Bernabeu Real Madrid vide 2011
Le stade Santiago-Bernabeu de Madrid vide en raison de la grève des joueurs professionnels de la Liga | AFP - Mladen Antonov

L'économie du foot dans tous ses états

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Le football mondial vit une petite révolution. Face au non-paiement des salaires de certains clubs trop endettés, les joueurs espagnols se sont mis en grève, retardant le début du championnat. Par ailleurs, les milliardaires et même les Etats achètent des clubs, faisant grimper les sommes des transferts comme des salaires. A un an de la mise en place du fair-play financier par l'UEFA, comment vit le foot sur le plan économique ?

20 millions d'euros par an pour Samuel Eto'o d'un côté, des joueurs sans salaire depuis plusieurs mois dans des clubs surendettés aboutissant à une grève des joueurs de Liga de l'autre. Voilà l'étonnant visage qu'offre le football européen actuellement. Si le salaire proposé au Camerounais par le club de la République russe du Daguestan d'Anji Makhatchkala est un sommet qui n'avait jamais été atteint jusque-là, il représente bien les extravagances de certains dirigeants de ces dernières années. Chelsea, Manchester City, le Real Madrid, Malaga, et maintenant le PSG, voici quelques-uns des clubs qui n'hésitent pas à casser leur tirelire pour attirer des joueurs pour des sommes records. Mais alors que le monde est en crise financière, que les états sont de plus en plus endettés ce qui les place en difficultés et par conséquence leur population, le football ne semble pas atteint. Bastien Drut, auteur du livre "Economie du football professionnel" (collections Repères, éditions La Découverte), tente d'apporter des éclairages sur la situation économique du monde du ballon rond, qui ne tourne pas rond pour tout le monde.

- Les joueurs de Liga sont actuellement en grève. Comment analysez-vous ce phénomène de clubs tellement endettés qu’ils ne peuvent pas payer leurs joueurs ? Cela pourrait-il se dérouler autre part qu’en Espagne ?
- "Cela pourrait se voir dans d’autres championnats. Le fond du problème en Espagne, c’est qu’il n’y a pas vraiment de régulation financière sérieuse pour les clubs de football professionnels. Comme il n’y a pas de régulation financière très stricte, les clubs peuvent s’endetter sans problème, jusqu’au moment où ils ne trouvent plus de préteurs. En plus, les droits TV sont vendus de façon individuelle, et non pas collective, contrairement aux autres grands championnats européens, ce qui pénalise énormément les petits clubs. C’est totalement différent en France et en Allemagne, où les régulations financières sont strictes. En France, la DNCG empêche les déficits récurrents, et si déficit récurrent il y a, la sanction arrive immédiatement et peut aller jusqu’à la relégation sportive. Les clubs font donc très attention à leurs déficits. C’est pour cela que la dette des clubs français est très limitée par rapport aux championnats espagnols, anglais et italiens."

- Ces déficits en Angleterre, Espagne et Italie mettent-ils en danger les clubs ?
- "Bien sûr. Le grand risque pour les clubs très endettés, c’est la disparition. En Angleterre, on a commencé à avoir peur avec Portsmouth, voici deux saisons, qui avait des mauvais résultats sportifs et a en plus eu une pénalisation de 9 points en championnat pour avoir été placé sous redressement judiciaire. Cela les a définitivement plombés. Mais il y a une dichotomie à faire entre petits et grands clubs. Aujourd’hui, le problème en Espagne porte beaucoup plus sur les petits clubs que sur les gros car le Real, le Barça, ont toujours les ressources d’avoir une grande équipe, des contrats de sponsoring juteux, comme les recettes de billetteries avec leur grand stade et leurs nombreux abonnés. Ils ont toujours de quoi se désendetter un jour. Ce n’est pas du tout pareil pour les petits clubs, qui s’endettent car ils ne sont pas compétitifs sur le plan sportif. Et avec les salaires, les indemnités de transfert qui augmentent, ils sont obligés d’emprunter pour tenter de se maintenir au niveau, d’un point de vue sportif. C’est ce qui crée leur endettement, et apporte ce vrai risque de faillite, de disparition. Mais je ne crois pas du tout à l’éventuelle disparition d’un grand club, ni en Espagne ni en Europe."

"Un vrai pari sur l'avenir"

- Comment, même ces grands clubs aux gros contrats de sponsoring, parviennent à accumuler des déficits abyssaux ?
- "Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a pas mal de situations différentes en Europe. Manchester United est un cas très particulier. Le club a été racheté par des milliardaires américains, sous un montage financier qu’on appelle LBO (Leveraged buy-out), qui consiste à financer l’achat du club en s’endettant. En 2005, lorsque la famille Glaser achète MU, le club n’avait aucune dette. Ils se sont donc endettés pour acheter le club, et lui ont transmis cette dette, avec pour ambition de les rembourser grâce à la rentabilité du club. Ensuite, des clubs comme Chelsea, Manchester City, vont accumuler des déficits extrêmement importants pour construire une équipe. La dette provient de l’achat des joueurs. Mais dans ce cas, il n’y a pas de problème car ces déficits importants sont comblés par les milliardaires qui sont à leur tête. Ce qui est problématique, c’est lorsque les clubs s’endettent sans avoir un propriétaire prêt à remettre beaucoup d’argent dedans. Dans ces cas-là, ils vont aller auprès des banques, ou auprès des marchés financiers, avec l’espoir d’avoir une équipe compétitive en espérant avoir des rentrées financières liées à leur réussite sportive, mais c’est un vrai pari sur l’avenir. Et c’est extrêmement dangereux."

