Ligue 1 : pourquoi la reprise se fera sans les Ultras

Publié le , modifié le

Auteur·e : Adrien Hemard
Ultras, Marseille, Commando Ultra 84
Le Commando Ultra 84 en action au Vélodrome | JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

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Depuis quelques jours, les communiqués de groupes ultras français se succèdent avec un message commun : l’annonce du boycott de la reprise de la Ligue 1. En cause : la jauge de 5 000 personnes dans les stades et le protocole sanitaire, incompatibles avec l’animation des tribunes de football. Mais pas que. 

Plus de cinq mois que la France du football attend la reprise de ses championnats. Cinq mois encore plus longs et difficiles à vivre pour les supporters Ultras des clubs français, pour qui le ballon rond se vit au quotidien, et bien plus intensément. Pourtant, alors que la Ligue 1 va reprendre ses droits ce vendredi avec un Bordeaux-Nantes, nombreux sont les groupes ultras à avoir annoncé leur absence des stades jusqu'à nouvel ordre. "On a vu avec le club les consignes de la préfecture, et c’est impossible, incompatible avec notre façon de supporter. On préfère ne pas venir", résume Minox, président des Ultras Rémois. Une pensée partagée par la plupart des ultras français. Explications.

Un boycott plein de sagesse

"On ne veut pas que les caméras se braquent sur nous et qu’on passe pour les mauvais élèves. Si on ne peut pas animer nos tribunes comme on veut, ce n’est pas la peine de venir au stade. C’est un crève cœur, mais autant laisser la place à ceux qui apprécient le match assis", poursuit Minox, pour expliquer la décision des Ultrem, prise à l’unanimité. Comme beaucoup d’ultras, il ne conçoit pas de passer le match assis et espacé de ses amis, comme le préconisent les préfectures. "Le port du masque, à la rigueur, ne posait pas de problème, mais ne pas pouvoir se regrouper, alors que pour nous le foot est une fête, une communion, c’est impossible". Autre problématique : choisir parmi ses membres lesquels pourraient faire partie de la jauge de 5 000, et donc faire des déçus. Plutôt que de braver l’interdiction, les Ultras des clubs français préfèrent ne pas venir, pour éviter de servir une nouvelle fois de bouc-émissaires. 

Nicolas Hourcade, sociologue spécialisé sur les supporters, explique : "C’est dans la continuité de leur attitude pendant la crise sanitaire. Ils sont dans une logique de soutien au personnel hospitalier et à ses mesures depuis le début du confinement. Ils savent que leur façon de supporter ne correspond pas au contexte sanitaire, donc ils y renoncent pour le moment”. Un sentiment confirmé par Minox et d’autres dirigeants de groupes ultras : "On a fait une cagnotte pour les soutenir, on ne peut pas aujourd’hui braver les interdits. Cela n’aurait pas de sens", explique celui dont le groupe doit pourtant fêter ses 25 ans et le retour du Stade de Reims en Europe. "Si on doit le faire en 2021, tant pis, on attend. Je pense que tous les ultras en France prendront cette décision".

Effectivement, tous les groupes ultras français semblent partager cette position : “On est solidaire. On est contre cette jauge, contre la reprise du championnat, je trouve ça très prématuré. J’aurai préféré reprendre début 2021, quand tout sera vraiment rentré dans l’ordre. Là, on reprend pour les droits TV”, regrette Sylvain de la Butte Paillade de Montpellier. A Saint-Etienne, Nantes, Lens, Guingamp, Nîmes, Amiens, Lorient et ailleurs, les appels au boycott se succèdent. Et la plupart des clubs comprennent la position de leurs supporters les plus fervents. "Le club comprend notre décision, on a eu des échanges avec eux, on voyait bien que ça les dégoûtait aussi", raconte ainsi Minox. “Ils ont essayé de nous convaincre mais ils connaissaient notre position. Ils nous ont expliqué ce que eux avaient essayé de faire au maximum. Le problème, c’est qu’il n’y a aucune entente entre les clubs pour faire pression sur les instances” ajoute Sylvain.

Pourquoi le Puy du Fou, et pas le foot ?

