Deux associations ont porté plainte contre Patrice Evra.
Deux associations ont porté plainte contre Patrice Evra. | PHOTOPQR/LA PROVENCE/MAXPPP

Le tabou de l'homosexualité dans le football français (2/2) : L'homophobie, une histoire de mots

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france.tvsport s'est penché sur un tabou répandu dans le football en France, aussi bien chez les professionnels que chez les amateurs : l'homosexualité. Après l'effet de groupe (voir lien ci-dessous), nous nous sommes intéressés au poids des mots dans la construction de ce tabou. Si la LFP et la FFF mettent en place des dispositifs de sensibilisation à la lutte contre l'homophobie, la question se pose de leur efficacité sur la parole des acteurs du jeu.

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Encore des mots. Toujours des mots. Les mêmes mots. « Paris, vous êtes des pédééés ! des pédééés, je le dis! Ici c’est des hommes qui parlent ! » Les mots de Patrice Evra ont choqué. Pourtant, il suffit de passer quelques temps sur un terrain de football en France pour s’apercevoir qu’ils sont en fait très courants. Ils illustrent un mal dont on parle peu dans l’univers clinquant du football français : la banalisation du langage homophobe. Dans son rapport sur l’homophobie dans le football publié en 2015, Patrick Karam, alors Inspecteur général de la jeunesse et des sports, remarque  : « La banalisation des insultes ont des effets délétères et créent un environnement oppressant pour les homosexuels » Plus loin, il indique que ce langage « oblige » les homosexuels « au silence ».

La (non?) pédagogie par les mots

Mais qu’est-ce que ce « langage homophobe » exactement ? Gilles Rosay, entraîneur dans un club de la banlieue toulousaine, fait confiance aux mots. Il est homosexuel, et n’hésite pas à l’expliquer à ses joueurs. « Tout le monde est au courant que je suis homo. Ce n’est pas un frein à ce que les jeunes signent chez moi » affirme-t-il. « Il faut faire attention aux mots qu’on utilise. Il y a un langage homophobe omniprésent sur les terrains, utilisé par les joueurs comme par les entraîneurs. » Il fait la différence entre le langage et l’acte homophobe : l’intention ne serait pas la même. « Tous les jeunes savent que je suis homo, et pourtant quand je rate un exercice, ils me traitent de sale pédé. Ils le font devant moi, et ne se rendent pas compte que ça peut m’affecter » Conclusion ? Si l’on fait comprendre aux jeunes le sens et la portée des mots, une partie du travail sera faite.

L’éducation par la fiche pédago

Alors dans les faits, les entraîneurs sont-ils préparés, ou au moins sensibilisés à la question de l’homophobie ? A la Fédération Française de Football, on estime que tout est fait pour que les entraîneurs contribuent à l’éducation civique des joueurs. «Les éducateurs sont suffisamment formés, à la mesure du problème qu’il y a sur le terrain, qui n’est pas grand aujourd’hui » tranchait Guillaume Naslin, délégué général du Fondaction du football, en novembre dernier. Mais concrètement, qu’est-ce qui constitue cette formation ? Il s’agit d’une simple fiche pédagogique. Tous les clubs affiliés par la FFF sont censés posséder cette fiche, sur laquelle les entraîneurs doivent se reposer pour construire leur séance. Mais celle-ci « peut très bien rester dans un coin du bureau », sans que l’entraîneur ne la lise jamais, comme l’admet Pierre Samsonoff, directeur de la ligue amateur à la FFF. Aucun dispositif de contrôle n’existe. « C’est vrai, les clubs peuvent très bien dire : nous on apprend à jouer au foot, on n’est pas là pour éduquer les gens. Après, on régule les comportements intolérants, mais on n’a pas à porter de discours social. C’est au club de décider ». En somme, un outil existe ; après, s’il est efficace ou non, ce n’est pas à la FFF de s’en assurer.

Par ailleurs, le contenu de cette fiche reflète bien la stratégie des autorités du football sur la question. Le terme « homophobie » n’apparaît qu'une fois et n'est jamais explicité. On préfère se concentrer sur la nature de la discrimination général. Ce que Julien Pontes, porte-parole du collectif de lutte contre l'homophobie Rouge Direct, analyse comme une stratégie d'évitement : "Ils disent qu'ils font de la prévention mais ils font le strict minimum. Parler des discriminations en général sans jamais vraiment évoquer l'homophobie, c'est une manière de diluer le problème" De son côté, Pierre Samsonoff l’assume et explique : «C’est notre parti pris : avoir un discours englobant. Pas un discours négatif. Partir de la tolérance, de la compréhension de l’autre, pour la diversité. Ensuite on évoque la lutte contre les discriminations en général ». 

L’éducation par l’atelier sur les homos

La logique est la même pour les clubs professionnels et particulièrement les centres de formation. C’est d’ailleurs le principal argument qu’opposent la LFP et la FFF quand on leur reproche leur éventuelle inaction sur le sujet : le Fondaction, programme d’éducation à destination des centres de formation de France, ferait le boulot de prévention comme aucun autre sport ne le fait. Ces ateliers, organisés par SOS Homophobie, ont concerné « entre 15 et 20 centres de formation, sur les 36 qui existent en France » selon Guillaume Naslin, interrogé en novembre dernier. Ce sont des présentations interactives, qui appréhendent le sujet de l’homophobie par le prisme des discriminations en général. Toujours cette stratégie du « discours englobant » dont parle Pierre Samsonoff. Les jeunes footballeurs écoutent une introduction sur les discriminations pendant 10 à 15 minutes. Puis, de fil en aiguille, vient le sujet précis de l’homophobie.

Quid de la pédagogie envers les effectifs professionnels ? De la sensibilisation à l’égard de ceux qui constituent la face immergée – et médiatisée – du football français ? Rien n’est mis en place. Mais Nathalie Boy de la Tour, présidente de la Ligue Professionnelle de Football et fondatrice de l’Open Football Club, dément laisser de côté les joueurs en activité : « D’abord, 90 % des joueurs de Ligue 1 et Ligue 2 passent par les centres de formation. Ensuite, les dirigeants d’équipe savent qu’il y a des ateliers dans leurs centres de formation : rien ne les empêche d’y emmener leur équipe professionnelle ». Une fois de plus, une fois l’outil mis à disposition, la responsabilité incombe aux clubs.Et tant pis si ceux-ci manquent de volonté.

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Malgré ces dispositifs, les mots manquent sur le terrain. « Si un joueur vient me voir demain et me dit qu’il est homosexuel, je ne me sentirais pas capable de l’accompagner, admet Ruddy, éducateur dans un club francilien. Je ferais intervenir quelqu’un sur le sujet, un psy ou je sais pas quoi. On n’a pas été formés pour ça, même moi je me sens pas forcément capable de le faire comprendre à des enfants. Ce sont des questions délicates ». Les entraîneurs en club amateur bénéficient-ils d’une formation sur la sensibilisation à l’homophobie ? Pierre Samsonoff assure que les éducateurs, « s’ils ont bien reçu leur diplôme agréé par la FFF » sont formés « aux questions de la lutte contre les discriminations ». Et de toute façon, « s’ils veulent faire de la sensibilisation à ces questions », il y a la fiche pédagogique. Celle « qui peut rester posée sur le bureau ».