Pauvreté, santé, démocratie : triste et inquiet, Raì espère malgré tout voir de nouveau le meilleur du Brésil resurgir

Publié le , modifié le

Auteur·e : Fanny Lothaire
Rai
Rai | Marcello Zambrana / AGIF / AGIF via AFP

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On connaissait Raì pour ne pas avoir sa langue dans sa poche. Un joueur « intello », l’un des rares au Brésil, avec Juninho, à accepter de parler de politique et à ne pas rater une occasion de critiquer la gouvernance du président d’extrême droite, Jair Bolsonaro. Elu en octobre 2018, l’ancien capitaine de réserve n’a, depuis, cessé d’égratigner l’image du Brésil dans le monde, jusqu’à minimiser depuis deux mois l’ampleur de la pandémie du coronavirus qui frappe aujourd’hui ce pays continent de plein fouet. Mais voilà, à l’heure où son pays vient de battre le triste record de plus de 1000 morts par jour, Raì n’a plus envie de gâcher son énergie à critiquer le président. L’heure est bien trop grave pour se perdre en conjectures politiques. Les favelas, ces quartiers pauvres où le triple champion mondial, ancienne star du Paris Saint-Germain travaille sans relâche depuis plus de 20 ans, deviennent les premières victimes de la pandémie et de ses conséquences économiques. Il faut agir et vite. Entretien.

Bonjour Raì, comment allez vous? 
Raì 
: "Je vais bien, je suis en bonne santé et ma famille aussi grâce à Dieu, on se confine. Mais c’est sûr qu’on est très tristes et préoccupés par ce qu’il se passe ici. Le Brésil est aujourd’hui l’épicentre de la pandémie, on a vu la vague arriver de Chine, et d’Europe, et on a commis de nombreuses erreurs, on aurait dû mieux se prémunir. Certaines régions ont pris des mesures plus strictes que d’autres. Mais comme on ne sait pas comment va évoluer la propagation et si on a atteint le pic ou non, ça nous préoccupe vraiment... On espère vraiment que cette crise, ce drame, va passer le plus vite possible." 

“les Brésiliens se sont retrouvés comme perdus”

Pourquoi le Brésil est-il autant touché selon vous? 
R :
"Le Brésil, comme les Etats-Unis, qui sont aujourd’hui les plus touchés, sont des pays continentaux, des Etats fédéraux qui ont eu des difficultés à gérer la situation. Notre gouvernement a longtemps nié ce que la science confirmait et ce que les expériences vécues par les autres pays montraient. Les gouverneurs des Etats et les maires ont mieux réagi. Ils ont heureusement une grande autonomie et ont pris des mesures de confinement locales. Mais ce conflit d’intérêt entre les deux a fait que les Brésiliens se sont retrouvés comme perdus entre deux gestions de la crise. Chaque région a réagi comme elle le voulait… Résultat, cela a rendu difficile l’endiguement de la pandémie dans tout le pays. On voit ces chiffres qui font peur, on n’est pas encore au niveau des Etats-Unis, mais cela impressionne, et on espère que la courbe va finir par baisser dans les prochaines semaines pour que le pays arrête de souffrir autant."

Une bénévole distribue des masques dans un quartier pauvre de Manaus
Une bénévole distribue des masques dans un quartier pauvre de Manaus © MICHAEL DANTAS / AFP

Nous nous sommes rendus avec vous dans un des QG de votre association Gol de Letra à Sao Paulo, on voit que le coronavirus touche de plus en plus les quartiers les plus pauvres au Brésil. Quelles nouvelles avez vous? 
R :
"Ce qui est évident c’est que le coronavirus a révélé des inégalités sociales qui existent depuis des années ici au Brésil, et ça me fait vraiment très mal de voir ça. Evidemment que j’avais conscience des inégalités sociales que vit mon pays, c’est pour cela que j’ai fondé Gol de Letra au cœur de ces quartiers depuis plus de 21 ans, pour essayer de contribuer à construire un pays plus juste. Mais cette évolution est très lente. On vit dans un pays avec des disparités sociales gigantesques… Des millions et millions de personnes qui vivent dans des conditions indignes, sans infrastructures, sans eau, sans assainissement, dans des maisons les unes sur les autres… Les favelas sont des quartiers très denses. Le coronavirus nous montre que tout ça doit s’arrêter. Et qu’on doit changer ça. Et s’il faut une crise de cette ampleur pour qu’enfin les gens s’en rendent compte, c’est bien triste. La crise qu’on vit aggrave encore plus cette injustice. On voit de plus en plus d’habitants de ces quartiers malades, morts, qui souffrent... Dans ces quartiers la majorité vit d’emplois informels, sans aucune protection sociale et c’est quelque chose qui me rend très triste. Sans aucun doute, cette injustice sociale fait que la pandémie les touche encore plus que les autres quartiers."

