Avec l'arrêt du championnat de France de football, la galère des prestataires

Publié le , modifié le

Auteur·e : Emmanuel Rupied
Groupama Stadium
Dernier match au Groupama Stadium entre Lyon et Saint-Etienne, quelques jours avant l'arrêt de la Ligue 1 | Reuters

Retrouvez l’offre
france tv sport sur

Deux mois et demi après l'arrêt du championnat de France, le football professionnel est toujours à l'arrêt dans l'Hexagone et devrait le rester jusqu'en août prochain. Et cette pause forcée ne concerne pas que les joueurs et leur staff. Des agents de sécurité aux buvetiers en passant par les équipementiers sportifs et les speakers, tous subissent aussi de plein fouet cette coupure inédite. Et l'avenir pourrait même s'assombrir.

Quand le Premier ministre Édouard Philippe a acté l'arrêt définitif des championnats de football professionnel le 28 avril dernier pour des raisons sanitaires et ce jusqu'à fin août, la lumière s'est brusquement éteinte sur l'ensemble de la profession. Ni le retour de la Bundesliga, ni l'amendement déposé par des sénateurs pour une reprise et encore moins les sorties de Jean-Michel Aulas n'ont eu raison de cette décision. Deux mois et demi après le dernier match joué en France, c'est tout le secteur du ballon rond qui trinque désormais.

Les pertes sont déjà astronomiques pour le monde du football. Entre billetterie à l'arrêt et une partie des droits tv non payée, le trou dans la caisse est estimé à hauteur de 1,2 milliards d'euros, selon Virgile Caillet, président de l'union sport et cycle qui représente 1400 entreprises du secteur. Pour les prestataires, le manque à gagner est également important avec environ 30% de leur chiffre d'affaires en moins sur l'année.

La sécurité sans filet

En première ligne parmi les plus touchés, le monde de la sécurité événementielle vacille. "Tout le monde est à l’arrêt", explique Mustapha Abba-Sany, PDG de Gest'N Sport, une agence qui travaille notamment pour le PSG mais aussi les Girondins de Bordeaux et l'Olympique de Marseille. Qu'ils soient stadiers ou à l'accueil devant les stades, 3000 vacataires sont ainsi employés pour la sécurité des matches tout au long de l'année par l'entreprise. En moyenne, 200 personnes sont sur place pour assurer le bon déroulement des rencontres.

à voir aussi Coronavirus: le ministère des Sports estime les pertes économiques pour le sport français Coronavirus: le ministère des Sports estime les pertes économiques pour le sport français

Un gâteau partagé notamment avec Eric Gilliot, président d'Agora Protection qui travaille lui aussi avec de nombreux clubs professionnels dont celui de la capitale, Reims ou encore Lens. Au chômage technique, ces entreprises vont subir une perte de 65% de leur chiffre d'affaires annuel. Pour leurs vacataires, engagés à la mission, le manque à gagner est aussi considérable. "Ils ont une moyenne de perte entre 600 et 800 euros. Sachant qu’un agent de sécurité est payé au SMIC en général en dehors de ses missions événementielles", estime Gilliot.

Les indépendants réduits au silence

Vacataires, indépendants, autoentrepreneurs, ils sont nombreux à avoir été touchés de plein de fouet. Réduits au silence, les speakers en font partie. S'ils mettent l'ambiance dans les stades en temps normal et font partie intégrante des clubs, ils ne sont pas salariés par ces derniers pour la plupart. Jérôme Gallo est l'un d'entre eux. Passé par l'AS Saint-Etienne durant près d'une décennie, il est désormais à Clermont où il officie pour le club de football ainsi que pour l'ASM en Top 14. Il est également président de l'ASMC (l'association des speakers et des maîtres de conférence) dont sont affiliés des speakers de 11 clubs de Ligue 1.

Désormais à l'arrêt, il souffre comme ses collègues. "On touche 500 euros par match pour une rencontre de Ligue 1 en moyenne. Ça représente une perte de 5 000 euros net sur une année. C'est 50% du chiffre d’affaires qui va s’envoler", souffle celui qui regrette que son métier soit tombé dans l'oubli au moment de lister ceux touchés par la crise.

"Les étudiants bossent au stade car ils n’ont souvent pas de bourse et doivent travailler pour pouvoir payer leur loyer. Sans compétition, c’est 200 euros qui s'envolent."

Mais il n'est pas le seul. Car parmi les vacataires engagés durant les matches, les buvetiers sont aussi à l'arrêt et ils ne risquent pas de reprendre. Parmi eux, l'immense majorité sont des étudiants. "95% sont à l'université ou en école, seule une dizaine de buvetiers bosse à temps plein et prépare les matches. En tout, les soirs où l'OM joue à domicile, il peut y avoir jusqu'à 250 personnes qui travaillent derrière les comptoirs", explique Jordan, 23 ans, responsable des buvettes pour l'Olympique de Marseille et qui gère notamment l'approvisionnement. Lui aussi a commencé tout en bas. S'il officie désormais comme chimiste au sein de l'armée française, son travail pour le club de la Canebière apporte un supplément non-négligeable. "Je fais deux à trois matches par mois. Je vais arriver à 15h pour un départ à 23h environ. Je gagne pour une journée de travail 136 euros net ce qui représente près de 300 euros de manque à gagner par mois depuis l'arrêt des compétitions".