Faire pression sur les instances pour contourner la jauge de 5 000 personnes par stade, car c’est le principal point de blocage. “On voit que les amis du gouvernement ont des tribunes plus remplies que nous en foot, que ce soit au Puy du Fou ou à Perpignan, le club préféré du premier ministre. C’est une vaste supercherie", dénonce ainsi Sylvain. En effet, pendant que le Puy du Fou installe 9 000 personnes dans une tribune de 12 000 places, les dérogations de la jauge demandées par les clubs de football sont refusées une par une par les préfets. Ce qui provoque la colère des ultras, mais pas seulement. Didier Quillot, directeur général de LFP, s’en est aussi ému sur Europe 1 : "Je suis très surpris et je ne comprends pas pourquoi (…). Il y a deux poids deux mesures. Je ne suis pas le seul à le dire. D’autres organisateurs de festival de musique ont fait la même remarque. Il faut une uniformité dans les décisions sur le territoire". En début de semaine, 60 parlementaires ont eux signé une lettre pour augmenter ces jauges. Parmi eux, Sacha Houlié, défenseur des supporters.

à voir aussi Des tribunes à l'hémicycle, Sacha Houlié, le député qui défend les supporters Des tribunes à l'hémicycle, Sacha Houlié, le député qui défend les supporters

Il explique : "Pour les dérogations, le pouvoir est entre les mains du préfet. C’est lui qui a signé la dérogation pour le Puy du Fou par exemple. Je plaide pour qu’on puisse élargir les choses au niveau local. A partir du moment où ce club est capable de montrer qu’il applique les mesures sanitaires, je ne vois pas pourquoi ça poserait plus de problèmes qu’au Puy du Fou. Par exemple à Marseille, le stade Vélodrome fait 67 000 places : on peut y accueillir beaucoup plus que 5000 personnes en respectant le protocole sanitaire". Plutôt que de critiquer le parc d’attraction vendéen, le député auteur d’un rapport sur le supportérisme français préfère s’en servir d’exemple : "Si on peut le faire dans ce parc, on peut faire des jauges beaucoup plus importantes dans les stades français. Il faut que les préfets le fassent. L’argument du supporter de foot qui ne se comporterait pas comme un individu lambda, il n’est pas correct et ne l’a jamais été. C’est une idée que j’ai toujours combattue. Les supporters sont des citoyens comme les autres".

Et c’est justement sur ce point que se bloque la situation : les clichés qui entourent les ultras et supporters de foot. "Le football paye sans doute l’image erronée, exagérée de son public soi-disant indisciplinée mais aussi son extrême médiatisation. Dès qu’il y a un comportement de travers en foot, ça prend une ampleur unique. Les préfets ne peuvent pas donner le sentiment qu’ils minimisent les risques”, avance Nicolas Hourcade.  "Les préfets qui ont des craintes sont ceux qui ne connaissent pas le monde du sport", tranche Sacha Houlié. Il poursuit : "On tombe soit sur une préfecture qui a un intérêt pour le sport, qui le comprend et on peut avoir des dérogations, soit sur un préfet qui n’en saisit pas les enjeux et applique le principe de précaution. Mais je ne jette pas la pierre aux préfets : ils ont la responsabilité de ce choix sur le dos. Toutefois, on est dans une situation expérimentale, on devrait essayer de vivre un peu plus normalement. On a les moyens et connaissances pour augmenter les jauges tout en respectant le protocole".  

De leur côté, les Ultras ont donc la prudence de ne pas donner de grain à moudre à ceux qui les caricaturent : "Qu’ils aillent dans un stade avant de commencer à parler. Ce sont toujours les mêmes qui parlent, et ils le font sans connaître, il y en a marre", peste Sylvain, également inquiet de voir le fichage des supporters gagner du terrain à travers la jauge de 5 000 personnes : "Il faut décliner son identité pour aller au stade, ils en profitent pour imposer leur fichage en douceur". En attendant, les différents groupes prévoient de se réunir comme ils peuvent, loin de leur tribunes :  "On va regarder les matches ensemble, dans des bars ou à droite à gauche. On ira aussi accueillir les joueurs dès le premier match pour leur montrer notre soutien", assure ainsi Minox. De son côté, Sacha Houllié préfère positiver : "On a gagné une bataille dans les esprits : la société admet enfin que ce n’est pas normal de ne pas avoir de supporters dans un stade".