“Il faut profiter de ce moment difficile pour repenser notre réalité sociale”

Comment essayez-vous de les aider? 
R :
"On est présents depuis plus de 20 ans dans les favelas, à Rio de Janeiro mais aussi à Sao Paulo, en banlieue. Depuis le début de la pandémie on a changé un peu l’objectif de l’association pour se concentrer pas seulement sur les jeunes, mais sur toute leur famille. On continue évidement à donner des cours en ligne aux enfants, on continue de leur faire faire le maximum d’activités, comme on peut via internet, mais on a décidé aussi de se focaliser sur l’urgence : fournir à leur famille des aliments de première nécessité, des produits d’entretien et d’hygiène. On a commencé une grande campagne et on a déjà réussi à rassembler plus de 30 tonnes d’aliments. Ce sont plus de 4200 familles que l’on a réussi à aider jusqu’à maintenant et on a besoin de toujours plus de soutien, de nos amis en France aussi… En plus le taux de change est propice aujourd’hui! Donc imaginez, un don de 20, 30 euros… ça peut aider une famille de 4-5 personnes pendant un mois ! Donc notre travail en ce moment c’est de mobiliser le plus de gens possible. Nos partenaires et nous-mêmes voulons arriver à aider le plus de gens possible pendant les 2, 3 prochains mois. Il faut tous être solidaires en ce moment, Gol de Letra l’est. On verra après comment reprendre notre activité normale. Une fois cette crise passée, c’est sûr, il faudra repenser l’économie de ces quartiers… Il faut profiter de ce moment difficile pour repenser notre réalité sociale, et que les habitants de ces quartiers qui souffrent le plus puissent se sentir valorisés et que leurs droits soient plus respectés."

“Ce sont encore une fois les pauvres qui en paient le prix fort”

Vous avez dénoncé le manque de moyens dédiés à la santé, le manque d’infrastructures sanitaires au Brésil, qui date de bien avant la crise du coronavirus. Le gouvernement n’a pas mis assez de moyen dans cette lutte contre le coronavirus ?
R :
"Au Brésil, on a un système de santé qui a été bien pensé à l’origine, mais qui a plein de lacunes dans la pratique. On manque d’argent et de moyens humains aussi et cela varie également beaucoup en fonction des régions. Certains Etats sont plus privilégiés que d’autres en terme d’infrastructures hospitalières. On a d’un côté un système de santé privé à la pointe, et de l’autre un réseau de santé publique surchargé. Et on voit dans une crise comme celle qu’on vit, de nombreux Etats vivre une situation tragique, comme Manaus (L’Etat d’Amazonas) par exemple. Et ce sont les plus pauvres, qui dépendent du système public, qui finissent par payer. On voit que le système n’arrive pas à tenir bon face à l’urgence, que ce soit le système de santé, comme celui des aides sociales: les gens ont très peu, voire aucune, aide de l’Etat. Il n’y a eu aucun crédit supplémentaire accordé pour les petites et moyennes entreprises. Il y a eu des propositions, même des projets de loi, mais dans la pratique rien ne s’est fait. L’aide d’urgence votée est très timide, une centaine d’euros par mois par famille ce n’est pas assez… Ce sont encore une fois les pauvres qui en paient le prix fort. Ils étaient abandonnés bien avant la crise, et là, c’est criant. Dans le domaine de la Santé, il y a eu quelques améliorations ces dernières années, mais trop timides et on voit aujourd’hui à quel point la Santé publique aurait dû être et doit être une priorité, pour qu’on devienne un pays plus juste, que l’on soit fiers de notre pays."

Jair Bolsonaro
Jair Bolsonaro © ANDRE BORGES / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Vous êtes une des rares célébrités brésiliennes à critiquer la politique de Jair Bolsonaro, pourquoi ? Que pensez vous de sa gestion de la crise très critiquée ?
R :
"Le gouvernement de Jair Bolsonaro a nié pendant trop longtemps l’importance de cette pandémie et les recommandations scientifiques, et il continue de le faire. Il a décrédibilisé l’importance de l’isolement social/confinement dans cette lutte (contre le Covid-19) et résultat, la situation a empiré. 

