La dépression, ce tabou du football français, en augmentation avec la crise du coronavirus

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Auteur·e : France tv sport
le coté obscur de Neymar
Neymar quitte Nike pour Puma | MUSTAFA YALCIN / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

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Alors que le football est à l'arrêt depuis un peu moins de deux mois, la Fifpro, syndicat international des joueurs, a fait part de son inquiétude à travers une enquête concernant la dépression et l'anxiété dans le monde du ballon rond. En France, 50% des joueuses et près de 30% des joueurs auraient des signes dépressifs actuellement. Des chiffres exorbitants, en hausse à cause du confinement, mais qui mettent en lumière un réel problème.

Le confinement est maintenant le quotidien des Français depuis le 17 mars et l'annonce du président Macron. Tous les citoyens sont touchés, du plus pauvre au plus riche, et les footballeurs ne font pas office d'exception. Confinés chez eux, privés de leur profession et de leur passion, le temps commence à se faire long et le risque de problèmes psychologiques s’accroît. Une étude a donc été réalisée en mars et avril dans 16 pays auprès de 1513 professionnels dont 356 dans l'Hexagone. Elle provient du service médical de la FifPro, le syndicat international des joueurs, et s'est focalisée sur l'anxiété et la dépression. Les résultats sont pour le moins édifiants. En France, 28% des joueurs et 50% des joueuses présentent des signes dépressifs, légers ou plus sévères. "On a envoyé plusieurs questions à un panel représentatif sélectionné par l'UNFP : 7 sur l'anxiété et 9 autour de la dépression. Elles étaient toutes anonymes et chacun pouvait développer ses réponses", explique Vincent Gouttebarge, directeur médical de la Fifpro en charge de cette enquête. 

Une situation inédite pour les joueurs 

"Nous menons souvent ce type d'enquêtes pour savoir comment les professionnels sont psychologiquement. Avec le confinement, je m'attendais à une hausse logique de ces chiffres mais pas autant", reconnaît même l'ancien joueur passé notamment par Auxerre au début des années 90. Le confinement a donc impacté de manière significative l'état psychologique des joueurs de football. "Les joueurs et joueuses sont des hommes et des femmes normaux. On a trop voulu les différencier de la société alors qu'au fond ce n'est pas le cas", constate Thomas Aupic, préparateur mental, qui travaille avec une dizaine de footballeurs présents en Ligue 1 et Ligue 2. "C'est une situation totalement inédite pour eux. C'est encore plus compliqué puisqu'ils sont totalement privés de tout ce qui constitue leur vie professionnelle", enchaîne-t-il. Cette crise a tout simplement mis le footballeur à nu. Il doit s'entraîner en solitaire, l'opposé d'un sport collectif. Il n'a plus les matchs qui rythment sa vie et lui fournissent sa dose d'adrénaline. 

Delphine Herblin, psychologue, accompagne de nombreux joueurs notamment du côté du RC Lens et analyse cette dépression accentuée dans le monde du ballon rond. "La vie des footballeurs est d'ordinaire très structurée au niveau temporel et spatial. Mais sans date de reprise des entraînements et de la compétition, ni d'objectifs sportifs, leurs repères se sont brouillés." On pourrait se dire que tous les sportifs de haut niveau sont logés à la même enseigne. Pourtant, le footballeur est différent. Une étude de la Fifpro a révélé en 2016 qu'ils étaient plus sujets à la dépression que le reste de la population (37% pour les footballeurs, 15% pour le reste de la population). Leur exposition médiatique y joue pour beaucoup. "Ils sont plus exposés. Cet arrêt brutal de leur existence médiatique et sociale a provoqué un changement plus radical que pour d'autres. Là, soudain, ils se retrouvent presque dans l'anonymat. Certains peuvent souffrir de cette parenthèse narcissique" décrypte Delphine Herblin. Un retour brutal dans la "vraie vie" que certains peinent à redécouvrir. "J'ai les joueurs plus souvent que d'habitude au téléphone. Cette adrénaline, cette communion avec le public, ça leur manque", constate Frédéric Guerra, agent notamment de Maxime Gonalons, Florian Balmont ou encore Junior Samba. 

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Comment faire face à ce tabou ? 

Ce manque s'accompagne d'anxiété et dans certains cas de sentiments dépressifs. "Je ressens pas mal de craintes et d'anxiété chez les joueurs ", raconte au Courrier Picard Christophe Pélissier, coach de Lorient. Le constat est donc là, les footballeurs vivent mal cette période, plus que certains. Mais des solutions existent. Pour Thomas Aupic, "l'accompagnement est nécessaire, un footballeur n'est pas qu'un physique." Ce dernier est au plus près de ses joueurs pendant le confinement. Les angoisses, les craintes, il les vit au quotidien en les écoutant se confier. "Tout d'abord chaque entretien durant le confinement je le fais en visio. J'ai besoin de les voir puisque le langage corporel peut en dire beaucoup. Il y a des signes qui ne trompent pas que ce soit physique, dans l'expression du visage, dans la manière de parler. Il faut faire très attention aux signes et ne pas abandonner les joueurs. Il faut être vigilant surtout en ce moment ", raconte-t-il. Champion ou joueur modeste, personne n'est à l'abri. "C'est très dur. Physiquement c'est dur mais encore plus mentalement ", avait notamment confié Jordan Veretout, milieu de l'AS Roma, dans les colonnes d'Eurosport. 

