Başakşehir-PSG : Une rencontre de Ligue des champions dans un contexte politique sous haute tension

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
Erdogan football
Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan (à gauche) et son fils Bilal Erdogan jouent au football lors d'un match d'exhibition au stade Basaksehir le 26 juillet 2014 à Istanbul. | OZAN KOSE / AFP

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Le Paris Saint-Germain affronte ce mercredi soir l'Istanbul Başakşehir, club proche du président Recep Tayyip Erdogan, pour la deuxième journée des phases de groupes de la Ligue des champions. Et cette affiche européenne n’est pas une simple rencontre de C1. Alors que les relations diplomatiques entre la France et la Turquie n’ont jamais été si tendues, ce match pourrait, en cas de victoire des Turcs, servir la propagande politique du président Recep Tayyip Erdogan, même si l’effet ne sera que moindre.

L'İstanbul Başakşehir reçoit les joueurs du PSG au stade Fatih-Terim, à Istanbul. Un match qui, sur le papier, s’annonce ordinaire pour la deuxième journée des phases de groupes de la Ligue des champions. Mais c’est sans compter le contexte politique actuel entre la Turquie et la France. En effet, depuis un an, les relations diplomatiques entre les deux pays n’ont fait que se dégrader. D’abord avec les tensions en Méditerranée orientale, puis sur le conflit en Libye, en passant par les affrontements dans le Haut-Karabakh. Dernièrement encore, avec les attaques du président Recep Tayyip Erdoğan, sur la “santé mentale” d’Emmanuelle Macron après les propos du président français sur la liberté d’expression et les caricatures. Dimanche, ces insultes ont incité Paris à rappeler l'ambassadeur de France à Ankara pour consultations. Les dossiers sont donc nombreux et brûlants. Lundi, les tensions se sont encore accentuées avec l'appel du président turc à boycotter les produits français exportés.

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Des Parisiens sereins 

C'est donc dans ce contexte embrasé que les Parisiens joueront ce soir à Istanbul. Pour eux, la rencontre est d’ailleurs cruciale pour lancer leur aventure européenne, après leur défaite au Parc des Princes face à Manchester United (1-2), le 20 octobre dernier. Mais du point de vue sportif, le fossé est béant entre le Başakşehir, néophyte absolu en Ligue des champions, et le PSG, finaliste de la dernière édition. De quoi mettre la pression sur l'entraîneur parisien Thomas Tuchel et ses joueurs, pour qui l'échec à Istanbul est interdit. Pour le Başakşehir, champion de Turquie qui a raté lui aussi ses débuts dans la grande coupe d'Europe avec une défaite 2-0 à Leipzig le 21 octobre, prendre au moins un point contre le PSG est une question d'honneur.

Si les relations diplomatiques se sont encore plus tendues ces dernières semaines, le ministère des Affaires étrangères n'a pour autant publié aucune restriction ni d'alerte à l'attention des Français présents en Turquie. Et le dispositif de sécurité autour de l'équipe parisienne n'a pas été modifié. Les joueurs arrivés la veille n’auront pas de protection particulière supplémentaire durant leur séjour. Et de son côté, le club parisien, que nous avons contacté, affirme ne pas ressentir de crainte particulière quant aux conditions de ce match.

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Quel effet géopolitique de ce match ?  

Mais ce match, pourrait-il avoir un impact sur le contexte politique actuel entre les deux puissances, tant, on le sait, le sport et notamment le football est une terre propice à la géopolitique. “Si l'İstanbul Başakşehir fait un bon résultat face au PSG, je suis sûr qu’Erdogan va l'utiliser pour montrer que la Turquie a triomphé de la France”, indique Pierre Raffard, docteur en géographie, spécialiste de la Turquie et enseignant-chercheur à l'ILERI (Institut libre d'étude des relations internationales). Mais son effet en serait toutefois limité. “L'İstanbul Başakşehir n'est pas un club neutre. Il n'est pas du tout apprécié par la population, il est un club récent, qui n'a aucune histoire, et qui est structurellement très proche du pouvoir et notamment de la famille Erdogan. C’est un club qui ne véhicule aucune passion. Je ne sais pas s'il peut vraiment l'utiliser à son profit. Certains même s’en moquent en Turquie en l'appelant le Erdogan FC”, approfondit l'enseignant-chercheur.

Recep Tayyip Erdogan entouré du portrait de Mustafa Kemal Atatürk et du sien lors du match d'exhibition du stade de Basaksehir en 2014.
Recep Tayyip Erdogan entouré du portrait de Mustafa Kemal Atatürk et du sien lors du match d'exhibition du stade de Basaksehir en 2014. © AFP

Un avis partagé par Jean-François Polo, de l’Institut d'études politiques de Rennes, et spécialiste des dimensions politiques du sport, notamment en Turquie. “Le club de Başakşehir est très récent, sans vraiment de supporters de football, mais plutôt des supporters de l'AKP et d'Erdogan. Ce n'est pas un club qui occupe une place importance dans l'histoire du football turc. Il n'est pas impossible que la rencontre donne lieu à des manifestations de solidarité avec Erdogan, mais l'impact national est dilué par l'omniprésence d'Erdogan dans les médias.” Selon ce spécialiste, il y a donc peu de chance que le contexte actuel puisse avoir un impact réel sur le déroulement du match. Celui-ci se déroulera à huis clos à cause de la crise sanitaire, bien que le quatrième club de la ville ait de toute façon du mal à garnir son enceinte contrairement à ses glorieux voisins (Galatasaray, Fenerbahçe et Besiktas). “Les autorités sportives ont plutôt le souci de faire la preuve qu'elles maîtrisent la situation dans le stade et pendant le match afin d'échapper à d'éventuelles sanctions de l'UEFA”, souligne Jean-François Polo.

Le salut militaire, plus culturel que politique  

Verra-t-on alors des saluts militaires durant la rencontre comme lors du match de l’éliminatoire de l’Euro face à l'équipe de France en octobre 2019 ? Possible, mais ce geste est plus culturel que politique. “Les joueurs, de leur côté, font la part des choses. Ils peuvent bien évidemment effectuer un salut militaire, qui est une façon de rappeler leur solidarité avec les forces militaires engagées sur des combats au nom de la 'lutte contre le terrorisme', d'afficher une posture nationaliste qui est une cause quasiment consensuelle dans le pays, mais je doute qu'ils osent s'attaquer directement à un responsable politique dans le cadre d'un match”, poursuit Jean-François Polo.

Contre-feu politique  

“C'est toujours la même chose, Erdogan fait des annonces mais cela s'arrête là”, précise Pierre RaffardAinsi, je pense que tout ce qui se passe en ce moment, tous les désaccords exprimés avec la France, est aussi un contre-feu pour flatter son électorat traditionnel, qui pourrait donner leur vote à ses opposants.” Et une victoire du Istanbul BB face au PSG pourrait, même sans un large enthousiasme de la population, flatter tout du moins l'ego du président turc.