Pourquoi les clubs français attirent les investisseurs, même avec la crise du Covid-19 ?

Publié le , modifié le

Auteur·e : Adrien Hemard
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Marseille, Nancy, Toulouse, Bordeaux… De nombreux clubs de football français reviennent régulièrement dans l’actualité autour de projets de rachat. Parfois fantasques, d’autres fois réelles, ces informations témoignent d’un intérêt certain des investisseurs pour le football français. Aujourd’hui, à cette dynamique s’ajoute la crise économique provoquée par le Covid-19, mais cela n’empêche pas le ballon rond tricolore d’attirer de nouveaux investisseurs.

Depuis plusieurs jours, les réseaux sociaux s’affolent : l’OM serait en passe d’être racheté par un milliardaire saoudien. Au-delà du bien fondé de ce bruit de couloir, ce nouvel épisode s’inscrit dans une dynamique plus large: le football français intéresse les investisseurs du monde entier. Ainsi, ces derniers temps, Toulouse a failli être racheté par des investisseurs sino-américains tandis que l’AS Nancy Lorraine serait en négociation avec le City Football Group, lié à Manchester City. Outre ces derniers épisodes, les clubs français sont de plus en plus ciblés par des investisseurs étrangers. Pourquoi ? La crise liée au Covid-19 peut-elle briser cette dynamique ?

La France, choix par défaut?

Depuis dix ans, le football français subit 2,3 rachats de club par an”, estime Mickaël Terrien, maître de conférence en économie du sport à Lille, qui précise : “Beaucoup pensent que c’est lié aux nouveaux droits TV, mais la moyenne de rachats de clubs est stable depuis dix ans”. En réalité, l’intérêt des investisseurs pour les clubs français a plusieurs origines. “On est dans une machine à rêves avec le nouveau contrat de droits TV, qui met beaucoup de poudre aux yeux des supporters et de certains investisseurs", confirme Romain Molina, journaliste indépendant d’investigation sur le football. Mickaël Terrien explique: “Les Droits TV, c’est un leurre. Le déficit des clubs est lié aux droits TV, plus tu gagnes plus tu dépenses. Si les droits tv doublent, la productivité marginale double”.

Pour comprendre cet intérêt de plus en plus marqué, il faut donc chercher ailleurs. “S’il y a autant de rachats possibles, c’est parce que beaucoup de gens veulent vendre, parce que des clubs sont dans la merde financièrement. Ce n’est pas une bonne nouvelle”, prévient Romain Molina. Il poursuit : “Pourquoi plus en France qu’ailleurs ? L’Angleterre, c’est trop cher. En Allemagne, une loi empêche d’acheter les parts majoritaires d’un club. L’Italie repousse à cause des infrastructures souvent vétustes. Et l’Espagne a des clubs très endettés. En vérité, la France c’est un choix par défaut”. 

“Avant, le meilleur moyen de contrôler ton joueur et de s'enrichir grâce à ses transferts, c’était d’être agent et d’avoir des droits du joueur. Maintenant, c’est d’avoir le club.”

Au-delà de son accessibilité en terme de coûts, le football français a aussi quelques qualités qui attirent les investisseurs, notamment sa formation. “Ces nouveaux propriétaires veulent faire de l’argent en revendant de jeunes joueurs. Ce trading est un moyen de s’enrichir personnellement, mais pas de gérer un club”, avance Mickaël Terrien. L’économiste avance d’autres raisons : “Le foot tricolore a un système de contrôle qui rassure les investisseurs avec la DNCG, ils savent où ils mettent les pieds. Aussi, l’instauration d’un barrage entre la Ligue 1 et la Ligue 2 sécurise un peu plus les investisseurs en diminuant les chances de relégation”.

Surtout, d’après ses travaux, Mickaël Terrien donne une autre explication : “La FIFA a supprimé le TPO (third party ownership), grâce auquel des fonds d’investissement rachetaient des droits de joueurs et touchaient de l’argent sur leurs transferts”. Or, selon l’économiste, depuis la suppression de ce système, beaucoup d’anciens acteurs du TPO, notamment des agents, se sont mis à chercher des clubs de football. “Le gain d’attractivité date de cette période-là. Avant, le meilleur moyen de contrôler ton joueur et de s'enrichir grâce à ses transferts, c’était d’être agent et d’avoir des droits du joueur. Maintenant, c’est d’avoir le club. Gérer un club, ce n’est pas gagner des matchs mais mettre tes joueurs en valeur pour bien vendre”, résume Mickaël Terrien. Selon Romain Molina, “Les clubs pilotés par d’anciens agents, c’est une réalité mais il ne faut pas en faire une généralité. Cela a été en vogue au Portugal, à Chypre et en Belgique. Mais oui en France ça existe aussi”. Par exemple au FC Nantes, où l’agent Mogi Bayat semble être le directeur sportif officieux du club.

