Cette banderole est déroulée à Charléty lors d'un match du Paris Foot Gay, en 2009
Cette banderole est déroulée à Charléty lors d'un match du Paris Foot Gay, en 2009 | AFP - LIONEL BONAVENTURE

Le tabou de l'homosexualité dans le football français (1/2) : La dictature du groupe

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Alors que des polémiques ont récemment éclaté autour des chants de supporters homophobes, france.tvsport s'est penché sur un tabou répandu dans le football en France, aussi bien chez les professionnels que chez les amateurs : l'homosexualité. Quels en sont les rouages? Un footballeur homosexuel pourrait-il faire son coming-out aujourd'hui? Le premier épisode de notre série se penche sur le rôle du groupe et du collectif dans la construction de ce tabou.

“Allez les gars, on faiblit pas ! Qui va craquer le premier ? “ Quelques gamins sont au sol, le visage cramoisi malgré la morsure du froid. Ils enchaînent les séries de pompes. Cinquante chacun. Personne ne cédera. Nous sommes dans un club amateur francilien, réputé dans le coin pour sa capacité à préparer les jeunes à intégrer les centres de formation des clubs professionnels. Ici, l’esprit de compétition prime sur le reste d’après Ruddy, responsable des 10-14 ans. Des propos ou des comportements homophobes? Inexistants. “Je n’ai jamais entendu parler d’homophobie ici. Les enfants s’en fichent en fait, que les gens soient homosexuels ou non. Ce n’est pas un problème” Circulez, donc, il n’y a rien à voir. Pourtant, quelques minutes après l’entraînement, le quatuor de jeunes footballeurs que nous rencontrons, âgés entre 8 et 14 ans, se montre très véhément sur la question.

"Les homosexuels? C’est interdit au foot ça !" dit l’un d’eux. Si un de leurs coéquipiers se dit homosexuel demain? "On le vire de l’équipe ! Direct" répondent-ils en choeur. "Ils peuvent pas jouer, ils sont trop gentils. Il faudrait les endurcir" renchérit l’un d’eux. Ruddy, visiblement gêné par les mots de ses jeunes pousses, s’agite comme un lion en cage à mesure que l’interview avance. A la fin, la remise en question est totale : "C’est choquant. Ce sont des propos violents (silence). C’est dû à l’effet de groupe, c’est l’image du footballeur, très viril, qui aime les femmes. Ils assimilent l’homosexualité à la faiblesse… (après un silence de quelques secondes) Là, on voit quand même le fond de pensée de certains joueurs."

Les vestiaires, la douche, la salle de kiné : des lieux charnières

A ses yeux, c’est d’abord la pression de l’autre, du camarade aux yeux de qui l’on veut avoir l’air cool. “C’est vrai qu’on les entend, faire les coqs, faire le beau. Même les profs nous disent, à l’école ils restent un peu entre eux pour montrer qu’ils sont les futurs footballeurs, c’est aussi pour attirer les filles” Le club a fini par interdire le survêtement de la maison, pour prévenir les excès d’entre-soi. Et contrairement aux communautés d’adolescents qui se forment au collège ou au lycée, le club de foot est un entre-soi exclusivement masculin. Ruddy l’admet : “Je ne sais pas si un jeune qui le serait (homosexuel) pourrait le dire… Le vestiaire, c’est leur lieu d’échanges, et quand ils voient que les autres parlent des filles à longueur de journée, ils ne peuvent avouer leur différence”.

Frédéric Rasera, sociologue du travail spécialisé dans le football, a réalisé une immersion dans un club de football professionnel afin d’analyser leur espace de travail particulier, dans Des footballeurs au travail : Au cœur d'un club professionnel. Il consacre un chapitre à l’exigence de virilité dont les footballeurs font l’objet. “Il y a des sujets de conversation qui paraissent anodins de l’extérieur mais qui sont porteurs de normes: le simple fait d’avoir des discussions sur le sexe et que celles-ci portent sur une vision hétéronormée instaure le modèle dominant” Autrement dit, c’est en groupe, c’est sous le regard du coéquipier, qu’un éventuel joueur homosexuel ressentirait la plus grande pression à l’égard de sa sexualité. Comment en parler quand chacun suppose d’emblée que l’autre aime forcément les filles? Cela vaut-il que l’on se fasse moquer, voire exclure du groupe ?

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Certains moments sont cruciaux, notamment dans les coulisses du terrain de foot. Des lieux charnières, comme les vestiaires, la douche, ou la salle de kiné : “ Ça se joue notamment pendant les discussions aux vestiaires, sur les conquêtes féminines. Des phrases comme “on n’est pas des tafioles” sont souvent prononcées pour s’encourager. Quand vous allez dans une salle de kiné, vous avez aussi beaucoup de discussions sur la sexualité hétéronormée. Ou pire, lors des douches collectives : elles impliquent un rapport particulier au corps et à la nudité. Il y a des rapports de domination qui se mettent en place, c’est implicite, mais c’est violent.  C’est par une manière très diffuse que se façonne cette norme. On n’a pas d’actes brutaux. Ce n’est juste pas un univers accueillant aux personnes homosexuelles”

Ruddy y a assisté, voire participé, quand il était jeune, à ces scènes anodines. Avec le recul, il les estime décisives : “Tu te retrouves au milieu de gars qui enlèvent leur t-shirt, contractent leurs abdos. Rien que pour les petits, c’est difficile, on les charrie, ils n’ont pas assez de muscles, pas assez de force. Alors imaginez l’image du joueur homosexuel…”

La règle d'or : se fondre dans la norme

Certains n’ont pas eu à l’imaginer. Ils l’ont vécue. Dans la moiteur d’un vestiaire du 15e arrondissement de Paris, quelques footballeurs enfilent leur maillot. Ils se charrient, se racontent leur week-end. Ils font partie des Panamboyz, un club de foot gay-friendly. Pas un mot sur leur spécificité. Ils sont là pour jouer au foot et s’amuser. Ce n’est qu’en sortant du stade que Romain*, rhabillé en tenue de ville, son sac de sport grenat sur l’épaule, se confie un peu : “Ici on est d’abord un club de foot, pas un club gay. On ne parle quasiment jamais de notre sexualité. Mais la différence, c’est qu’on sait qu’on peut le faire. On n’entend pas à longueur de journée qu’un tel est pédé parce qu’il ne sait pas jouer. Dans les vestiaires, tout le monde ne se ressemble pas, tu n’es pas obligé de trouver une femme “bonne” ou de rire aux blagues sexistes. Moi, je redoutais ces moments quand j’étais dans des clubs normaux.” Romain a changé huit fois de club ces dernières années. “Et pas seulement parce que je déménageais” ajoute-t-il sans sourire.  Son enfance dans les vestiaires, il ne s’en souvient “pas vraiment”. C’est peut-être l’effet d’un réflexe de protection. Une “règle d’or”, d’après Yoann Lemaire, seul footballeur à avoir publiquement révélé son homosexualité en activité : “La carrière, c’est ça aussi : pour arriver à vivre de son boulot, il faut se fondre dans la norme, ne pas faire de bruit. Derrière il y a la pression du groupe oui, de l’entraîneur, des recruteurs, des sponsors… Un jeune footballeur homo aujourd’hui, il a peur de tout perdre... alors il ne dit rien”.

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées

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