"Il faut des actes, sinon des clubs vont mourir" : que pense le football amateur des élections à la FFF ?

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Auteur·e : Denis Menetrier
Club amateur foot
A l'aube ou avant le couvre-feu, certains clubs amateurs reprennent l'entraînement en effectif réduit. | PHOTOPQR/L’ALSACE/MAXPPP

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Le 13 mars prochain, la Fédération française de football connaîtra son prochain président. Michel Moulin, Frédéric Thiriez ou Noël Le Graët, tous les trois ont fait du soutien au football amateur l’un des axes principaux de leur campagne électorale. Chez les acteurs du monde amateur, reste à savoir si ces belles paroles se transformeront en actes de la part du futur président de la FFF.

"Je suis ravi qu’on pense enfin à nous parce qu’on est les enfants pauvres du football." Président de l’Olympique Saint-Quentin, club de National 2, Didier Dubois ne cache pas son soulagement à la lecture des propositions des trois candidats à la présidence de la Fédération française de football (FFF). Samedi 13 mars, il scrutera, comme les 15 000 clubs amateurs répartis sur tout le territoire français, le résultat de l'élection du nouveau président de la fédération.

Comme les autres dirigeants de clubs amateurs, Didier Dubois ne vote pas directement mais désigne un membre de l’Assemblée générale qui choisira le futur président. Un système de grands électeurs à l’américaine, qui confirme la distance qui peut exister au quotidien entre les amateurs et la FFF. Pourtant, la campagne à laquelle participent les trois candidats que sont Noël Le Graët, Michel Moulin et Frédéric Thiriez, est l’occasion d’un rapprochement. Car le football amateur est plus que jamais au centre du jeu.

Les trois candidats ont fait du football amateur l’objet principal de leur campagne électorale. Depuis plusieurs semaines, Thiriez, par exemple, martèle son message, publie des lettres ouvertes et ne cesse d’interpeller Le Graët sur la gestion, par la FFF, du football amateur dans la crise actuelle. "C’est l’asphyxie dans le football amateur et nous regardons ailleurs", indiquait l’ex-président de la Ligue de football professionnel (2002-2016) début février au micro de France Info. Pour convaincre les électeurs, Thiriez a donc décidé de s’attaquer au bilan de Le Graët sur le foot amateur.

Des aides plus conséquentes depuis plusieurs années

Visé, le président de la FFF depuis 2011 s’est défendu dans les colonnes de Ouest-France."Les amateurs n’ont jamais été aussi bien traités !" En y regardant de plus près, le président de la FFF depuis 2011 n’a pas tout à fait tort : en 2015 et 2016, le football amateur touchait 58,3 millions d’euros puis 60,4 millions d’euros, soit environ 28% du budget total de la FFF sur ces deux années. En 2019-2020, les amateurs ont eu droit à 86,2 millions d’euros, soit 33,6% du budget de la fédération (256,7 millions d’euros).

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Une augmentation notamment permise par la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde 2018. Une hausse qui reste néanmoins insuffisante selon de nombreux acteurs du monde amateur. "Le Graët n’a pas l’amateurisme dans son cœur. Il ne s’est préoccupé que de l’équipe de France et du football professionnel, regrette Robert Courtial, président de Chamalières (N2). À la fin de la Coupe du monde, on nous a promis plein de choses. Et finalement, on n’a rien eu." "L’équipe de France rapporte de l’argent mais le ruissellement aurait dû être plus important. Le foot amateur n’a pas eu assez", abonde Jean-Paul Simon, président de Belfort (N2).

Certains ne partagent pas cet avis. "Je pense sincèrement que Le Graët a fait de bonnes augmentations de soutien aux clubs amateurs", soutient Gérard Gohel, président de Cherbourg (N3). Dans les faits, le budget alloué au foot amateur a augmenté, comme le FAFA (Fonds d’aide au football amateur). Depuis plusieurs années, les équipes amateurs touchent des subventions de plus en plus conséquentes, pour compenser les frais de déplacements et autres dépenses. "Si on fait le bilan de Le Graët, c’est positif. Les aides ont augmenté, je pense qu’on vit plutôt bien. On peut toujours faire mieux, c’est sûr. Mais il faut aussi se souvenir de ce qu’on avait avant", souligne un président de club de N3 qui préfère garder l’anonymat.

"On a besoin d’un renouveau"

S’il bénéficie de l’avantage d’être le président sortant, "le bilan de Le Graët a été plombé par les deux dernières années à cause de la crise", estime Fabrice Pageaud, président de Cognac (N3). Alors que la reprise du National 2 devait avoir lieu ce week-end, avant d'être à nouveau repoussée en raison de la situation sanitaire, ce sont tous les championnats amateurs qui sont toujours dans l'incertitude pour la fin de la saison. Face au manque de prise de décision, certains se rangent du côté de Thiriez, qui a appelé la FFF à clarifier la situation dans une lettre ouverte en date du 15 février dernier. "Avec la crise, rien n’est clair. Il faut trancher, on a besoin d’avoir plus de visibilité", juge Emmanuel Leroux, président de l’ESM Gonfreville (Régional 1). "Le Graët ne joue pas la carte de la transparence dans cette crise, regrette Fabrice Pageaud. Le dialogue manque cruellement."

