Une Ligue 1 à 22 clubs : est-ce bien raisonnable ?

Publié le , modifié le

Auteur·e : Antoine Limoge
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Ce mardi 9 juin, le Conseil d'Etat a suspendu les relégations d'Amiens et de Toulouse. Cette décision inattendue remet sur le tapis l'idée d'une Ligue 1 à 22 clubs pour la saison prochaine. Un format inédit qui pourrait avoir de lourdes conséquences sportives mais aussi économiques.

Cette saison 2019-2020 de Ligue 1 restera dans les annales. Plus que les matchs en eux-mêmes ce sont bien entendu les décisions suite à l'arrêt du championnat qui ont marqué les esprits. Alors que le président de Lyon Jean-Michel Aulas se bat comme un beau diable depuis trois mois pour une reprise à coup de propositions quasi quotidiennes, le Conseil d'Etat a bel et bien validé la fin de notre Ligue 1 et a entériné le classement final. Mais contre toute attente, il a suspendu les relégations d'Amiens et Toulouse, respectivement 19e et 20e à la 28e journée. On se retrouve désormais avec deux pensionnaires de plus dans l'élite et l'idée d'un championnat de France à 22 clubs refait surface. Bernard Joannin, président du club amiénois, milite d'ailleurs pour ce format inédit depuis plusieurs semaines. Cela permettrait, à la fois, d’assurer la montée, justifiée et légitime, de Lens et de Lorient mais aussi de sauver les deux derniers Toulouse et Amiens. En attendant une réponse de la LFP et de la FFF, qui ont jusqu'au 30 juin pour trouver une solution ensemble, voyons si cela est vraiment réaliste ? 

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• A 22, le calendrier sera surchargé 

La première conséquence d'un tel format est mathématique. Avec une augmentation de quatre journées supplémentaires, le championnat passerait de 38 à 42 matchs en une saison. Quand on entend chaque année les différents entraîneurs ou dirigeants se plaindre d'un rythme effréné, pas sûr que quatre matches supplémentaires soient à leur goût. C'est dans ce sens que Laurent Nicollin, président de Montpellier, s'était exprimé sur la chaîne l'Equipe il y a quelques semaines. "Jusqu’à il y a quelques mois, tout le monde militait pour une ligue 1 à 18 voire à 16, se félicitait de la suppression de la Coupe de la Ligue et affirmait que cela permettrait d’améliorer la compétitivité du football français, surtout en Europe, en jouant moins de matches. Et maintenant, on voudrait nous en rajouter ? ", déclarait-il.

La suppression officielle de la Coupe de la Ligue libère des dates dans le calendrier mais son but n'était pas de le regarnir dès l'année suivante. C'est pourtant la solution prônée par Bernard Joannin, le président amiénois. "Une L1 à 22 ce n'est que quatre matchs supplémentaires, couplé à l'arrêt de la Coupe de la ligue, font que ces quatre journées seront très faciles à trouver", avance-t-il.

La surcharge serait pourtant bien réelle car tous les clubs vont reprendre l'entraînement d'ici la fin du mois avec pour certains d'entre eux la poursuite de la Ligue des champions (Paris et Lyon) et les finales de Coupe (Paris, Lyon, Saint-Etienne). Après trois mois de coupure, les organismes vont être soumis à rude épreuve et l'augmentation des cadences ne fera qu'accroître les risques de blessures. Depuis la reprise en Bundesliga, celles-ci ont doublé. Et à l'arrivée de la prochaine saison, n'oublions pas que les Bleus, même si une très grande majorité de ses joueurs joue à l'étranger, auront un Euro à disputer à la fin du mois de juin 2021 soit moins d'un an après leur reprise.

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• Une baisse des droits TV pour toutes les formations de Ligue 1 

Outre les problèmes physiques des joueurs à gérer, une Ligue 1 à 22 clubs entraînerait également une perte des revenus provenant des droits TV pour l'ensemble des formations participant au championnat. Avec l'arrivée de Mediapro à partir de l'année prochaine, les droits TV vont augmenter de 400 millions d'euros soit une hausse de presque 60% pour atteindre un total de 1,153 milliard d'euros. Début mars, les 20 clubs de l'élite sont tombés d'accord pour répartir équitablement cette manne supplémentaire. Chaque formation toucherait donc un chèque de 20 millions d'euros en plus de sa dotation initiale calculée sur les 768 millions d'euros du précédent contrat. Sauf qu’à 22, le chèque tombe logiquement à 18 millions d’euros, soit 2 millions en moins pour chaque club à un moment où les problèmes de trésorerie sont nombreux en cette sortie de crise du Covid-19.

Pour les gros de notre championnat comme le PSG, ce n'est qu'une infime différence, pour Nîmes ou Brest, c'est énorme. En effet, pour la saison 2019-2020, le club aux crocos avait un budget de 27 millions d'euros. 2 millions en moins dans les caisses c'est presque 10% du budget qui s'évapore. Dijon, Angers ou encore Brest, dont les budgets ne dépassent pas les 40 millions, pourraient eux aussi voir cette Ligue 1 à 22 d'un très mauvais oeil. Les clubs français dans leur ensemble ont déjà grandement souffert de la crise du coronavirus et ne savent pas encore à quoi s'attendre pour la saison prochaine. Les recettes de la billetterie pourraient continuer à être sévèrement impactées si le huis clos ou la limitation du nombre de spectateurs dans les stades sont maintenus. Les différences économiques entre les "petits" et les "gros" de Ligue 1 pourraient alors continuer à se creuser et rendre l'intérêt sportif de notre championnat encore moins intéressant qu'il ne l'est déjà. 

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• Un effet domino pour la Ligue 2 et le football amateur ? 

Une Ligue 1 à 22 clubs pourrait enclencher d'autres conséquences sur les échelons inférieurs du football français. Quid du Mans et d'Orléans ? Les deux formations de L2 ont été officiellement reléguées en National et l'idée d'une Ligue 2 à 22 clubs avait été rejetée le 2 juin dernier par la Fédération française de football "dans l'intérêt supérieur du football français". Mais après cette décision du Conseil d'Etat concernant Toulouse et Amiens, pourquoi Orléans et Le Mans ne pourraient pas obtenir la même chose ? Les deux clubs ont déjà déposé un recours devant le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) qui sera examiné d'ici le 11 juin. La suspension des relégations de Toulouse et Amiens pourrait être un argument de taille dans la perspective d'une Ligue 2 à 22. Surtout que dans les textes de la LFP, le championnat de deuxième division a la possibilité de passer à 22 contrairement à la Ligue 1.

Et si la Ligue 2 passe elle aussi à 22, les clubs amateurs relégués ne manqueront pas de demander à leur tour une suspension de descente. A ce jour, tous les championnats amateurs ont été stoppés et les montées/descentes entérinées mais si les divisions supérieures changent de format cela modifierait forcément les championnats régionaux et districts. La FFF n'est évidemment pas de cet avis. Son président Noël le Graët avait d'ailleurs déclaré "s'il y a des montées, il y a des descentes" pour justifier sa décision de plonger Le Mans et Orléans en National. 

Ce coup de théâtre entraîne donc de nombreuses interrogations. La question du format de la Ligue 1 saison 2020-2021 n'est pas encore tranchée et pourrait, comme le souhaitait Amiens et Toulouse, se tenir à 22. La LFP, qui a pris "note" de cette demande, devra désormais s'entendre avec la FFF sur cette question "d’ici au 30 juin 2020". Le football français n'a pas fini de se prendre la tête. 

Antoine Limoge