Le 13 avril 1958, neuf joueurs algériens quittaient la France pour rejoindre l'équipe du FLN

Publié le , modifié le

Auteur·e : Denis Menetrier
Rachid Mekhloufi sous les couleurs de Saint-Étienne
Rachid Mekhloufi sous les couleurs de Saint-Étienne | PHOTOPQR/LE PROGRES/MAXPPP

Retrouvez l’offre
france tv sport sur

Il y a 62 ans jour pour jour, neuf footballeurs algériens désertaient leurs clubs de première division pour se rendre en Algérie et rejoindre l’équipe du Front de libération nationale. Parmi eux, plusieurs étaient en passe de participer, avec l’équipe de France, à la Coupe du monde 1958 en Suède. Finalement, ces joueurs algériens choisissent de rejoindre la formation du FLN, créée pour représenter la lutte pour l’indépendance de l’Algérie lors de tournois à l’étranger.

Le dimanche 13 avril 1958, alors que la Guerre d’Algérie a débuté depuis près de quatre ans, se déroule la 30e journée de Division 1 de football. À travers le pays, plusieurs joueurs algériens évoluent sur les pelouses des neuf rencontres du jour. Moins de 24h plus tard, neuf d’entre eux auront quitté le territoire français pour Tunis, où siège le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), afin de rejoindre l’équipe du Front de libération nationale (FLN) et la lutte pour l’indépendance algérienne. Un dixième échoue dans sa tentative de désertion : le Monégasque Hassen Chabri, appréhendé par la Direction de la surveillance du territoire à la frontière italienne, du côté de Menton.

"Ceux qui ont été approchés pour rejoindre l’équipe, c’étaient les meilleurs joueurs", explique Stanislas Frenkiel, historien du sport à l’université d’Artois et auteur d’une thèse sur les footballeurs professionnels algériens, à paraître en livre dans les prochains mois. Sur les neuf joueurs, quatre sont sous contrat à l’AS Monaco où évolue alors Michel Hidalgo, et trois sont proches de participer à la Coupe du monde 1958 en Suède avec l’équipe de France : les Monégasques Mustapha Zitouni et Abdelaziz Ben Tifour et le petit prodige stéphanois, Rachid Mekhloufi, tout juste âgé de 22 ans.

"On allait jouer au foot pour une liberté totale, bref pour une cause noble", confie, serein, Rachid Mekhloufi plusieurs dizaines d’années plus tard. Mais à l’époque, "ces joueurs sont partis dans l’incertitude la plus totale parce qu’ils ne savaient pas comment allait évoluer le conflit", affirme Stanislas Frenkiel. Partis peu nombreux, ces premiers déserteurs seront rejoints par d’autres joueurs lors de vagues futures, en juillet 1958, juillet 1960 et novembre 1960. La carrière de ces joueurs prend un nouveau tournant, bien plus politique. En foulant les pelouses avec l’équipe du FLN, ils deviennent des représentants de la lutte pour l’indépendance algérienne. Un message que leur fait passer Ferhat Abbas, dirigeant du GPRA, lors de leur arrivée sur le sol tunisien : "Il est évident que nous attachons une extrême importance au comportement de cette équipe, car elle représentera à travers ses exhibitions à l’étranger l’image d’un peuple en lutte pour son indépendance."

"Les globe-trotteurs du ballon rond"

La fuite de ces joueurs provoque un tollé en métropole. La presse française réagit et L’Équipe fait sa Une sur "Les neuf footballeurs algériens disparus". Condamnant de manière unanime le manque de professionnalisme de ces joueurs, la Fédération française de football (FFF) rompt leur contrat et la France impose un embargo médiatique : pas question d’évoquer les performances de cette équipe, que Paris Match juge composée de "fellaghas".

La Une de L'Équipe du 15 avril sur la fuite des joueurs algériens
La Une de L'Équipe du 15 avril sur la fuite des joueurs algériens

Dans le même temps, la FFF avertit la FIFA, qui interdit à tous ses membres d’affronter l’équipe du FLN. Pourtant, moins d’un mois plus tard, ce "onze de l’indépendance" participe à son premier tournoi qui réunit la Tunisie, le Maroc et la Libye. Le premier d’une longue série de matches disputés à travers le monde dans les pays acquis à la cause de l’indépendance algérienne. "Au moment de leur évasion, ils deviennent ce que j’appelle des clandestins du football, avant de devenir les globe-trotteurs du ballon rond", analyse Stanislas Frenkiel, qui a eu l’occasion de rencontrer de nombreux joueurs de l’équipe du FLN lors de ses travaux. Certaines fédérations nationales paient cher le fait de côtoyer cette équipe honnie par l'instance internationale du football : "La Tunisie et le Maroc voient leur demande d’adhésion à la FIFA rejetées parce que la Tunisie accueille les joueurs de l’équipe, et parce que le Maroc a affiché son soutien à la cause de l’indépendance algérienne", poursuit Stanislas Frenkiel.

Des retours en France aux fortunes diverses

Après quatre années de voyages à travers le monde, lassantes pour certains joueurs, et 83 rencontres disputées par l’équipe du FLN, l’Algérie obtient son indépendance suite aux accords d’Évian du 18 mars 1962. La FFF lève les suspensions des joueurs algériens le 29 juin, ce qui permet à certains de rentrer jouer en France, avec des fortunes diverses. Si Rachid Mekhloufi remporte trois titres de champion de France avec Saint-Étienne, "pour certains, ça va être plus dur, explique Stanislas Frenkiel. Surtout pour les joueurs qui vivent dans le Sud de la France. Les insultes des gradins provoquent un malaise, et les footballeurs algériens se font de plus en plus rares en France."

Le nombre de joueurs algériens dans le championnat de France décroît en effet les années suivantes, en raison notamment des restrictions de joueurs étrangers que doivent respecter les clubs. Pour leurs successeurs, qui évoluent en Division 1 lors des décennies suivantes, les préoccupations ne sont pas les mêmes avec l'indépendance acquise et aucun n'a à envisager une possible désertion comme leurs aînés.