Jean-Michel Aulas : "Je ne suis ni un politique, ni prêt à m'investir à plein temps dans la gestion du foot français"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Michel Goldstein
Jean-Michel Aulas (OL)
Jean-Michel Aulas (OL) | MaxPPP

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Après trois mois à s'engager et à se battre pour que la Ligue 1 ne s'arrête pas, Jean-Michel Aulas, président de l'OL, se dit "apaisé" mais n'en démord pas. Il pense que "le football français a fait la plus grosse erreur de son histoire". Aulas pointe du doigt les errements de la gouvernance du foot français et appelle à une nouvelle organisation à son sommet.

Après pratiquement trois mois de lutte dans quel état d'esprit vous trouvez-vous ?
Jean-Michel Aulas
 : "Je suis apaisé. Même si la France s'est mise à l'index de l'Europe, tout le monde a envie de rejouer. Au Groupama Stadium, les filles ont recommencé à s'entraîner. Les garçons s'entraînent depuis une quinzaine de jours maintenant. Toutes les contraintes, qui entouraient cette reprise, sont en train de tomber comme elles sont tombées pour tous les pays d'Europe. C'est aussi une période difficile à vivre parce que j'ai le sentiment que le football français a fait la plus grosse erreur de son histoire. Mais c'est aussi une période passionnante parce que la vie reprend, il fait beau, les pelouses sont merveilleuses et les joueurs sont tellement heureux de reprendre qu'on ne peut pas ne pas participer à cette euphorie."

Quel sentiment ressentez-vous face à la reprise des autres championnats européens ?
JMA
: "Beaucoup de plaisir, parce que je suis avant tout un passionné de football, n'en déplaise à ceux qui ne s'en sont pas rendus compte au cours des 33 dernières années. Je regarde tout à la télévision sur les chaînes, qui ne voulaient plus retransmettre le championnat de France et qui aujourd'hui adorent retransmettre les championnats chez les autres. Je suis heureux de voir ces championnats qui reprennent et les ambitions des uns et des autres pour se développer. Il y a aussi un petit pincement au cœur car si nous avions été intelligents et justes, ce serait les autres qui regarderaient le championnat français. Il y a un peu de nostalgie et surtout un peu de rancune parce qu'on sait que le PSG et l'OL, chez les hommes comme chez les femmes, vont devoir défendre la France sur la scène européenne. On voit bien que tous ces joueurs et joueuses sont privés du plaisir de pouvoir combattre et seront pénalisés au moment des matches face à des équipes qui auront pu se préparer normalement. Il y a une injustice. Je ne peux que faire le voeu qu'on ait envie de démontrer que l'on sait quand même se préparer malgré les embûches qui nous ont été dressées."

"Tout le monde a le droit de rêver, même ceux qui ont été brimés."

On voit que dans les autres championnats, il y a eu beaucoup de joueurs blessés. Sur le moyen terme, une préparation comme en France ne peut-elle pas être un atout ?
JMA : "On peut toujours tourner les choses positivement. Si à l'avenir nous n'avons pas plus de blessés que les autres, on pourra dire qu'on a de la fraîcheur. Il faut être réaliste. C'est un handicap majeur de ne pas pouvoir se préparer. La Juventus aura une dizaine de matches au compteur quand elle nous affrontera [en huitièmes de finales retour de la Ligue des champions]. Quand le PSG rencontrera son adversaire de quart de finale mi-août, celui-ci aura une quinzaine de matches de préparation là où Paris aura fait deux finales de Coupe. On peut espérer qu'il n'y aura pas beaucoup de blessés, car il ne faut jamais compter sur les blessures chez l'adversaire pour être heureux, mais aussi et surtout chez nous."

Le tournoi prévu à Lisbonne représente-t-il un bon coup à jouer ?
JMA
: "On espère que le mauvais sort, pour ne pas dire l'injustice, qui s'est acharné sur nous fédérera à l'extrême les équipes. C'est vrai que nous ne sommes qu'à quatre matches d'une victoire en Champions League. Tout le monde a le droit de rêver, même ceux qui ont été brimés par des décisions injustes. Croisons les doigts et rêvons."

