Droits TV : Pourquoi l'attitude de Mediapro inquiète le foot français ?

Publié le , modifié le

Auteur·e : Adrien Hemard
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Jaume Roures, fondateur de Mediapro, entouré de Julien Bergeaud, directeur général de Mediapro Sport France (à gauche) et de Jean-Michel Roussier, DG adjoint. | BERTRAND GUAY / AFP

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Après avoir demandé un délai de paiement refusé par la LFP, le diffuseur de la Ligue 1, Mediapro, veut renégocier son accord de diffusion. Jusqu’ici, le groupe s’était engagé à débourser 800 millions d’euros par an pour la L1 et la L2 jusque 2024. Affaibli par le coronavirus, Mediapro veut (déjà) revoir cette somme à la baisse. Une situation pas si surprenante pour les experts et qui pourrait affaiblir durablement le football français. A moins que les GAFA n’entrent en piste.

"Nous voulons rediscuter le contrat de cette saison. Elle est très affectée par la Covid-19, tout le monde le sait car tout le monde souffre”. Par cette sortie dans L’Equipe du 8 octobre, Jaume Roures, président de Mediapro (qui détient la chaîne Téléfoot), a mis le feu aux poudres, alors que la LFP a confirmé son refus de revoir les délais de paiement. Le 17 octobre, Mediapro est en effet supposé effectuer le deuxième versement de la saison des droits TV aux clubs, soit 172 millions d’euros. Sauf que le principal diffuseur de la L1 veut renégocier son contrat. Un tremblement de terre.

Un modèle voué à l'échec ?

“On va négocier. Il faut voir quelles sont ses conditions pour mener cette discussion. La Ligue est d'accord pour s'asseoir autour d'une table pour parler de ce sujet”, a assuré Roures dans L’Equipe. Une volte-face qui ne surprend pas les experts. Pour rappel : en 2018, Mediapro a obtenu les droits TV de la Ligue 1 et de la Ligue 2 pour 800 millions d’euros annuels (Canal+ payant 200 de plus pour deux matches). Un accord historique, mais déjà inquiétant pour beaucoup. “Le produit Ligue 1 ne vaut pas cette somme. Depuis ce jour, on s’attendait à voir Mediapro en difficulté pour être rentable”, explique Antoine Feuillet, maître de conférence à Paris-Saclay et auteur d’une thèse sur les droits TV. “Je comprends parfaitement les arguments à propos de la demande d'un délai de paiement. La chute sur le marché de la publicité, c'est un manque à gagner. Fermer les bars, c'est fermer une potentialité d'audience. Là où je suis critique et sceptique de la part de Mediapro et de la Ligue, qui est aussi fautive, c'est que Mediapro n'apportait aucune garantie à la signature du contrat”, avance de son côté Pierre Rondeau, spécialiste de l’économie du sport.

Ils n’ont pas eu le nombre d’abonnés suffisant pour un lancement. Et puis leur chaîne est anachronique : c’est un produit 100% foot, plus cher que les concurrents qui eux proposent autre chose. Et même s’ils ont récupéré les droits de la Ligue des champions cette saison, ils la partagent avec RMC”, détaille Antoine Feuillet. Economiste du sport, Mickaël Terrien ajoute : “La solvabilité de Mediapro est en question depuis le début, même si ce questionnement a été très alimenté par Canal+. Sur le marché des droits TV, il y a une malédiction du vainqueur, qui a souvent dépensé plus que ça ne rapporte, et donc eu des problèmes de rentabilité”. Orange, TPS et aujourd’hui RMC : nombreuses sont les chaînes à quitter le marché peu de temps après leur arrivée. “Sauf qu’avant les chaînes qui faisaient faillite avaient des lots secondaires donc peu d’abonnements. Là Mediapro a les matches premium de L1 et de C1...”, précise l’économiste.

