football mais on ignorait tout du scénario. Avec mon Président, on avait qu’une chose en tête: la rentabilité  pour le club d’Auxerre. Dans le film, les dirigeants de l’équipe de Trincamp passent pour des imbéciles notamment le garagiste. Mon Président, Monsieur Hamel, le découvre lors de la projection. Sa famille et lui-même possédaient un grand garage de camions et de voitures dans la Région! Il a annulé le banquet prévu après la diffusion. On est allé manger avec Jean-Jacques Annaud, les comédiens et quelques joueurs dans une brasserie », explique-t-il encore amusé.

Guy Roux et Le Graët comme conseillers

En 1978, Guy Roux – pourtant passionné de cinéma quand il était étudiant - ne connaît pas vraiment Jean-Jacques Annaud « de 58 à 60, j’étais abonné à un mensuel un peu intello sur le cinéma et la nouvelle vague. Mais quand je suis devenu entraîneur, je n’ai plus eu le temps dans les salles, pendant plus de 40 ans, je n’y ai plus mis les pieds». Si Guy Roux ne va pas au cinéma, le cinéma va venir à lui. Nous sommes donc en 1978 et le jeune Jean-Jacques Annaud veut réaliser son deuxième film. Le premier "La victoire en chantant" n’a pas été une grande réussite commerciale mais a connu un énorme succès d’estime en recevant l’Oscar du meilleur film étranger.

Un coup de maître avant un coup de tête !

Marqué par la réussite de Guingamp en Coupe de France 1973 (les joueurs de cette équipe amateur éliminent quatre clubs de Deuxième Division pour atteindre les huitièmes de finale) Jean-Jacques Annaud veut s’en inspirer pour son film "Coup de tête". Il se déplace en Bretagne où il y rencontre  son jeune Président trentenaire ambitieux et visionnaire. Le garçon s’appelle Noël le Graët… Il est aujourd’hui Président de la Fédération Française de Football. Guingamp, Trinquant, toute ressemblance est tout sauf fortuite. Pour les besoins du film, le réalisateur se rend alors à Auxerre et il découvre là aussi un jeune entraîneur plein d’avenir qui deviendra lui aussi une énorme personnalité du foot français. Le courant passe, Guy Roux devient son conseiller football sur le film. Un grand réalisateur se trompe rarement sur son casting !

Scénario improbable

« Pour les scènes, je devais tout arranger.  Il y a eu ce moment extraordinaire du but marqué par Patrick Dewaere, un but qui devait être chanceux, se remémore Guy Roux. Jean-Jacques Annaud demande une répétition. Il était sur une tour de 2 mètres 50 de haut au milieu du terrain avec son œilleton. On avait fait une combinaison, mon ailier droit de l’époque Lucien Denis centre, le défenseur dégage  sur Dewaere, ça lui tape dans le genou et va dans la lucarne ! Je dis à Annaud  : vous avez tourné ? Il me répond non, c’était une répétition. Il  fallait payer la pellicule à l’époque. Je lui fais remarquer qu’il aurait dû. Il m’a engueulé en me disant que c’était lui le réalisateur. C’était un gars malin mais autoritaire, il n’avait pourtant que 32 ans, c’était un manager très dur. On a ensuite tourné pendant des heures pour essayer de reproduire cette action, sans succès bien évidemment ! Ca s’est terminé à minuit, j’étais à plat ventre dans l’herbe à côté du poteau en train de lancer le ballon à la main dans le tibia de Patrick Dewaere. »

Un sou c’est un sou

Pour sa participation Guy Roux touche 4 000 francs de l’époque (environ 600 euros). « Les joueurs avaient 15 francs par jour tout comme les 300 supporters chargés de faire de nuit les raccords public, avec choucroute offerte par la production. On a tout mis dans le pot commun du club,  au centime près, sauf la choucroute (sic) ! On a réussi à faire gagner 30 000 ou 40 000 francs au club en tournant ce film dans notre stade . Mais les tournages finissaient tard, parfois à 2 heures du matin. Cela m’a fait perdre un match d’ailleurs. 2 ou 3 jours après, mes joueurs prennent une raclée 3-0 à Toulouse. J’étais fâché contre Jean-Jacques je lui ai dit tu ne m’y reprendras pas. Heureusement, les séquences étaient presque finies. Pour les scènes de match on avait demandé l’autorisation de tourner lors de la rencontre contre Troyes et on a fait les raccords ensuite. On retrouve d’ailleurs les joueurs de l’époque dans le film, mon capitaine Serge Mesones, mais également le gardien international polonais Marian Szeja, c’est lui qui réussit les exploits dans les buts en première période. C’est quand même formidable de pouvoir revoir tous ces joueurs, d’autant que c’était une année particulière. Ça les a d’ailleurs motivé pour la suite », assure-t-il.