Pour tenter de calmer la grogne des clubs amateurs, la FFF a bien débloqué 30 millions d’euros de fonds en juin dernier. Soit une aide pour chacun des 15 000 clubs amateurs de 10 euros par licencié. "C’était totalement insuffisant. Ils ne font pas le maximum pour aider les clubs amateurs", juge Robert Courtial. "10 euros par licencié, c’est une bonne chose, mais par rapport à la vie d’un club, c’est un grain de sable. On a besoin d’un renouveau", confirme Fabrice Pageaud.

Thiriez desservi par son passé à la LFP ?

Le renouveau, Frédéric Thiriez et Michel Moulin se disent prêts à l’apporter. Les deux misent dans leur programme sur un plan d’aide d’urgence au football amateur, de 40 millions d’euros pour le premier et de 50 millions pour le second. Mais les deux candidats ne font pas l'unanimité. Même s’il souhaite mettre le foot amateur au premier plan, l’outsider Michel Moulin "va souffrir de son manque de notoriété", selon Emmanuel Leroux. "Il se bat contre des dinosaures, donc il va avoir beaucoup de mal", estime de son côté Jean-Paul Simon.

Thiriez, lui, divise pour son passé à la présidence de la LFP. "Je n’oublie pas qu’il était le premier à faire en sorte qu’une grosse part du gâteau revienne au monde professionnel", souligne le président de N3 sous couvert d’anonymat. Gérard Gohel est lui aussi sceptique : "Ce n’est pas en s’entourant des quatre anciens professionnels [Basile Boli, Luis Fernandez, Jean-Michel Papin et Emmanuel Petit] qu’il va convaincre le foot amateur". D’autres, comme Robert Courtial, veulent croire à une prise de position sincère de la part de Thiriez sur le foot amateur : "S’il a fait le choix de se rapprocher du foot amateur, c’est qu’il a la volonté de faire quelque chose de bien".

Frédéric Thiriez, Michel Moulin et Noël Le Graët
Frédéric Thiriez, Michel Moulin et Noël Le Graët © AFP

Si le football amateur est bel et bien au centre du jeu lors de cette campagne, une peur reste palpable chez les présidents de clubs : que cette élection soit plus politique que jamais et que ces engagements ne soient en réalité que des effets d’annonce. "Ça me ferait mal que le foot amateur soit le dindon de la farce et que les candidats ne disent ça que parce qu’ils ont besoin d’un projet. Après les élections, il faudra qu’on ressente tout ça dans les actes. C’est essentiel, parce que c’est le monde amateur qui va permettre au football de retrouver de l’énergie après la crise", explique Emmanuel Leroux.

"Moulin, Thiriez ou Le Graët, ça ne va rien changer pour nous"

Un constat que dresse également Jean-Paul Simon : "Il ne faut pas des paroles de campagne, il faut des actes. Si on ne vient pas concrètement en aide aux petits clubs, certains vont mourir et il n’y aura plus de footballeurs". Le président de Belfort espère que le futur président se penchera également sur une "baisse des coûts de fonctionnement à la fédération. Il faut repartir sur des bases plus saines. Quand je vais boulevard de Grenelle [au siège de la FFF], j’ai l’impression d’être dans un palace où il n’y a pas de crise. On manque de rigueur". Une baisse des dépenses de la fédération que souhaite notamment mettre en place Michel Moulin.

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De son côté, passé l’enthousiasme des premières questions sur la campagne électorale et le foot amateur au centre des préoccupations, Didier Dubois semble finalement un peu moins emballé. "J’ai l’impression qu’en haut, ils ne comprennent pas nos problèmes", indique le président de l’Olympique Saint-Quentin. Comme si, finalement, le foot amateur ne prenait la lumière que quelques semaines, à la faveur de la crise sanitaire et des élections, avant de disparaître à nouveau dans l’oubli pendant plusieurs années. "Que ce soit Moulin, Thiriez ou Le Graët, je ne vois pas la différence. Ça ne va rien changer pour nous", regrette Didier Dubois.

Désabusé, certains présidents de clubs se détournent totalement de l’élection. Et le manque de visibilité des programmes des candidats – qui sont disponibles sur le site de la FFF – n’aident pas les acteurs du monde amateur à se forger une opinion. La proposition de loi "visant à démocratiser le sport en France", qui sera examinée en séance publique à l’Assemblée nationale à partir du 17 mars prochain, pourrait changer la donne. Conformément à la promesse d’Emmanuel Macron de 2017, les présidents de fédérations pourraient désormais être élus directement par les clubs, comme à la Fédération française de rugby (FFR). Une évolution qui placerait à nouveau le football amateur au centre des préoccupations lors de la prochaine campagne électorale à la FFF. Mais cette fois, face au poids du football amateur, les actes devraient obligatoirement suivre.

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