La chaîne Téléfoot peut-elle jeter l’éponge deux mois après son lancement ? A priori, non. “On ne sait pas trop ce que veut faire Mediapro. Eux affirment qu’ils veulent renégocier à cause du Covid, les médias avancent qu’ils ne peuvent pas faire face financièrement, ce que Téléfoot a démenti. On est en pleine spéculation”, éclaire Mickaël Terrien, qui précise : “Leur idée était de tuer les concurrents en acceptant des pertes dans un premier temps. Mais ils ne les ont pas tués, et les pertes sont trop élevées”. De son côté, Antoine Feuillet ajoute : “Sur le long terme, il peut y avoir un étalement des paiements, mais pas là. La LFP a contracté un prêt pour aider les clubs, des clubs qui comptaient sur ces droits TV pour rembourser ce prêt. Donc là, la situation est bloquée. Tout le monde a besoin de cet argent des droits TV que Mediapro a promis”.

Canal+ et Amazon en embuscade

Pour le délai de paiement, c’est sans espoir. Mediapro cherche donc à revoir le contrat à la baisse : “Le cas extrême, c’est un retrait de Mediapro, qui soit ferait faillite, soit abandonnerait le marché, ce qui entraînerait une remise sur le marché des lots. Ça s’est passé au Royaume-Uni, Setanta avait récupéré les droits des championnats secondaires, avait fait faillite, donc les lots avaient été redistribués à des acteurs comme ESPN, mais en étant revendus au rabais”, illustre Antoine Feuillet. Dans ce cas de figure, il y aurait un nouvel appel d’offre et d’autres opérateurs pourraient récupérer le marché à bas prix. En tête : Canal+, diffuseur historique. “Canal viendra au secours, mais à quel prix ? Canal doit l’avoir mauvaise d’avoir perdu le dernier appel d’offre, et ne sera peut-être pas enclin à donner beaucoup. D’un autre côté, ils n’ont pas intérêt à affaiblir le championnat”.

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Pour le championnat français, c’est en effet le principal risque : un départ de Mediapro entraînerait des pertes colossales pour les clubs qui ont déjà intégrés les nouveaux droits TV à leurs budgets, sachant qu’ils en représentent plus d’un tiers. Autrement dit : si Mediapro casse ce contrat, c’est tout le football français qui en serait affaibli. “Ce serait encore pire si personne ne venait racheter les droits, mais c’est impossible. Quelqu’un viendrait profiter du départ de Mediapro, même au rabais”, rassure Mickaël Terrien. “Si le contrat est brisé, quel que soit le repreneur des droits, il n’a pas intérêt à payer au rabais, sinon il affaiblirait son produit parce que ça pousserait les clubs à dégraisser". “Des clubs peuvent subir ça, peut-être même les contribuables, puisque la LFP a contracté un prêt auprès de l‘Etat”, rappelle Antoine Feuillet. En attendant, ce coup de froid de Mediapro expliquerait la discrétion de plusieurs clubs français en fin de mercato. "Les clubs avaient budgétisé une augmentation moyenne de 20 millions chacun”, rappelle Pierre Rondeau.

Un long bras de fer démarre donc entre Mediapro et la LFP. Un bras de fer dont l’issue sera déterminante pour le football français, et qui sera mené par Vincent Labrune, tout nouveau président de la Ligue, qui va devoir se montrer fort pour son premier gros dossier. “Si Mediapro fait faillite, ce ne sera pas la faute de Labrune qui n’était pas en place à la nomination de Mediapro. Il faudrait plutôt se tourner vers les anciens responsables qui les ont choisi lors de l’appel d’offre, même si quand on vous donne autant d’argent, c’est aussi difficile de refuser”, relativise Antoine Feuillet. De son côté, Pierre Rondeau lève le voile sur cette décision: “J’avais demandé à Didier Quillot (alors directeur général de la LFP, NDLR) s'il ne pensait pas que Mediapro était un risque. Il m'avait dit que 'oui, c'était possible'. Mais sa réflexion, c'est qu'ils avaient tout d'abord la caution solidaire de l'actionnaire chinois, payée au cas où le contrat est rompu, où l'actionnaire s'engageait à payer le manque à gagner sur la saison en cours. Et ensuite, la Ligue récupérait les droits et les remettait sur le marché. Et il m'avait dit, "sur le marché, il y a les GAFA". Et il était déjà en contact avec Amazon”. De là à imaginer le géant américain se positionner sur la Ligue 1 ? Pour Pierre Rondeau, oui : “Amazon préférerait profiter d'une crise totale et absolue du football, pour arriver sur une terre brûlée”. La terre n’est pas encore brûlée, mais Jaume Roures et Mediapro viennent d’allumer la première mèche.