Kombouaré, Puel, Antonetti... Pourquoi les clubs de Ligue 1 font-ils toujours appel aux mêmes entraîneurs ?

Publié le , modifié le

Auteur·e : Andréa La Perna
Antoine Kombouaré Christian Gourcuff
Tous les deux passés sur le banc du FC Nantes cette saison, Antoine Kombouaré (devant) et Christian Gourcuff (derrière) enchaînent les bancs de clubs de Ligue 1 depuis le début des années 2000. | Damien Meyer / AFP

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Avec l'arrivée d'Antoine Kombouaré à Nantes, la Ligue 1 a assisté au retour d'une de ses figures récurrentes. Encore une fois, un ancien joueur professionnel qui a joué le maintien en tant qu'entraîneur est appelé à la rescousse. De quoi raviver le sentiment d'un retour perpétuel des mêmes visages et des mêmes profils sur les bancs de Ligue 1. Un phénomène structurel enraciné dans la formation des entraîneurs français, piégés dans un milieu aussi fermé que sélectif.

Les saisons se suivent, les couleurs changent, mais les noms et les visages restent les mêmes. Quand Antoine Kombouaré a posé ses valises au FC Nantes le 11 février dernier pour tenter de sauver les Canaris, le Kanak a découvert le huitième club de Ligue 1 de sa carrière, le quatrième déjà depuis 2018. Après son limogeage de Guingamp, le coach français a successivement pris les rênes de Dijon, maintenant le club in extremis en première division mais sans briller, puis de Toulouse, où son mandat n’aura duré que deux mois, écourté par une série de neuf défaites consécutives. Mais alors que sa réputation, voire sa crédibilité, ont été écornées, Kombouaré a de nouveau été appelé à la rescousse au plus haut niveau du football français.

L'archétype de l'ex-joueur professionnel

"Antoine a le profil parfait pour répondre à cette mission. C'est un meneur d'hommes, il aime le club, il a des valeurs", a préféré retenir Franck Kita, le directeur général des Canaris, le jour de son intronisation. Si ce mouvement a soulevé beaucoup d’interrogations, le schéma n’a rien de nouveau. Le recours en pleine saison à un visage déjà connu du championnat de France est une habitude fréquente. Parce qu’ils ont trouvé la bonne recette pour sauver un club, certains en ont fait leur marque de fabrique, se bâtissant une réputation de pompier à poigne. Après avoir maintenu Evian dans l’élite, Pascal Dupraz avait par exemple repris Toulouse en 2015/16 pour accomplir un sauvetage inattendu. D’autres sont tout simplement appelés à la rescousse grâce à leur longue expérience en Ligue 1. Si bien que les entraîneurs français semblent piégés dans un vaste jeu de chaises musicales, se succédant inlassablement sur la scène nationale.

Alors qu’une carrière d’entraîneur en Ligue 1 dure en moyenne quatorze mois, un quart des coaches présents sur un banc à l’aube de l'édition 2020/2021 avaient déjà connu plus de dix saisons à la tête d’une équipe première dans le championnat de France, en l’occurrence Claude Puel, Christian Gourcuff, Christophe Galtier, Rudi Garcia et Frédéric Antonetti. À eux cinq, ils ont entraîné la moitié des équipes du championnat actuel (10/20), sans même évoquer celles qui évoluent désormais dans les sphères inférieures. S'ils n'ont pas tous connu la même carrière de joueur professionnel, tous ont au moins joué en deuxième division et correspondent à l'archétype de l'entraîneur de Ligue 1.  D'après l'étude de Jean Bréhon, Hugo Juskowiak et Loïc Sallé intitulée "Entraîneur de football professionnel : itinéraire d’un joueur gâté ?" (publiée en décembre 2016), 85% des techniciens qui ont passé le Brevet d'entraîneur professionnel de football (BEPF) entre 2002 et 2014 sont des anciens joueurs professionnels. 73% de ceux-là ont foulé les pelouses des deux premières divisions du foot français pendant au moins neuf saisons.