Fonds d'investissement, philanthropes : qui sont-ils ?

Difficile de réunir les nouveaux investisseurs, tant les profils diffèrent. “Tout d’abord il y a des personnes en recherche de notabilisation, parfois avec un but politique : c’était le modèle Bernard Tapie, Silvio Berlusconi. D’autres ont des ambitions sur des marchés publics locaux, là on peut prendre l’exemple de Louis Nicollin”. Ces profils à l’ancienne existent toujours. Par exemple à Marseille, “Frank McCourt est là pour faire du business immobilier en ville, au-delà du club”, éclaire Mickaël Terrien. “C’est ce qu’il a fait aux Dodgers de Los Angeles en revendant les parkings autour du stade”.  

Mais aujourd’hui, ce sont les fameux “fonds d’investissement” qui ont la côte : “C’est le truc à la mode, confie Romain Molina. Beaucoup essayent de vendre de la poudre aux yeux avec ça. En fait, ce sont plusieurs personnes qui seules n’ont pas les moyens, et qui se rassemblent. Il n’y a pas vraiment de profil type entre les vrais passionnés, les vautours, les mythomanes…  Le problème est que souvent ce ne sont pas des gens formés au foot, donc ils vont déléguer à des gens dits de confiance. Et là les problèmes commencent”. Ces investisseurs empruntent alors la totalité ou une large part de la somme qui leur permet de racheter le club, et qui constitue ensuite son capital. En France, c'est comme cela que Gérard Lopez a mis la main sur le LOSC. “Or, ces emprunts à taux élevés nécessitent de larges excédents chaque année”, précise Mickaël Terrien. 

Devenu un modèle de rachat par emprunt, le LOSC tient aujourd’hui le coup. Ce qui n’est pas le cas de l’AC Milan ou des Girondins de Bordeaux. “Ce genre de projet tient à rien. Le club doit alors rembourser des millions d’euros de prêt. Ce n’est pas tenable de faire des prêts à 13%. Lille, c’est avant tout un projet d’enrichissement personnel”, assure Romain Molina. Face à ces fonds d’investissements, les propriétaires à l’ancienne qui injectent leur propre argent perdurent : ”A Marseille, McCourt l’a fait. Quand on voit comment il a été utilisé, c’est dommage pour lui. Mais on ne peut lui enlever cela”, glisse Molina.

Le Covid-19 va-t-il freiner cette dynamique ?

Fonds d’investissements (Lille, Bordeaux), philanthropes (Marseille) ou états (PSG, Nancy), les rachats de clubs ont donc le vent en poupe en France. Toutefois, l’actuelle crise économique liée au Covid-19 peut-elle briser cette dynamique ? “C’est une très bonne question, s’interroge Mickaël Terrien. Je dirais que ça pourrait accélérer les rachats de clubs détenus par des investisseurs qui ont emprunté pour les acheter. Et qui sont mal gérés. Le déficit va se creuser, et face à cela les fonds d’investissement qui ont prêté l’argent peuvent reprendre la main sur le club pour enclencher une vente”, explique l’économiste, en citant l’exemple actuel de Bordeaux. 

En ce qui concerne les clubs aux mains de propriétaires uniques, comme l’OM de Frank McCourt, l’économiste pense que la crise actuelle peut accélérer une vente imminente, ou la retarder : “Soit le club était déjà plus ou moins à vendre, et perd beaucoup d’argent, et là, le propriétaire peut vouloir vite s’en débarrasser. Soit la valeur du club chute à cause de la crise, et le propriétaire refuse de vendre à perte. Là, les choses peuvent traîner”. Autrement dit, la crise économique du monde du football due au Covid-19 pourrait accélérer le phénomène, ou pas, selon les cas. Quoi qu’il en soit, les clubs français devraient continuer d’attirer de nouveaux investisseurs selon Romain Molina  : ”Le pic va augmenter, parce que les clubs sont vendeurs et parce que la Ligue elle-même incite les investisseurs à venir notamment pour faire du trading”. En témoigne le slogan de la “Ligue des talents”.