L'application Free Ligue 1 est un produit "dangereux", selon le spécialiste des droits TV Pierre Maes

Publié le , modifié le

Auteur·e : Denis Menetrier
Pierre Maes, spécialiste du marché des droits TV
Pierre Maes, spécialiste du marché des droits TV | Fypeditions.com

Retrouvez l’offre
france tv sport sur

Spécialiste de l'univers télévisuel du sport et auteur d'une enquête sur le "Business des droits tv du foot", Pierre Maes évoque pour France tv sport l'arrivée sur le marché de l'application Free Ligue 1, qui propose les actions et les buts du championnat de France en quasi-direct à ses utilisateurs. Un produit "très fort" et au potentiel commercial très important selon Pierre Maes, qui juge cependant qu'il pourrait être nocif pour les ligues qui l'utilisent avec un impact potentiel sur la valeur des droits télévisuels des matches en direct.

à voir aussi Ligue 1 : quand Free révolutionne la manière de regarder le championnat de France Ligue 1 : quand Free révolutionne la manière de regarder le championnat de France

L'application Free Ligue 1 propose depuis le début de la saison à ses utilisateurs de voir les actions et les buts du championnat de France en quasi-direct. Est-ce que ce produit est nouveau sur le marché des droits TV du sport ?
Pierre Maes :
"Dans le jargon du business international, ce que diffuse Free sur son application est ce qu'on appelle les "near-live clips", qui existent déjà et sont utilisés notamment aux États-Unis. En France, ils existaient déjà mais n'étaient pas utilisés : ceux qui détenaient les droits de ces fameux "near-live clips" étaient ceux qui détenaient les droits des matches en direct. Canal+ et beIN Sports, par le passé, avaient acquis ces droits mais ne les utilisaient pas."

Pour quelles raisons ?
PM :
"Ces diffuseurs auxquels on s'abonne, que l'on appelle également des chaînes à péage, n'utilisaient pas ces droits pour ne pas cannibaliser le live. En Angleterre, Sky Sports fait la même chose depuis des années. Ce qui est intéressant avec l'arrivée de cette application Free Ligue 1 - et c'est également ce qu'il se passe en Belgique avec la banque KBC qui a acquis les mêmes droits que Free -, c'est que c'est dorénavant un opérateur qui détient les "near-live clips" mais qui n'a pas les droits du live. Free et KBC ne vont pas avoir de frein pour pousser leur produit commercialement. Au contraire de beIN Sport lorsque la chaîne détenait ces droits, parce qu'elle craignait que les gens se détournent des matches en direct pour se contenter des faits marquants."

"Ce produit ajoute une difficulté supplémentaire pour Téléfoot."

C'est donc un coup dur pour les diffuseurs historiques du championnat d'avoir perdu ces droits ?
PM :
"Il y avait jusque-là une chronologie des médias qui existait dans le monde du sport. Il y avait l'exclusivité du direct et personne d'autre ne pouvait montrer les images de ce match. Et c'est après le coup de sifflet final qu'apparaissaient les résumés, les images etc. Sauf que les chaînes à péage ont tout fait pour qu'entre le coup de sifflet final et l'apparition des highlights, la fenêtre de temps soit la plus longue possible. C'est ce qu'a fait Canal par exemple et ça permettait d'augmenter la frustration des potentiels clients. Celui qui n'y était pas abonné devait attendre Téléfoot le lendemain pour voir les images et cette frustration accumulée pouvait le pousser à devenir client de Canal."

Pour la chaîne Téléfoot, qui fait ses débuts cette saison, l'émergence de cette application est donc un coup dur ?
PM :
"Je pense qu'en tout état de cause, c'est quelque chose qui ne leur fait pas plaisir. Ça leur ajoute une difficulté supplémentaire, qu'on ne peut pas encore mesurer. Ils sont très certainement attentifs à l'évolution de l'application. Quand on parle des revenus des droits télévisuels, 95% des recettes de la vente de ces droits proviennent du direct. Donc, pour une ligue, c'est presque dangereux d'aller mettre un produit comme celui de Free sur le marché, parce qu'on met en danger la plus grosse part des revenus. Tout ça pour un produit qui représente une part marginale du package total (Free a déboursé 50 millions d'euros pour acquérir ces "near-live clips" alors que Mediapro a acheté les droits des matches en direct pour plus d'un milliard, ndlr)."

"Les acteurs qui sont prêts à mettre des sommes importantes sur le direct, il faut les chérir. Et là, on ne les chérit pas."

Free peut diffuser jusqu'à 30 minutes d'images d'un match en quasi-direct sur son application. Comment jugez-vous la qualité de ce produit ?
PM :
"On se demande toujours comment un fan de football peut regarder tous les matches. Donc ce produit est très intéressant. Il permet de faire autre chose tout en gardant une certaine excitation liée au direct. Sur le papier, c'est quand même un produit très fort. À voir quel impact commercial il aura."

à voir aussi Le piratage, grand gagnant du passage de la Ligue 1 sur Mediapro ? Le piratage, grand gagnant du passage de la Ligue 1 sur Mediapro ?

Il a été répété à plusieurs reprises que Free visait un public jeune avec cette application. Qu'en pensez-vous ?
PM :
"On dit que c'est un produit qui va plaire aux jeunes mais je pense que c'est surtout un produit transgénérationnel. Il est possible que les gens regardent moins les matches en entier mais ce n'est pas une question de générations. Si le match est passionnant, les jeunes comme les plus âgés le regardent de bout en bout."

L'apparition de cette application, est-ce une révolution sur le marché des droits TV ?
PM :
"C'est difficile à dire. On n'a pas encore vu la vraie force de ce produit et on va la voir maintenant, que ce soit en France (pour quatre ans, ndlr) ou en Belgique (pour cinq ans, ndlr). Mais je pense que les ligues auraient dû se montrer plus prudentes. Elles veulent multiplier les produits pour augmenter les recettes, mais elles ont peut-être été trop loin et ça aura peut-être une influence sur la valeur du direct. Avec toutes les menaces qui pèsent aujourd'hui sur la valeur des droits TV, à commencer par le piratage, il aurait fallu être prudent. Les acteurs qui sont encore prêts à mettre des sommes importantes sur le direct, il faut les chérir. Et avec ce genre de produit, on ne les chérit pas. Si j'avais été les ligues, je ne pense pas que j'aurais vendu ce produit."