Hans Weilbacher and Mario Zaraga
Les capitaines du Real Madrid et de Francfort, Hans Weilbacher (à gauche) et Mario Zaraga | Getty Images

Strasbourg-Francfort : Quand l'Eintracht jouait le match du siècle en Ligue des champions

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Le RC Strasbourg reçoit Francfort pour le barrage aller de Ligue Europa. L'Eintracht, à la réputation limitée en France, a pourtant une riche histoire européenne avec une Coupe de l'UEFA et une finale de Ligue des champions restée dans l'histoire, face au Real Madrid.

Strasbourg accueille Francfort ce jeudi soir pour le barrage aller de Ligue Europa, dernière étape pour atteindre la phase de groupes. Le parcours européen de l'Eintracht la saison dernière a sans doute réveillé des souvenirs chez les supporters les plus âgés. Hissés en demi-finale de Ligue Europa, les Allemands ont cédé aux tirs au but face à Chelsea. Trente-huit ans après son titre en C3, en 1980, Francfort frôlait à nouveau les sommets. Mais si l'Eintracht a marqué l'histoire européenne, c'est surtout pour sa finale de Ligue des champions perdue en 1960. Un revers 7-3 face au Real Madrid d'Alfredo Di Stefano. 

Le patron face au novice

La Ligue des champions de l'époque ne ressemble que peu à celle d'aujourd'hui. Seuls les champions nationaux sont présents, ainsi que le tenant du titre. Le Real Madrid est l'épouvantail de la compétition, vainqueur des quatre éditions depuis sa création. Reims, en 1956 et 1959, a subi deux fois la loi d'Alfredo Di Stefano et ses coéquipiers. La Fiorentina, en 1957, et l'AC Milan, l'année suivante, n'ont pas eu plus de chance. Si le Français Raymond Kopa est revenu à Reims, Di Stefano est toujours très bien entouré. Francisco Gento, le Brésilien Canario, Luis Del Sol ou encore Ferenc Puskas accompagnent la Flèche blonde . Leur parcours est proche du sans-faute. Seul un léger faux pas contre Nice, une défaite 3-2 en France avant un 4-0 au retour, aurait pu instiller le doute dans l'esprit des Madrilènes. Mais les deux victoires 3-1 en demi-finale face au rival Barcelone ont vite effacé ce revers. 

En face, l'Eintracht découvre la compétition après avoir remporté le seul titre de champion d'Allemagne de son histoire. Mais les novices n'ont pas fait de complexes en demi-finale face aux Glasgow Rangers, après avoir écarté les Young Boys de Berne et les Autrichiens du Wiener SC. Une victoire 6-1 à l'aller, 6-3 au retour. Et les Allemands auraient pu s'arrêter là. Puskas, le Major Galopant arrivé au Real deux ans plus tôt, est persona non grata en Allemagne. Le Hongrois, finaliste malheureux de la Coupe du Monde 1954, avait accusé les héros allemands du "Miracle de Berne" d'être dopés. Une accusation depuis étayée par plusieurs témoignages et examens, mais qui avait eu à l'époque une drôle de conséquence. En colère, la Fédération allemande avait interdit à ses clubs d'affronter Puskas. Le Hongrois est contraint de faire des excuses écrites pour que la finale ait lieu. 

Une affluence historique

Le 18 mai 1960, plus de 127 000 personnes se massent dans le Hampden Park de Glasgow, théâtre des exploits de l'équipe d'Ecosse. Trois milles personnes de plus qu'en 1957, lorsque le Real Madrid avait accueilli la finale contre la Fiorentina au Santiago-Bernabeu. Un record qui ne sera sans doute jamais battu. Seize ans plus tard, ils n'étaient plus que 54 000 en Ecosse pour assister à la défaite de Saint-Etienne contre le Bayern Munich lors de la finale 1976. Dans cette masse de spectateurs agglutinés, aucun ne regrettera d'être venu. 

Alfredo Di Stefano et Ferenc Puskas (Real Madrid)
Alfredo Di Stefano et Ferenc Puskas (Real Madrid) © AFP

Dix buts, un record toujours inégalé pour une finale. Et seulement quatre buteurs. Le vétéran Richard Kress, 35 ans, ouvre le score pour Francfort d'une reprise de volée. Juste récompense d'un début de match ambitieux. Les Allemands avaient déjà obligé le gardien Rogelio Dominguez à deux arrêts. Avant le réveil de l'ogre. En trois minutes, entre la 27e et 30e, Di Stefano renverse Francfort. Une reprise au second poteau puis un but à bout portant, sur un ballon repoussé par le gardien allemand. Pas les plus difficiles de sa carrière, mais la machine est en marche. Largement supérieurs dans le jeu, les Madrilènes réussissent le break juste avant la pause sur une frappe de Puskas. 

Le Hongrois, centre de toutes les attentions avant la rencontre, se venge du revers de 1954. Au retour des vestiaires, il inscrit trois buts supplémentaires. D'abord sur un pénalty, puis en reprenant un centre de Gento depuis l'aile gauche. Di Stefano lui offrira un quadruplé, avec un centre fort dans la surface. Les Allemands bredouillent une réponse, avec la réduction du score signée Erwin Stein. Di Stefano réplique sur le coup d'envoi et s'offre un triplé, le septième et dernier but du Real. La deuxième réalisation de Stein, à un quart d'heure de la fin du match, ne changera rien.

Ferenc Puskas marque face à l'Eintracht
Ferenc Puskas marque face à l'Eintracht © Press Associated

"Le jeu comme il pouvait et devait être joué"

Hugh McIlvanney, journaliste pour The Scotsman, décrit tout l'émerveillement des spectateurs. "L'étrange émotion qui emporta l'énorme foule alors que l'équipe madrilène triomphante faisait le tour du terrain, portant le trophée qu'ils monopolisaient depuis sa conception, montrait qu'ils n'avaient pas seulement été divertis, écrit-t-il dans l'édition du lendemain, retrouvée par The Guardian. Ils avaient été transportés par l'expérience de voir un sport joué jusqu'à ses standards ultimes. Les Ecossais dans le stade ne pouvaient pas cacher une appréciation stupéfaite des gloires qui paradaient devant eux.

"Voilà le jeu comme il pouvait et devait être joué, raconte-t-il au quotidien britannique en 2002. Cela a été un tournant pour moi et beaucoup d'autres." Légende de Manchester United et du football anglais, Bobby Charlton tient un discours semblable. "C'était un football d'un tout autre niveau que celui qu'on m'avait enseigné, raconte celui qui avait alors 23 ans, également au Guardian. Ma première réaction a été "Ce match est bidon, édité, truqué, parce que ces joueurs font des choses qui ne sont pas possibles, ne sont pas réelles et ne sont pas humaines." Di Stefano ne le sait pas encore, mais il remporte là sa dernière Ligue des champions. Le Real, qui devra attendre six ans pour s'imposer à nouveau, achève sa plus grande ère d'une manière éclatante.