- Malgré la crise, les montants des salaires et des transferts restent très élevés. Sur quoi repose l’économie du football de manière générale ?
- "Si on parle de recettes, il y a trois grands types pour les clubs professionnels. Les droits TV sont une source de revenus importante. En France, c’est 60% des revenus d’un club de Ligue 1. Ensuite, il y a les contrats de sponsoring, et enfin, les billetteries. Cette dernière est d’ailleurs celle qui n’a pas beaucoup évolué en France. Ce qui a énormément progressé sur ces 15-20 dernières années, ce sont les recettes des droits TV. C’est ce qui a changé le visage du football européen. Un autre élément plus récent a modifié le panorama, c’est l’arrivée des milliardaires dans le football. Cela apporte énormément de fonds supplémentaires, mais qui ne sont pas créés par les clubs. Les gros transferts et les records sont excessivement liés aux politiques d’acquisition de joueurs lors de l’arrivée d’un milliardaire."

"A peu près sûrs de perdre de l'argent"

- A quelle logique correspond ces investissements ? Logiquement, un entrepreneur investissant dans une entreprise s’attend à gagner plus d’argent. Est-ce le cas en l’espèce ?
- "Pas du tout. Les milliardaires investissant dans les clubs de foot sont des investisseurs avertis, qui connaissent bien le fonctionnement de l’économie. Mais lorsqu’ils vont dans un club, ils sont à peu près sûrs de perdre de l’argent, mais leurs motivations sont extra-financières. Certains veulent se faire connaître, comme le Qatar, pour faire de la publicité auprès du monde occidental et ainsi diversifier leur économie avec le tourisme. D’autres tentent d’avoir une acceptabilité sociale, après avoir eu des problèmes de scandale financier, politique, ou judiciaire. C’est le cas de l’ancien Premier ministre thaïlandais, Shinawatra, qui avait racheté Manchester City avant d’être condamné quelques mois après par contumace par les autorités thaïlandaises. C’est aussi l’exemple de Mohamed Al-Fayed, racheteur du club de Fulham alors qu’il était au cœur de nombreux scandales financiers quelques années auparavant. D’autres exemples pourraient être cités. Et puis, il y a des milliardaires qui ont juste envie de s’amuser, pour qui c’est un divertissement. Leur notoriété n’est pas à faire.
A ma connaissance, très peu de personnes investissent dans le foot pour gagner de l’argent."

- Le fair-play financier voulu par Michel Platini sur le plan européen pour 2012 va-t-il assainir la situation financière ?
- "Cela aura nécessairement un effet positif car il y aura un contrôle des comptes des clubs voulant jouer les Coupes d’Europe. Cela va limiter les déficits et l’endettement de manière générale en Europe. Mais il ne faut pas en attendre des effets extraordinaires sur un rééquilibrage sportif très marqué, car les clubs anglais ont des recettes deux fois et demi plus importantes que les clubs français, par exemple. Cela ne disparaitra pas. Les différentiels de revenus seront toujours très marqués. Le fair-play financier ne permettra pas du jour au lendemain à un club français de remporter la Champions League. On peut s’attendre en revanche à une légère baisse des résultats des clubs évoluant dans les championnats les plus endettés, mais ce ne sera pas extrêmement fort."

- La crise boursière peut-elle avoir des conséquences sur le foot et son économie ?
- "Des clubs endettés auront peut-être des difficultés à refaire des emprunts. Les banques pourraient être plus réticentes à prêter de l’argent à des clubs de foot. Cela pourrait être un problème pour ces clubs. La baisse de l’affluence dans les stades liée à la crise pourrait exister mais de manière très limitée. Si la crise continuait encore quelques mois voire plus, les contrats de sponsoring pourraient être revus à la baisse, mais ce ne serait pas pour tout le monde. En revanche, en ce qui concerne les droits télé, les clubs sont assez protégés car les contrats couvrent plusieurs années."

- Quelle est la tendance à moyen terme des montants des transferts, des salaires, dans le milieu du football ?
- "C’est une question difficile. A l’échelle française, l’arrivée du Qatar au PSG a logiquement impliqué des records de transferts avec Pastore. Mais globalement, les clubs commencent à limiter leur masse salariale, ce qui est une préoccupation même pour les grands clubs européens. Je ne pense pas que l’on verra encore les salaires moyens augmenter très longtemps. Ici encore, il faut dissocier superstars et joueurs de petits clubs : les premiers pourraient voir leurs revenus continuer à progresser, surtout si de nouveaux milliardaires arrivent dans le football européen, alors que les autres auront beaucoup plus de mal avec notamment une concurrence qui s’intensifie."