Pep Guardiola, l’ombre d’un doute

Pep Guardiola, l’ombre d’un doute

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Eliminé pour la troisième fois de suite en demi-finale de Ligue des Champions, Pep Guardiola ne remportera pas la C1 avec le Bayern Munich. Alors qu'il va prendre en main la destinée de Manchester City, le Catalan va devoir prouver qu'il peut régner sur l'Europe avec une autre équipe que Barcelone.

27 avril 2012, Pep Guardiola annonce qu’il quittera le FC Barcelone à la fin de la saison. Quasiment un mois plus tard, son immense Barca s’impose en finale de la Coupe du Roi devant l’Athletic Bilbao (3-0). Fort de 14 trophées sur 19 possibles, l’autre messie de Barcelone s'accorde une année sabbatique avant de prendre les rênes du Bayern Munich. L’alliance de la formidable machine de guerre qu’est le club bavarois et du meilleur entraîneur du monde promet de faire des étincelles. Trois ans plus tard, le mariage a accouché de deux (bientôt trois) titres de champion d’Allemagne, d’une Supercoupe d’Europe et d’une Coupe du monde des clubs. Oui mais voilà, pour Pep comme pour le Bayern, une saison se juge à l’aune des résultats européens. Trois demi-finales de Ligue des Champions plus tard, – éliminé à chaque fois par un club espagnol, ironie de l’histoire – une pointe d’amertume et de déception se fait sentir à l’approche de la fin de l’aventure. Et cette question lancinante : Guardiola peut-il gagner (la Ligue des Champions) ailleurs qu’à Barcelone ?

La difficile comparaison au ​Barca

Le procès fait à Pep Guardiola est cruel dans la mesure où il prend sa source dans la plus formidable des dominations d’un club sur le continent européen. Le Barca de Guardiola a autant enthousiasmé les foules qu’il a placé la barre haute, pour ses successeurs (le regretté Tito Villanova, le fugace Tata Martino et l’héritier Luis Enrique) et pour Guardiola lui-même. Partir de Barcelone était à la fois salutaire – le penseur espagnol se disait "vidé" et on le serait à moins – et dangereux. Dans le cocon qu’était son club de quasi toujours, dans une organisation si huilée et avec un joueur comme Lionel Messi, Guardiola avait tous les ingrédients à sa disposition. Ingrédients qu’il a magnifiés jusqu’à la perfection. Au Bayern Munich, le club a dû s’adapter à sa méthode, les joueurs avec. Aussi excellent qu’ils soient, Robben n’est pas Messi et Xabi Alonso n’est ni Iniesta, ni Xavi. Notons qu’ici il n’est pas question de niveau de jeu mais de culture.

Choc de culture​

En imposant son fameux "tiki-taka", ce jeu fait de redoublement de passes à l’infini pour déstabiliser l'adversaire, Guardiola ne s’est pas fait que des amis en Allemagne. Accusé de trahir l’identité du Bayern, notamment par Franz Beckenbauer, qui déclarait en 2014 que le Bayern deviendrait un nouveau Barcelone et que "personne ne voudra plus [le] regarder", ou encore d’imposer un jeu contre-nature – "le Bayern n'a jamais su changer sa façon de jouer avec cette conservation du ballon à outrance qui devient pénible", comme l'estimait Bixente Lizarazu en 2014 sur RTL -, Guardiola avait intérêt à avoir des résultats. En Bundesliga, aucun souci, le Bayern règne. Sur la scène européenne, il a chuté successivement face au Real Madrid (2014 avec à la clé la plus lourde défaite des Munichois à domicile 0-4), au FC Barcelone (2015 avec un 3-0 cinglant au Camp Nou) et à l’Atlético Madrid (2016). Après la demi-finale face au Barca, Thomas Müller avait parlé d’une "tactique de merde". Preuve que le message a dû mal à passer auprès de certains.