Le dit BEPF est un pré-requis obligatoire pour tout entraîneur décidé à diriger une équipe première en Ligue 1 et en Ligue 2. Depuis 2016, il est même demandé pour évoluer en National. Chaque année, dix candidats sont sélectionnés pour suivre une formation d’un an à Clairefontaine. Pour candidater, il faut soit justifier d’une expérience de joueur professionnel (au moins 150 matches de Ligue 1 ou dix sélections en équipe de France), soit avoir entraîné pendant au moins cinq saisons une équipe première en National - là où il faut désormais avoir le diplôme pour entraîner paradoxalement. D’après l’étude mentionnée supra, la différence de traitement accordée aux anciens joueurs professionnels est "le signe d’une logique d’entre-soi et de cooptation d’une profession obéissant finalement aux usages élitaires". Dans une interview donnée au média suisse Le Temps, Jean-Marc Furlan a reconnu en août 2019 que le football français était "devenu très consanguin". Celui qui a notamment dirigé Troyes et Brest en L1 a même raconté qu’il avait été inscrit par Aimé Jacquet au BEPF en 2002 sans même y avoir candidaté et après la date limite du dépôt des dossiers.

Un sésame, deux vitesses et peu d'élus

Alors que des jeunes entraîneurs se voient confier des responsabilités en Bundesliga, comme Julian Nagelsmann au RB Leipzig, et que le Portugal s’appuie sur les formations universitaires, les profils diffèrent très rarement de l’ancien joueur pro parmi les entraîneurs français de Ligue 1. Responsable du BEPF en collaboration avec Franck Thivillier et Lionel Rouxel, et lui-même ancien joueur et ancien coach de Ligue 1 pendant dix ans, Francis Gillot assure qu'il ne favorise pas les candidatures des ex-pro.

Mais les profils de Julien Stéphan ou de Christophe Pélissier constituent des exceptions cette saison. Le premier, fils d’un ancien joueur pro, était un "insider" avant de prendre les commandes du Stade Rennais, au sens où il s’occupait des équipes de jeunes du club depuis 2012. Le deuxième a gagné le respect de ses pairs en obtenant sportivement les montées du club amateur de Luzenac du CFA à la Ligue 2. À moins d’un exploit à la David contre Goliath ou d’un intérim rapidement convaincant, difficile de bouger les lignes.

Julian Nagelsmann, 33 ans (ici le 10 mars 2020) est devenu le plus jeune entraîneur de l'histoire à atteindre les quarts de finale de la Ligue des champions.
Julian Nagelsmann, 33 ans (ici le 10 mars 2020) est devenu le plus jeune entraîneur de l'histoire à atteindre les quarts de finale de la Ligue des champions. © Odd ANDERSEN / AFP

Pourtant finaliste de la Coupe de France avec Les Herbiers en 2018, Stéphane Masala n'a pas eu la chance de quitter le monde amateur. S'il s'est présenté trois fois au BEPF, il n'a jamais atteint l'étape des entretiens et doit continuer à entraîner en National 2, en espérant qu'une remontée lui permette de valider les critères d'accession au diplôme. Ce dernier raconte même qu'il n'a pas pu céder aux sirènes de l'Italie dans la foulée de l'épopée de 2018, faute de diplôme. Mais il est prêt à attendre qu'on lui offre sa chance. 

"C’est mon ambition première de passer le diplôme et d’entraîner chez les pros, mais je ne remplis pas les pré-requis. Le fait que les anciens pro aient un chemin différent me paraît logique. J'aurais pu avoir l'expérience et étudier autant que je peux, il y a des choses qu'ils ont connu et qui ne s'apprennent pas quelque part. J'ai deux solutions pour réagir à ma situation. Soit je me dis que ce n'est pas possible, que je suis bloqué et qu'ils ne veulent pas me rencontrer, et par conséquent je me frustre. Soit je prends mon temps, en faisant mes preuves pour être prêt le jour où on m'ouvrira la porte", explique celui qui attend avec impatience la reprise de la saison de National 2, prévue à partir du 13 mars prochain.