Le réalisateur Jean-Jacques Annaud, en 2004
Le réalisateur Jean-Jacques Annaud, en 2004 © MaxPPP

Du rêve à la réalité

Le film se tourne en effet à l’automne 1978. Il sort en février 1979, année où Auxerre devient la première équipe de Deuxième Division à atteindre la finale de la Coupe de France. Défaite après prolongation face au grand FC Nantes et après avoir sorti Strasbourg le champion de France en demi-finale. L’entraîneur bourguignon se souvient de cette demi-finale retour. « On devait jouer dans leur stade de La Meinau deux jours après leur sacre, le score était de 0-0 à l’aller. Ils étaient remontés en train de Lyon et s’étaient arrêtés dans tous les villages où on leur mettait des coups de Riesling dans les carreaux pour fêter le titre. Nous, on était déjà au vert dans les Vosges. Tout le monde en Alsace était persuadé qu’ils allaient se qualifier pour la finale, les affiches étaient imprimées, les billets de train et l’hôtel déjà réservés et là on fait 2-2. C’est nous qui allons au Parc des Princes ! » Une finale en présence du Président de la République Valéry Giscard d’Estaing mais également du Ministre des Sports Jean-Pierre Soisson, tout sauf anodin, ce dernier est en effet maire d’Auxerre. A la fin de la saison, aucun joueur ne part du club. L’année suivante, l’AJA remporte le championnat et accède à la Première Division. Une véritable success story !

Dewaere et contre tout

"Coup de tête" est un film à part, peut-être le meilleur jamais réalisé sur le football. Il est le reflet de tous ces clubs qui sentent « bon » la sueur, la passion et les petits arrangements entre dirigeants et bénévoles. Des clubs lambda comme il en existe des dizaines de milliers à travers la France. Rien de péjoratif, juste un constat. Le meilleur et le pire réunis sous le même maillot. Dans le film, Patrick Dewaere incarne François Perrin, un joueur anonyme, accusé de viol suite aux faux témoignages des dirigeants du club afin de couvrir l’avant-centre de l’équipe qui est le vrai coupable. Il moisit en prison mais l’accident du bus des joueurs lui offre la possibilité de disputer le match au sommet de Coupe de France pour l’US Trincamp.

Patrick Dewaere dans Coup de tête
Patrick Dewaere dans Coup de tête © DR

L’acteur est sur le terrain et dans le film comme dans la vie. Entier, excessif, talentueux… Magie de la Coupe et du cinéma, le bouc émissaire passe en 90 minutes du statut de paria à celui de héros. Il peut alors régler ses comptes, jubilatoire. Patrick Dewaere joue parfaitement ce rôle d’écorché vif. A l’époque, il était en pleine addiction. Jean-Jacques Annaud le prévient « je te prends pour le rôle si tu arrêtes la drogue pendant le tournage » le pacte n’a pas été rompu. « Annaud nous avait demandé de veiller sur lui car il le savait fragile. Il m’a dit ça serait bien que tes gars qui ont à peu près le même âge l’invitent le soir. Comme y’ a pas de boîtes à Auxerre, on va pas l'y retrouver le lendemain matin, il faut pas qu’il soit tenté d’aller sur Paris ou ailleurs. S’il part on ne le reverra pas. Du coup, tous les soirs un joueur l’invitait à manger chez lui. Il s’est très bien comporté et ça s’est très bien passé. Lors de la dernière scène qui s’est déroulée dans le vestiaire, il a embrassé tous les joueurs, c’était vraiment beau. »