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Avez-vous l'impression d'avoir été mal compris, voire peu soutenu, dans votre combat contre l'arrêt du championnat de France ?
JMA 
: "Je n'ai pas été soutenu, mais j'ai peut-être aussi été trop bien compris. Ceux qui voulaient arrêter le championnat à n'importe quel prix ont imaginé qu'il suffisait de faire primer l'intérêt collectif sur le particulier. Mais, la décision qui a été prise est contraire à ce que souhaitent l'UEFA et tous les grands pays d'Europe. Ceux-là ont compris que leurs intérêts seraient mieux servis [de cette manière plutôt] qu'en allant au bout."

En tant que membre du Comex, avez-vous pu échanger avec Noël Le Graët pour essayer de faire passer votre message ?
JMA
: "Il faut se rappeler que, dès le 29 avril, Noël Le Graët s'exprimait dans les colonnes du Télégramme de Brest annonçant l'arrêt des championnats avant même que les décisions soient prises. On n'a pas reparlé du fond. J'ai gardé beaucoup d'amitié pour lui et je crois que c'est réciproque. Ce que j'aurais pu lui dire, et je regrette de ne pas l'avoir fait, c'est que l'institution supérieure du football pouvait être amenée à être consultée. Dans cette affaire, la haute autorité aurait pu aider à faire en sorte à ne pas prendre une décision aussi rapide, sans avoir tous les éléments, sachant qu'on ne serait pas suivis par l'Europe entière. Arrêter au mois d'avril oui, mais derrière il fallait se laisser la possibilité de reprendre. Le président de l'UEFA l'a dit : 'La France s'est arrêtée trop vite'. J'ai un profond respect pour Noël le Graët, pour tout ce qu'il a fait. Peut-être qu'on aurait pu échanger un peu plus tôt en amont mais à partir du moment où la conviction était faite, c'était difficile de s'opposer aux décisions que la Fédération souhaitait prendre pour le foot amateur."

On a l'impression que la gouvernance du football français ne fonctionne pas...
JMA
: "Le coronavirus aura au mois eu le mérite de le mettre en évidence. Il y a une diarchie à la tête de la Ligue qui s'oppose et qui surenchérit. C'est à celui qui fera le plus de dépenses pour essayer de légitimiser sa position. A l'intérieur même de la Ligue ça ne fonctionne pas. Entre la Ligue et la Fédération il a fallu que la Fédé reprenne la main parce que l'Assemblée de la Ligue avait pris la décision de jouer à 22 en Ligue 2. Récemment, le Conseil d'Etat a sanctionné sévèrement la Ligue sur ses décisions en suspendant la rétrogradation de Toulouse et d'Amiens. On est dans un perpétuel aller-retour avec la fédération. Le moment est venu de s'interroger pour trouver une solution, pour éviter l'opposition entre la Ligue et la Fédération sur ces sujets majeurs de gouvernance. Je suis favorable à ce que cette gouvernance future s'inscrive dans le cadre de la Fédération avec une Haute Autorité au-dessus qui gère l'ensemble des sujets amateurs et professionnels et que, dans une organisation à l'Anglaise avec une société commerciale qui regroupe la première division et capte l'essentiel des revenus du football, on puisse avoir une homogénéité. Que tout ce qui est régalien soit à la Fédération et tout ce qui touche au développement de l'activité commerciale de la première division soit, à l'instar de la Premier League, dans une société commerciale qui ira capter les revenus pour l'ensemble du football."

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Avez-vous envie de jouer un rôle important au sein même de la gouvernance du football français ?
JMA
: "Je suis un serviteur du football depuis 33 ans. Je suis arrivé pour diriger l'Olympique lyonnais et, très vite, je suis entré à la Ligue où je suis resté 25 ans comme administrateur. J'ai eu à mener des combats en étant le président du G14 (regroupant les 14 plus grands clubs européens, ndlr). Je suis aujourd'hui au Comex. Je participe aujourd'hui à l'avènement du football féminin à l'UEFA et à la Fifa avec la volonté d'apporter quelques solutions. Je peux aider. Je suis à la disposition de Noël Le Graët, mais je ne suis pas là pour prendre les devants. Je suis là pour apporter ma contribution, peut-être un peu d'expérience du management de moyennes et grandes entreprises en France et à l'international.  Je suis là pour participer au dialogue entre la Ligue 1 et la Ligue 2 grâce à mon rôle de président du Collège de Ligue 1, n'en déplaise à ceux qui l'ont oublié. Je suis au service de Noël Le Graët, du service du Ministère des Sports et de la Haute autorité du football qui pourrait, dans cette réforme, être le chapeau qui apporte sa caution, sa contribution et sa sagesse à une organisation intégrée du football professionnel et amateur."