Mais pour lui, l'impact sera limité contrairement à ses collègues, plus jeunes. "Les étudiants bossent au stade car ils n’ont souvent pas de bourse et doivent travailler pour pouvoir payer leur loyer. Ils sont payés 35 euros par match à l'échelon le plus bas. Sans compétition, c'est 200 euros qui s'envolent chaque mois. C’est énorme à ce niveau-là. Ils sont déjà en difficulté et cela ne les aident pas. Surtout, ils ne bénéficient pas de chômage partiel ni d'aides".

Les aides de l'espoir

Nerf de la guerre ou guerre des nerfs, la question des aides est un épineux problème pour ces vacataires et entreprises à l'arrêt depuis deux mois. Face à cette crise inédite, le gouvernement a cependant mis en place un fonds de solidarité pour les indépendants et les PME dans le secteur de l'événementiel. "On touche 1500 euros d’aide par mois", explique le speaker Jérôme Gallo. Mais ces aides pourraient s'arrêter en juin avec la fin totale du confinement. Alors, l'ancienne voix des Verts a décidé de monter au créneau. "On a fait partir un courrier au ministre de l'économie Bruno Le Maire pour être affilié à l’événementiel". Dans ce secteur, les aides, présentées à la mi-mai par le gouvernement, s'étalent jusqu'en septembre prochain.

à voir aussi Covid-19 - Virgile Caillet, expert en marketing sportif : "Le coronavirus entraîne des pertes considérables" Covid-19 - Virgile Caillet, expert en marketing sportif : "Le coronavirus entraîne des pertes considérables"

Mais tous ne vont pas en bénéficier. Gest'N Sport, la société de sécurité événementielle ne fait pas officiellement partie du secteur en raison de ses activités diverses. "Nous ne sommes pas pour l'instant considérés comme une entreprise de sécurité événementielle. Nous ne pouvons donc pas nous appuyer sur l’État, ce qui complique notre situation", souffle Mustapha Abba-Sany, le président de la société. Le mois de juin sera aussi marqué par le début du retrait progressif du gouvernement dans sa participation au chômage partiel des entreprises. Ces dernières devront désormais prendre en charge 15%.

L'avenir en pointillé

Une situation d'autant plus compliquée que l'avenir reste flou. "Si vous n’avez pas la trésorerie, certaines entreprises vont se retrouver en cessation de paiement. Grâce aux aides, on survit, mais quand elles vont redémarrer à partir du 2 juin, la reprise d’activité a minima risque d’être compliquée. La deuxième vague sera économique", explique Virgile Caillet.

Cette vague, Jean-Claude Behr président de Metalu Blast, une société de production d'équipement sportif (buts de foot, abris de banc...), la ressent déjà malgré le déconfinement et une activité en théorie moins impactée par le covid. "Les collectivités locales ont arrêté tout type d'activité en dehors des écoles. Avec le confinement, tous les chantiers ont été mis en stand by. Les mesures sanitaires drastiques sont trop compliquées à gérer pour le moment. Quand on vous demande de mettre 200 mètres de barrières pour le chantier qui va durer trois jours sur un terrain d'entraînement, ce n'est pas gérable". Au total, ce sont deux mois de commandes qui n'ont pu être livrées en raison de la crise. L'avenir s'inscrit aussi en pointillé. En lien avec le PSG pour renouveler ses terrains d'entraînement, la livraison a été retardée d'un an à cause du covid. Un retard compliqué à gérer pour une entreprise qui gère 70 personnes dont 50 à la production du matériel.

à voir aussi Les annonces d'Édouard Philippe peuvent-elles ouvrir la voie à une reprise du football professionnel ? Les annonces d'Édouard Philippe peuvent-elles ouvrir la voie à une reprise du football professionnel ?

Dans les stades, l'avenir s'annonce lui aussi flou. Car si le football devrait reprendre ses droits le 23 août prochain, les matches se dérouleront normalement à huis clos et pour une période indéterminée. Pour les speakers, les prochaines semaines vont être décisives pour faire valoir leurs droits. "On a envoyé une requête à la commission de la LFP. En football, il y a des clubs qui vont engager des speakers, même à huis clos. On veut que notre présence soit assurée même sans public. Pour l'exemple, Lyon avait décidé que la rencontre à huis clos contre la Juventus se tienne sans speaker. On refuse ça", explique, catégorique, Jérôme Gallo. Et pour convaincre, le président de l'ASMC a déjà quelques idées. "On va proposer aux clubs d'alimenter les réseaux sociaux avant les matches et faire des interviews".

Si les buvettes ne rouvriront avant le retour des spectateurs, du côté des agents de sécurité, l'activité pourrait reprendre a minima. "Pour le match PSG-Dortmund en huitièmes de finale retour de la Ligue des champions, nous avons engagé 20 personnes pour la sécurité car il était à huis clos contre 200 personnes en temps normal", explique Mustapha Abba-Sany sur ce qui pourrait devenir la norme dans les prochains mois. Si ce dernier reconnaît qu'il ne mettra pas la clé sous la porte, tous ne sont pas dans ce cas-là. "Si on continue comme ça jusqu’en janvier, on dépose le bilan", conclut Jérôme Gallo.