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Jean-François Vilotte, président de l'Arjel | AFP-Martin Bureau

Les paris vont-ils gangrener le sport ?

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"C'est un triste jour pour le football européen. C'est désormais une question d'intégrité pour le football. Les responsables de ce sport devraient écouter les avertissements" a déclaré Rob Wainwright, le directeur de l'office européen de police, chargé de l'enquête sur un vaste réseau de corruption dans le football actif de 2008 à 2001. Cette déclaration pointe du doigt les autorités du football qui, en dépit des réserves qui étaient formulées sur ce sujet, ont fait entrer depuis longtemps un système de paris sportifs qui, avec l'appât du gain, a forcément généré l'organisation de systèmes frauduleux voire mafieux. A trop vouloir multiplier les ressources financières et brasser de l'argent, et comme certains depuis longtemps le pensaient, on en arrive à dévoyer le sportif.

425 responsables, joueurs et criminels impliqués dans quinze pays. 380 matches truqués déjà répertoriés par Europol en Europe, et 300 en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. C'est un réseau tentaculaire qui vient d'être mis au jour et qui remet sur le devant de la scène la difficulté à gérer un système de paris mondialisés, évidemment impossibles à totalement contrôler, malgré les tentatives de régulation faites ça et là aux niveaux nationaux, comme la création en France de l'Arjel (Autorité de Régulation des Jeux en Ligne) dès l'ouverture de l'autorisation des paris sportifs en juin 2010. Le président de l'Arjel, Jean-François Vilotte, a d'ailleurs reconnu lundi que "la France n'est pas à l'abri.... Aucune compétition n'est à l'abri alors que le mouvement sportif international explique que les grandes compétitions ne peuvent pas être manipulées en raison de la sévérité de leur encadrement". Ce qui implicitement démontre que les Fédérations refusent d'admettre les possibilités de fraudes. 

Des avertissements ignorés

Selon l'enquête en cours, le réseau employait des "courriers" transportant des enveloppes pouvant contenir jusqu'à 100.000 euros par match et qui servaient à rémunérer joueurs et arbitres. "Nous avons réuni des preuves dans 150 cas". Des complices prenaient parallèlement des paris sur internet ou par téléphone auprès de bookmakers en Asie, où sont acceptés des paris qui seraient illégaux en Europe. "Un match truqué pouvait impliquer jusqu'à 50 suspects dans dix pays sur différents continents", déclare le rapport des enquêteurs. "Même deux matches éliminatoires de Coupe du monde en Afrique, et un en Amérique centrale sont suspects". Ce qui signifie, selon les premiers éléments, que l'on en est là àdans un réseau international. Ce qui pour les spécialistes de l'escroquerie de haut vol et de la fraude organisée n'est pas tellement surprenant. En juin dernier déjà, on se souvient que la police italienne avait mis en évidence une corruption de grande ampleur dans le football international, ayant entraîné des vagues d'arrestations. 

Pourtant, l'UEFA et les autorités du football ne veulent pas donner un grand de pied dans la fourmilière. Ce sont elles qui ont toujours défendu le fait que que des sociétés commerciales gérant des paris sportifs puissent évoluer dans le football, car les Fédérations comme les clubs en retiraient évidemment de confortables subsides. Or, des voix se souvent élevées, et notamment en France lorsque l'on a envisagé d'ouvrir le marché des paris sportifs, pour estimer que ces paris allaient donner lieu à des organisations frauduleuses et déstabiliser l'esprit même des compétitions en influant sur les résultats,  tout ce qui fait le sel même de l'incertitude du sport. On ne les a guère écoutées. Et aujourd'hui encore, après les révélations concernant des matches éliminatoires de coupe du monde, la Fédération internationale  s'en tient aux propos qu'elle avait déjà tenus après de premières rumeurs: " Nous surveillons de très près ces matches mais à ce jour il n'y a pas eu suspicion de tricherie".

Le football n'est d'ailleurs pas seul touché. On l'a vu avec le handball et l'emblématique "affaire Karabatic" même si celle-ci ne revêtait qu'un caractère personnelle et n'impliquait aucunement une organisation protéiforme. Mais cela signifie bien que, lorsque l'argent entre dans une discipline par des biais détournés, les acteurs de cette discipline ne sont pas exempts de tout risque et surtout, cela a pour effet immédiat d'attiser les appétits des sociétés criminelles.  

Des réseaux bien organisés

Car au-delà des affaires qui sortent au compte-gouttes, il faut s'attarder sur la dimension extra-territoriale de ce business que constituent l'escroquerie aux paris et les matches truqués. Une affaire d'envergure dont les plaques tournantes se situent dans les grands centres de décisions criminelles, auprès des réseaux mafieux de Chine, de Singapour ou de Hongkong, mais aussi bien sûr en Italie... et partout où des structures organisées contrôlent les activités parallèles. .Avec pour premier objectif d'ajouter une palette lucrative à leurs "affaires", mais aussi de profiter de ce système pour le moins opaque comme lessiveuse. Ainsi en utilisant une méthode vieille comme le monde, celle de la corruption, via des "correspondants" et pour un investissement relativement peu coûteux, il est possible de gagner de l'argent et d'en blanchir tout autant à travers des sociétés de paris en ligne tout à fait légales.

Les autorités judiciaires, financières et politiques connaissent très bien les dérives liées à l'idée même d'engager de l'argent sur des paris a priori aléatoires mais que l'on peu modifier en gangrenant le système. Mais, s'ils annoncent haut et fort que les fraudeurs seront poursuivis, ils n'entendant remettre en cause la forme même de ce système. Pas plus que les autorités sportives qui font l'autruche en se mettant la tête dans le sable en attendant que passent les bourrasques. Alors que pour beaucoup d'enquêteurs spécialisés, nous ne sommes pas au bout de nos peines.

Vidéo : une affaire de corruption dans le football

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Christian Grégoire