“Ce qui me préoccupe, c’est la menace qui pèse sur notre démocratie”

La crise qu'on vit empêche les personnes de descendre dans la rue pour manifester mais il existe pleins d’autres manières de manifester son opposition. Je vois de plus en plus de gens indignés, et ce qui me préoccupe aujourd’hui, au-delà même de la gestion de cette pandémie, c’est la menace qui pèse sur notre démocratie. Le président a été élu démocratiquement mais en même temps il remet en doute de nombreux aspects fondamentaux de notre démocratie. Il s’attaque au pouvoir judiciaire, au pouvoir législatif et cela me préoccupe beaucoup. Notre démocratie l’a élu, mais notre démocratie doit nous permettre aussi de décider de protester et de défendre le Brésil qu’on veut."

Certains clubs de foot ont déjà annoncé la reprise prochaine des entraînements comme à Rio par exemple. Vous pensez que c’est trop tôt ? Quelle est la position de votre club ?
R : "Les clubs doivent s’organiser parce que la pandémie ne va pas s’arrêter du jour au lendemain. On doit faire en sorte que la reprise de nos activités soit pensée de la façon la plus sûre possible. Dans tous les domaines: on doit réfléchir à des protocoles sanitaires communs. Ici à Sao Paulo, où évidement j’accompagne toutes les actualités de la ligue des clubs, on suit les recommandations scientifiques et on suit les orientations du secrétariat à la Santé de la mairie et de l’Etat. Et on est arrivé à un consensus : il est trop tôt pour reprendre nos entraînements, ce n’est pas le moment. On doit préparer les protocoles, on demande aux supporters et aux joueurs d’être patients, la priorité doit être la santé. Et dès qu’on pourra, dès que la courbe baissera, on pensera à reprendre nos activités. Mais il faut bien séparer les choses : reprendre l’entraînement et reprendre la compétition. Reprendre la compétition, on n’y pense même pas encore. On va devoir attendre. Une fois le pic de contamination passé, on testera tous les joueurs avant de reprendre l’entraînement."

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Jair Bolsonaro défend la reprise de l’activité économique, les gouverneurs et maire de Rio sont en train de penser par exemple, à rouvrir peu à peu les commerces, vous pensez que c’est trop tôt?
R :
"Je pense que si on veut continuer à confiner les gens, il faut d’abord les aider à rester à la maison ! Surtout les Brésiliens sans revenus fixes. 40%, voire plus, des Brésiliens travaillent de façon informelle, vivent de petits boulots, donc ils ne touchent aucun chômage. On (Le Congrès) a voté une aide d’urgence, mais elle est trop faible, trop timide, en pratique elle s’est montrée inefficace. Les gens mettent beaucoup de temps avant d’arriver à toucher cette aide et on ne sait pas si c’est parce que le système est saturé ou si c’est une mauvaise volonté de la part des gouvernants. Sans aucun doute, le principal problème du Brésil pour que les gens restent chez eux et prennent soin de leur santé c’est le manque de soutien financier du gouvernement. Il faut mettre en place une véritable aide d’urgence, solidaire et efficace pour que les Brésiliens s’en sortent sans avoir à sortir de chez eux, et que notre pays ne sombre pas. Après, le redressement de l’économie vient au second plan, une fois qu’on arrivera à passer cette pandémie. Plus l’aide d’urgence sera efficace, moins la pandémie tuera de gens et plus elle passera rapidement. L’heure est venue de penser d’abord à la vie, et après à l’économie. C’est un fait, la science le dit."

Quel est votre message aux Français qui regardent l’actualité toujours plus alarmante venant du Brésil ?
R :
"Mon message pour tous les Français qui aiment le Brésil et qui s’inquiètent, ce que je peux dire, c’est que ce qui fait l’âme de notre pays, même si elle se perd en peu dans les méandres actuels de l’histoire, est toujours là, bien vivante. J’y crois. Et on compte sur le soutien et l’appui des Français pour voir de nouveau le meilleur du Brésil resurgir."


Raì a également lancé au public français un appel aux dons pour la Fondation Gol de Letra :

Fanny Lothaire Flothaire