La possession oui, la maîtrise moins​

Pourquoi le Bayern de Guardiola a échoué là où le Barca du même Pep a réussi ? Certes, Lionel Messi n’évolue pas en Bavière, ça se saurait. Mais l’effectif du Rekordmeister (Neuer, Lahm, Alaba, Alcantara, Ribéry, Xabi Alonso, Robben, Vidal, Lewandowski, Müller…) fait pâlir d’envie quasiment tous ses adversaires. Certes jamais ce Bayern-là, excellent dans la possession, n’a atteint la maîtrise barcelonaise de la grande époque. Oui mais en trois éditions, on espérait de Guardiola qu’il trouverait les clés qui mènent à la Coupe aux grandes oreilles. Si les éliminations face au Real et à son ancien club ne souffrent d’aucune contestation, quoiqu’il avait céder à la pression en prônant un jeu plus direct (ce qui l’avait rendu malade comme le raconte Thibaut Leplat dans son livre, Eloge du style) pour le retour face aux Merengues avec le résultat qu’on connaît (0-4), celle face à l’Atlético est plus difficile à digérer. Déjà par le style de jeu prôné par son adversaire, Diego Simeone, fait d’une rigueur tactique à toute épreuve et de contres ravageurs (la même employée en 2010 par José Mourinho pour vaincre le Barca de Guardiola en 2010). Mais aussi parce que les joueurs du Bayern ont commis des erreurs coupables et manqué de réussite.

"Mort" avec ses idées​

Pep Guardiola n’y est pour rien si la frappe d’Alaba s’est écrasée sur la barre au match aller, si Robert Lewandowski a pêché dans l’efficacité, si Thomas Müller, le pourfendeur d’hier, a raté un penalty qui aurait pu enterrer les espoirs des Colchoneros et si il a dû faire face à la blessure de ses quatre défenseurs centraux ces dernières semaines. Alors que l’aventure se termine, Pep Guardiola se confiait hier soir : "J'ai donné ma vie pour cette équipe, je me suis battu pour donner le meilleur. C'est tout. On n'a atteint aucune finale de Ligue des champions mais je suis très fier de l'équipe. Ce soir, on a joué le football qu'on voulait jouer, il n'a manqué qu'un but".

Les atouts Soriano et Begiristain​

Et maintenant ? Après l’Espagne et l’Allemagne, Pep Guardiola va se frotter à une autre culture, là où le football est roi, l’Angleterre. Dans le nord de l’Angleterre, à Manchester City, l’un des nouveaux riches du continent, Pep Guardiola est devant un défi de taille. Un défi qui dépendra beaucoup du résultat des Citizens ce soir en demi-finale retour face au Real Madrid. Si City est en finale pour la première de son histoire et qui plus est si Manuel Pellegrini mène les siens au titre, le Catalan sera dans la même situation qu’au Bayern à son arrivée en 2013 quand Jupp Heynckes​ restait sur un triplé Bundesliga-Coupe-C1.

Dans tous les cas, Guardiola va faire grandir le club. Avec son aura, il va attirer les regards. Pour le meilleur et pour le pire. A son contact, les joueurs progresseront. Dans sa courte carrière, les preuves de cette faculté à tirer le meilleur de chacun sont légions : au Barca, Xavi et Iniesta sont devenus les meilleurs milieux du monde, Piqué, Pedro et Busquets ont explosé et Messi est devenu le monstre qu’il est alors qu’au Bayern Alaba s’est mué en joueur ultra-polyvalent, Coman en international affirmé et Müller n’a jamais autant marqué que cette saison. Alors que tous ses joueurs l’adorent, on imagine aisément que les De Bruyne, Sterling et même Agüero attendent son arrivée avec impatience.

A Manchester, Guardiola aura deux atouts qu’il n’avait pas à Munich : Ferran Soriano, directeur exécutif, et Txiki Begiristain, directeur technique, deux anciens de la maison catalane. Un appui non négligeable à l’heure de changer le visage d’un club. Car, qu’on ne se trompe pas, avec Guardiola, c’est tout ou rien. Le Catalan n’est pas un homme de compromis et les dirigeants de City le font venir en connaissance de cause. Ce nouveau défi, Guardiola l’abordera dans la peau de celui qui a échoué au Bayern, un statut sans doute un peu cruel mais ainsi va le football.

Christophe Gaudot @ChrisGaudot