Votre attachement à la direction de l'OL vous empêche-t-il de briguer d'autres fonctions ?
JMA
: "J'ai aujourd'hui toutes les fonctions qui me permettent de jouer un rôle positif. Sauf quand un certain nombre n'entend pas mes propositions. Ma fonction n'est pas de lâcher l'Olympique lyonnais aujourd'hui mais de continuer à contribuer sur le plan européen, international et surtout sur le plan français à aider ceux qui peuvent en faire un métier. Moi je ne souhaite pas en faire un métier, je ne suis ni un politique, ni quelqu'un qui veut s'investir à plein temps dans la gestion du football."

N'avez-vous pas l'impression d'avoir été trahi par votre communication ?
JMA
: "On est toujours trahi par, soit sa communication, soit ceux qui l'exploitent. Aujourd'hui je vais m'employer à rectifier ce qui a pu être dit parce que souvent il a été dit des choses qui sont erronées. Je lisais dernièrement dans un grand journal sportif que j'étais le seul à avoir défendu ma position. On découvre aujourd'hui que c'est la France qui est la seule à défendre sa position au sein de l'UEFA. D'ici quelques temps, tout le monde reviendra sur terre. On saura qui a dit la vérité et, surtout, qui a défendu l'intérêt général."

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La LFP a décidé de maintenir une Ligue 1 à 20 clubs, est-ce la bonne décision ?
JMA
: "C'est une décision du Conseil d'administration, qui a dû convoquer une Assemblée. Il faudra que l'Assemblée de la Fédération du 26 juin confirme cette décision. L'UEFA recommande à ses associations d'aller le plus rapidement à 18, ce qu'a déjà fait l'Allemagne. Quand on vise un championnat à 18, cela paraît anachronique de passer à 22. C'est vrai que le Conseil d'Etat avait pointé du doigts cette anomalie juridique de rétrogradation de Toulouse et Amiens mais c'est normal que le Conseil d'administration ait pris cette position."

Est-ce que le football ne manque pas de solidarité ?
JMA
: "Totalement. Les soutiens, on ne sait plus si c'est dans l'intérêt général ou dans l'intérêt particulier mais de certains contre les autres. Ça a manqué de solidarité. J'ai un peu la nostalgie de la ligue que j'ai connue à mon arrivée dans le football en 1987. Puis de celle dans les années 2000 avec une ligue dirigée par une assemblée de présidents qui savaient échanger, discuter et s'opposer dans un esprit de camaraderie. Là, j'ai l'impression que cet aspect là a disparu. C'est le côté le plus triste quand on est dirigeant."

Comment l'expliquez-vous ?
JMA
: "Aujourd'hui, on a des différences immenses entre les équipes. Le gap économique a créé des tensions extrêmement importantes. La libéralisation du football, symbolisée par Manchester City, par l'arrivée d'oligarques en Russie, par celle du Qatar au PSG, fait que vous vous retrouvez au sein d'un même championnat dans un rapport de 1 à 10. Cet excès de libéralisation a créé des fossés difficiles à compenser. Les dirigeants du football français sont internationaux, ce sont des actionnaires donc les intérêts ne sont pas toujours les mêmes. Et puis, on a manqué de responsabilité, de personnalité, de leadership au niveau de la ligue pour emmener ce groupe de 40 présidents de club vers une conquête européenne. Dans les 100 premiers du ranking UEFA, il n'y a que 5 clubs français. On est champions du monde, mais les clubs français, malgré des efforts constants, [ne suivent pas]. Le PSG et l'OL représentent plus de 60% des points UEFA acquis au cours des 10 dernières années. Ceux qui réclament derrière, réclament sans véritable légitimité. Il y a des antagonismes trop forts, de la jalousie qui fait qu'on réclame de la solidarité non pas pour être plus performant au niveau de l'élite mais pour linéariser des positions."

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Michel Goldstein