Pep Guardiola Luis Enrique
Pep Guardiola et Luis Enrique. | AFP

Guardiola - Luis Enrique : le "beau" les rassemble, l'idée les sépare

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Pep Guardiola et Luis Enrique, qui s'affrontent mercredi soir en demi-finale de la Ligue des Champions, présentent deux similitudes probantes : la première, plus évidente, celle d'avoir exercé au même poste d'entraîneur du Barça. La seconde : une idée du football qui n'appartient qu'à eux, guidée par une quête constante du beau. Pour autant, les deux coaches talentueux prônent deux projets de jeu quasiment antinomiques. Explications.

Lorsque l'élégant Pep Guardiola foulera, ce mercredi soir, la pelouse familière du Camp Nou, une flopée de souvenirs enivrants viendront attiser la mélancolie de la foule et de l'entraîneur catalan lui-même. C'est ici, sur l'herbe du terrain le plus large du football européen, que Guardiola a pu laisser s'exprimer une idée du football qui mûrissait dans son esprit depuis longtemps. Un projet de jeu poétique, qui grisa la planète entière et surtout, qui consacra le club catalan à de multiples reprises. Donc oui, très probablement, l'entraîneur du Bayern Munich revient à Barcelone en terrain conquis. Face à la référence absolue, se dresse Luis Enrique, lui-même sous le charme d'un adversaire qu'il connaît bien : "Pep est le meilleur pour les titres glanés. J’aime ce qu’il a fait car il s’est adapté à un autre pays, à une autre langue. C’est mon ami et mes amis sont les meilleurs", avait-il déclaré en marge du tirage au sort des demies. Pour autant, le coach à la voix éraillée n'a pas à rougir de la comparaison. Car lui aussi est parvenu à façonner son Barça, au contraire de son prédécesseur Tata Martino. Ce mercredi soir, se jouera en marge d'une rencontre qui s'annonce ô combien spectaculaire, un autre match : celui entre deux styles, entre deux idées du foot. 

Verticalité et horizontalité

La flopée d'entraîneurs frileux qui exercent au sein de notre Ligue 1 si haletante dévoile une regrettable réalité : rares sont les coaches qui se distinguent par un vrai projet de jeu. Excepté Marcelo Bielsa, raillé par quelques uns de ses confrères français (Dupraz :"Bielsa se moque du foot avec son système venu d'ailleurs) - mais parallèlement, religieusement respecté par Pep Guardiola. Cocasse. 

Dès son arrivée à la tête de l'équipe de première, en 2008, le jeune coach catalan (37 ans à l'époque) montre qu'il appartient à cette race privilégiée d'entraîneur. Une déferlante de passes, un jeu systématiquement tourné vers l'avant, mené par des joueurs obsédés par le but adverse. Le Barça de Guardiola joue latéralement, étire le bloc adverse jusqu'à le faire exploser. Son équipe, guidée par un entre-jeu à la vista aiguisée a des allures de rouleau-compresseur, ne recule jamais. Chacun de ses soldats, dont la plupart a été formé à la Masia, possèdent en eux cet ADN de la passe et du beau geste : "Pep" a su aller au-delà, le poussant jusqu'à son paroxysme. Un projet de jeu si surréaliste qu'il attise les caricatures : d'aucuns moqueront le système de Guardiola, dénonçant son obsession d'humilier ses adversaires, quitte à rentrer avec la gonfle dans le but ennemi.

L'avènement du Catalan fait pulluler les envieux, qui se retrouvent vite à court d'arguments. Car au fond, Guardiola est un entraîneur presque parfait :"Il ne vit que pour la victoire, pour la perfection, a tout récemment expliqué Thomas Müller. C'est pourquoi il a parfaitement sa place ici, il connaît très bien son groupe mais aussi celui de l'adversaire. C'est un fin connaisseur du football et c'est pour cela qu'il prépare tous les matches de la meilleure manière". A son départ de Barcelone, une question était, légitimement, sur toutes les lèvres : Guardiola allait-il pourvoir appliquer son système en Bundesliga ? Les Munichois allaient-ils adhérer à un projet de jeu qui porte en lui l'ADN de Barça ? Sans Messi, Iniesta, Xavi, Busquets et ses autres poulains élevés à la sauce catalane, pouvait-il réussir son pari ? En deux ans, il a décroché deux titres de champion, une coupe d'Allemagne, et qualifié son équipe en demi-finale de la Ligue des Champions. Bien que moins porté sur le tiki-taka, son Bayern, plus rigoureux que ses Blaugrana mais sans doute un peu moins poétiques, a aussi le goût de la possession outrancière. Luis Enrique s'inscrit dans une autre logique. Un jeu toujours tourné vers l'avant mais plus vertical, plus direct. Sans doute, aussi, parce qu'il possède les joueurs plus adéquats pour amorcer et conclure des contres fulgurants (Neymar et Suarez notamment). 

Luis Enrique plus fort que Guardiola ? 

A l'inverse de son prédécesseur, l'actuel entraîneur des Blaugrana dialogue beaucoup avec ses joueurs. Aussi, il n'hésite pas à adapter son dispositif en fonction de l'adversaire, balayant l'arrogance séductrice de Guardiola, qui ne bouleversait jamais son système de jeu. C'était à l'adversaire de s'adapter, pas à lui. Et puis, vient la gestion du cas Messi. Le journaliste Guillem Balagué, auteur d'une biographie sur le quadruple ballon d'or, avait notamment confié que les efforts physiques inhérents au système de Guardiola étaient compliqués à gérer sur le long terme. Luis Enrique n'a pas hésité à soulager l'Argentin, l'alignant régulièrement en meneur de jeu. Pas de chambardement, mais quelques changements qui ont contribué à faire de son Barça une équipe au moins aussi forte que celui de Guardiola. 

Le Barça, c'était peut-être un peu plus beau avant, mais pas forcément plus fort. Le FC Barcelone de Luis Enrique, qui totalise plus de victoires que celui de Guardiola à la même époque, peut voir venir un futur tout aussi doré. S'il élimine le Bayern de "Pep", celui qui passa du Real à Barcelone en 1996 prendra un peu plus de place dans les coeurs catalans. Et Guardiola peut-être un peu moins. 

Jean Charbon