En France, ces risques inquiètent beaucoup l'UNFP, le syndicat français des joueurs. Cette instance est en contact direct avec ces hommes et ces femmes professionnels sur le territoire. Elle a même créé il y a 4 ans une cellule d'aide psychologique. Tous les jeudis, des psychologues sont à disposition des footballeurs afin de les écouter et de les aider si le besoin s'en fait sentir. L'augmentation d'une certaine déprime chez les footballeurs démontrée par l'enquête de la Fifpro ne se retrouve pas forcément chez le syndicat français. Philippe Lafon, directeur général de l'UNFP, n'a pas constaté d'augmentation des appels depuis le début du confinement. Étonnant mais pas tant que ça dans un milieu extra-concurrentiel. "On essaye de sensibiliser au plus les joueurs et les clubs à ces problèmes psychologiques et au soutien qu'ils peuvent trouver. Mais c'est toujours vu comme une faiblesse dans ce milieu", analyse-t-il. Le sujet est tabou et on va assez vite le constater puisqu'aucun joueur n'a voulu s'exprimer sur le sujet même dans l'anonymat le plus total. Pour Fabien Safanjon, il y a une certaine "pudeur" des joueurs. "Ils exercent un métier fort et veulent être les meilleurs. Il n'y a pas la place pour se confier sur d'éventuels soucis psychologiques ou diverses angoisses", constate le vice président de l'UNFP.  "Ce dictat est un vrai problème lorsque je travaille" nous explique encore Thomas Aupic. "La dépression et l'anxiété sont vues comme des points faibles pour un joueur. Et c'est là que je peux leur montrer qu'en parler c'est une opportunité pour eux. Mais pour eux en parler avec des journalistes c'est encore loin d'être possible ", confie-t-il. 

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La fin de saison, principale source d'angoisse 

Le footballeur n'est toutefois pas condamné à vivre perpétuellement avec ses doutes et ses angoisses. "Il faut ramener l'humain au centre du football", enchaîne le préparateur mental. "On les identifie à des chiffres, des numéros mais ce n'est pas la bonne manière de fonctionner", argumente-t-il. Malgré tout il observe une évolution des mentalités grâce notamment à l'apparition des préparateurs mentaux dans les centres de formation.

L'humain est encore au coeur du débat pour la fin de la saison. La question fait rage puisque certains joueurs veulent reprendre, d'autres pas du tout. "On cogite beaucoup par rapport à cette potentielle reprise. Est-ce vraiment réaliste ? Il y a beaucoup d'incertitudes", s'interroge Camille Catala, milieu de terrain du Paris FC. Les joueuses sont d'ailleurs encore plus touchées par ces angoisses au vu de la précarité du football féminin par rapport à son homologue masculin. Preuve en est, elles sont 59% à être inquiètes pour leur avenir au sein du monde du ballon rond selon l'étude de la Fifpro. Chloé Leprince, psychologue au pôle France féminin de l'INSEP, accompagne au quotidien les jeunes joueuses. "Si dans la majorité des cas, ces jeunes filles de 15 à 18 ans ont des capacités d'adaptation assez impressionnantes, il nous faut être capable d'identifier les cas les plus compliqués, et il y en a", assure-t-elle. 

Le football français reprendra-t-il ses droits cette saison ? Rien n'est moins sûr puisque la Ligue de football professionnel entrevoit un retour pour le mois de juin tandis que certains présidents de club demandent soit une saison blanche soit de reprendre à partir de septembre. Mais le retour à la compétition nécessitera des précautions. "On ne peut pas dissocier le psychologique du physique. Il faudra faire très attention à la reprise", reprend Fabien Safanjon. "Tous les clubs n'ont pas forcément de psychologue. Il faudra bien préparer la reprise pour qu'il y ait le moins de problèmes possibles", demande l'ancien professionnel de Gueugnon, Niort ou encore Rouen. Certains joueurs se sont déjà exprimés sur le sujet, ne voulant pas prendre de risques inutiles. C'est le cas de Dimitri Liénard, l'une des têtes d'affiche du Racing Club de Strasbourg, déclarant : "nous ne sommes pas des cobayes". 

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En l'absence d'objectifs sportifs, les signaux dépressifs pourraient perdurer, voire encore augmenter si la reprise se faisait plus tardive. Mais les clubs ont un rôle à jouer pour Thomas Aupic. "Les clubs n'ont peut être pas encore compris l'importance de la dimension psychologique afin d'aider au mieux leurs effectifs" affirme-t-il. Si les différentes écuries françaises commençaient à se pencher sur le problème, cela pourrait commencer à délier les langues sur la dépression des footballeurs. La question est trop peu posée, alors on préfère sans doute ranger ces maladies sous le tapis et laisser le public se passionner pour ces stars du ballon rond, ces athlètes qu'on glorifie trop vite en oubliant qu'ils sont parfois fragiles. Et pourtant, le mal est là. 

Antoine Limoge avec Michel Goldstein

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