"C'est la croix et la bannière pour entrer dans les cycles de formation de la Fédération", pestait Alain Pochat l'entraîneur de Villefranche (National) en 2019 dans les colonnes de L'Est Républicain. Après plusieurs candidatures, ce dernier a finalement été reçu dans la dernière promotion. "Quand j'ai passé le BEPF moi-même, j'ai été surpris de la qualité de la formation. Après, ce n'est qu'une année d'accompagnement. Quand les entraîneurs terminent leur formation, ils sont évidemment confrontés à leurs problèmes personnels et dieu sait s'ils sont nombreux dans ce milieu", prévient Francis Gillot. En plus d'être sélectif, le parcours pour devenir entraîneur professionnel n'offre aucune garantie de faire carrière, quel que soit le profil du coach. "Parmi ceux qui ont fait une grande carrière professionnelle en tant que joueur et qui arrivent au niveau pro en tant qu'entraîneurs, certains ne durent que deux ou trois mois. L'expérience de joueur ne garantit absolument rien. On parle de deux métiers totalement différents", note celui qui a bien connu les bancs de Lens ou de Bordeaux.

L'embouteillage comme voie de prédilection

Depuis le début de la saison 2010/11, la moitié des 123 coaches à avoir dirigé une équipe dans une rencontre en Ligue 1 ont disputé moins de 38 matches dans l'élite, soit une seule saison complète. Si les places sont rares, le turnover est lui intense. Cette saison, déjà neuf changements d'entraîneurs ont déjà été pratiqués par les clubs de Ligue 1. Pour un technicien français inactif, la rotation quasi-permanente au sein du championnat offre une chance plus concrète de rebond qu'une aventure à l'étranger, où tout est à prouver, surtout s'il n'a laissé aucune trace dans sa carrière de joueur hors du territoire français. Dans sa majorité, le contingent de coaches français reste en orbite autour du championnat de France, quitte à rester dans les embouteillages.

"On s'expatrie très mal contrairement aux autres. On est très franco-français. La logique veut qu'un entraîneur va attendre qu'un autre se fasse virer pour lui prendre la place. Parfois cette attente est très longue. C'est à la fois logique et absurde. Je crois qu'on ne veut pas être suffisamment à l'étranger. Il faut entraîner pour avoir de l'expérience, quitte à passer trois ans aux Etats-Unis ou en Italie", reconnaît Denis Troch, ex-adjoint au PSG et aujourd'hui préparateur mental, intervenant dans le cadre du BEPF.

À l'heure actuelle, Zinédine Zidane est le seul technicien tricolore encore en activité dans un club des quatre grands championnats européens. Dans la foulée de l'éviction de Claude Puel de Leicester en 2019, le chiffre est même passé à zéro pendant quelques semaines, pour la première fois au XXIe siècle. Le constat du manque de représentation tricolore à l'étranger est d'autant plus accablant que l'équipe de France est championne du monde en titre et le football français est réputé pour sa capacité à former bon nombre des meilleurs joueurs au monde.

Zinédine Zidane un peu seul parmi les entraîneurs ambassadeurs de l'école française.
Zinédine Zidane un peu seul parmi les entraîneurs ambassadeurs de l'école française. © Oscard Del Pozo / AFP

Le Français ne veut peut-être pas s'exporter et dans l’autre sens, les étrangers ne veulent pas forcément des entraîneurs français”, imagine Francis Gillot. "Il y a des modes et ce n'est pas actuellement celle des coaches français", tranchait Guy Lacombe dans les colonnes du Parisien quand il s'occupait de la formation au BEPF. D'après lui, "ce n'est pas une question de savoir-faire, mais de réseaux" car "aucun entraîneur français ne travaille avec un agent capable d'avoir des connexions à l'étranger". "Quand j'étais en Chine (au Shanghai Shenhua en 2014/15, ndlr), les coaches espagnols avaient des réseaux très costauds autour d'eux. Certains de leurs agents parlaient chinois couramment. Ils étaient armés pour pénétrer les réseaux là-bas", ajoute Gillot. Entre recyclage et exportation difficile, les entraîneurs français peinent tout simplement à se mettre au diapason de la réussite de la sélection nationale et des ses talents déjà éclos. Et moins ils sont nombreux à écumer les pelouses étrangères, moins ils seront courtisés et plus ils seront nombreux à rester en orbite autour du championnat français.