Chef d’œuvre

Guy Roux se souvient également de Jean Bouise, acteur majuscule qui joue le rôle du Président de l’US Trincamp. Ce notable de province, Directeur de la grande entreprise locale résume avec un cynisme froid son investissement dans le club : « Je paye 11 abrutis pour en calmer 800 qui n’attendent qu’une chose pour se révolter ! J’ai besoin que l’on fasse une bonne saison. Je veux qu’on gagne dimanche ! » Avec sa gabardine et ses lunettes, Jean Bouise était "un homme exquis", dixit Guy Roux. Son interprétation lui offrira le César du meilleur second rôle en 1980. Nommé de nombreuses fois, Patrick Dewaere lui n’a jamais eu la reconnaissance de ses pairs malgré une filmographie hors normes (Les Valseuses, Série noire, Un mauvais fils, Adieu poulet…).  Il n’en reste pas moins un monstre du cinéma français, une icône cinématographique. Une gueule en phase avec son époque, ce que Vincent Delerm dépeint si bien dans l’une de ses chansons en évoquant  «  les années 70 dans le regard de Dewaere ».

Dewaere dans Coup de tête
Dewaere dans Coup de tête © DR

Le film est aussi la réussite de son dialoguiste Francis Veber, génie de la réplique et ciseleur de  dialogues cultes pour L’emmerdeur, La chèvre, Le dîner de cons…. Des acteurs s’y révèlent. Jean-Pierre Daroussin (le photographe de presse) apparaît pour la première fois à l’écran aux côtés de Michel Aumont, Bernard-Pierre Donnadieu, Hubert Deschamps, Robert Dalban ou Gérard Hernandez. Un casting pour jouer la Ligue des Champions.
"Coup de tête", c’est enfin une chanson « la victoire au bout du pied et la gloire au fond des filets… » Musique et paroles de Pierre Bachelet qui restera à jamais lié avec le football français à travers ce film mais aussi par son succès "Les corons", hymne repris par les 40000 supporters du Racing Club de Lens au stade Bollaert.

Bankable

Revient enfin en mémoire cette scène culte ou à la mi-temps du match, le Président du club prend une liasse de billets, la découpe en deux et en donne la moitié d’un billet à chaque joueur en prononçant cette phrase : « L’autre moitié à la fin du match si l’on gagne ». Cette réplique, Guy Roux  l’a utilisée lors de la coupe du monde 90 en Italie «  je commentais avec Frédéric Jaillant le match Allemagne – Emirats Arabes Unis  à Milan. Je voulais absolument aller à Cagliari voir le match au sommet Pays Bas - Angleterre qui se disputait le lendemain. On avait un avion à TF1, je devais me dépêcher pour me rendre à l’aéroport juste après la rencontre pour voyager avec Thierry Roland, Jean-Michel Larqué. J’ai dit au chauffeur de taxi qui m’a déposé au stade de venir me reprendre à la fin de la rencontre. Il m’a répondu impossible, je ne vous retrouverai pas. J’ai alors pris un gros billet de Lires que j’ai découpé en deux,  je lui en ai donné la moitié en lui disant « l’autre moitié à la fin du match si vous me reprenez !» Le type m’a regardé et il m’a dit 't’es complètement con, si je viens pas tu perds ton argent !' Je lui ai répondu qui s’il ne venait pas, il en perdait aussi. A la fin de la rencontre, il était là. Comme quoi c’était une bonne idée ! », raconte Guy Roux le sourire aux lèvres.

Guy Roux et son bonnet, en 2005
Guy Roux et son bonnet, en 2005 © AFP

Stigmatisé pour être près de ses sous, Guy Roux n’est pas avare en anecdotes. Dernière confidence avant le coup de sifflet final : «Vous savez, j’ai revu le film dernièrement et je découvre encore des choses. Y’a eu très peu de films sur le foot au cinéma et ils sont tous moins bons que celui-là. C’est peut-être parce que Jean-Jacques est parti du fait qu’il n’y connaissait rien. Plus de 40 ans après, le film n’a pas bougé. C’est moi qui ai changé ! »

"Coup de tête" sera rediffusé ce soir sur France 5 (20h50)

Alexandre Boyon boyonalexandre