Franco, remontada, médias : Pourquoi le Camp Nou rend les Barcelonais invincibles

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Auteur·e : Guillaume Poisson
Le Camp Nou de Barcelone
Le Camp Nou de Barcelone | AFP

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Le FC Barcelone s'apprête à affronter le SC Naples en huitièmes de finale retour de Ligue des Champions, fort d'une statistique folle : depuis 35 matches, les Catalans ne perdent plus à domicile en Europe. Soit une invincibilité qui dure depuis l'année 2013. Sans public cette fois, le Camp Nou jouera quand même un rôle décisif, comme à chaque fois depuis plusieurs décennies.

Le FC Barcelone n'est pas un club comme les autres. Après leur nul à l'aller à domicile, les joueurs de Naples faisaient grise mine. Ce n'est certes jamais un bon résultat : encaisser un but à domicile peut souvent coûter très cher. Mais lorsqu'en plus, le match retour est prévu au Camp Nou, l'antre du FC Barcelone, le but encaissé devient un véritable fardeau. Mentalement, la montagne à gravir devient plus qu'imposante. Les Catalans n'ont plus perdu chez eux depuis 2013 en Ligue des Champions, depuis cette soirée cauchemardesque où les Blaugrana se sont fait étriller par le futur champion, le Bayern Munich. Ce fut l'aube d'une improbable série pour eux, le début d'une ère paradoxale où ils furent plus souverains que jamais en leurs terres, et plus fragiles qu'à l'ordinaire en déplacement. Ce samedi, quelques semaines après la perte de leur titre en Liga, le FC Barcelone aura les armes pour poursuivre sa série de 35 matches sans défaite à domicile en Ligue des Champions. Et ce, même sans public, car la force du Camp Nou réside ailleurs qu'en ses tribunes. 

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Plus qu’un club : une identité 

Nous sommes le 6 octobre 2012. Le Barça accueille son rival historique, le Real Madrid, pour le premier Clasico de la saison. Déjà, les deux équipes se disputent la première place. L’atmosphère est tendue. Après 17 minutes et 14 secondes, très exactement, une voix s’élève. Les tribunes du Camp Nou se mettent à rugir, en choeur, un chant : « Independencia ! Independencia ! » La force du cri surprend même les joueurs sur le terrain, qui lèvent les yeux vers les tribunes et se mettent à temporiser le jeu. C’était un chant catalan indépendantiste.

Pourquoi à cet instant-là ? Car en 1714 (17 minutes et 14 secondes) se terminait la "Dernière guerre de l’indépendance", et l’ultime défaite des Catalans face au Royaume de Castille. Cette année fut le début de ce que les Catalans indépendantistes qualifient de "centralisation abusive", d’ "oppression nationale". Ils ne sont pas nombreux parmi les 95 000 spectateurs présents ce 6 octobre 2012, à connaître parfaitement les affres de leur histoire lointaine. Mais ils savent une chose : 1714 fut le début de tout, et Madrid, la capitale de cette Espagne castillane, dont l’émanation la plus prégnante aujourd’hui est ce clinquant Real, leur fait face, aujourd’hui. 

Ils savent aussi que la Catalogne est sortie il y a plus de quarante ans de la période la plus sombre de son histoire. Le régime de Franco (1939-1976) a brutalement réprimé les velléités catalanes pour plus d’autonomie. Pire, les spécificités locales ont été une à une supprimées. Franco a tenté de supprimer la langue catalane, a oblitéré l’histoire catalane à l’école, a interdit les fêtes catalanes. Pendant plusieurs décennies, c’est le football et le Camp Nou qui ont été les seuls instants de répit. Chaque week-end, sortir de chez soi, se rendre au stade, gravir les marches, se retrouver parmi 90 000 autres Catalans, constituent, longtemps, l’ultime acte d'une résistance silencieuse. 

Qu’ils aient vécu ces moments ou qu’ils l’aient entendu par leurs aînés, les supporters de ce 6 octobre 2012 ont en eux cette conscience politique au moment de hurler « Independencia »*. Le logo du club « Mes que un Club », « plus qu’un club », est souvent mal interprété par les non-initiés. Il ne s’agit pas seulement d’une arrogance de supporter, persuadé que son club est au-dessus des autres. "Plus qu’un club", car le FC Barcelone dépasse le football. Le Camp Nou est la quintessence-même de l’identité catalane. 

Faire corps 

Le 6 mai 2017, le FC Barcelone s’apprête à recevoir le Paris-Saint-Germain. Le match aller s’est très mal passé : comme perdus sur le terrain, les coéquipiers de Lionel Messi se sont fait démolir par le PSG. Cette prestation désastreuse aurait pu, auraît dû, faire le sel des journaux locaux. Ailleurs, l’entraîneur aurait été vilipendé, les joueurs critiqués, le prochain match présenté comme un ultimatum. Mais la presse locale n’en fait rien, ou presque. Tout au plus quelques articles agressifs sortent les jours suivants la défaite à Paris. Mais à mesure que le match retour s’approche, les derniers médias récalcitrants rentrent dans le rang. L’ennemi se profilait, il fallait faire bloc. La veille du match, les unes sont unanimes : "Si c'est possible", "Une remontada pour l'histoire" ou "Nous sommes le Barça !".

Le FC Barcelone finira par l’emporter 6-1.La fabuleuse "remontada", résultat irréel d’une soirée où le PSG a certes fait preuve d’une fragilité impardonnable, mais où les Blaugrana ont été comme transfigurés. Ils n’étaient plus les mêmes. Est-ce la simple ferveur des supporters, l’avantage de l’hôte soutenu par son public ? Le Camp Nou est réputé « froid », le public barcelonais « exigeant ». Rien à voir avec les infatigables publics d’Anfield ou du Signal Iduna Park par exemple, autres antres mythiques d’Europe où les supporters pourraient chanter jusqu’au bout de la nuit, qu’il pleuve ou qu’il vente. Non, il n’y a pas de douzième homme au Camp Nou, pas de supporters fidèles jusqu’à s’égosiller même dans les moments les moins brillants de leur équipe. Il y flotte simplement un instinct de résistance.

Ce samedi, le Camp Nou, comme tous les stades d’Europe, sera amputé de ses supporters. L’avantage du terrain n’a plus trop de sens depuis la crise sanitaire.  Pourtant le président du SC Naples s’est démultiplié dans la presse ces derniers jours, demandant à l’UEFA une rencontre en terrain neutre. Il a brandi les dangers du Covid-19. En vain. Le match aura lieu au Camp Nou, et le stade seul suffit, il le sait, les joueurs du SC Naples le savent, pour insuffler, chez les joueurs du FC Barcelone, cet instinct de résistance. 

*D'après Rakshit Chopra, auteur de "Le rôle du FC Barcelone dans le nationalisme catalan : football et identité régionale" dans la publication scientifique "International Journal Sport and Society".