attentats Stade de France novembre 2015
Le Stade de France en cours d'évacuation suite aux attentats | AFP

Sidération au Stade de France

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Entre incrédulité et traumatisme, la soirée vécue à Saint-Denis durant le match amical France-Allemagne va laisser des traces. Alors qu'une série d'attentats se produisait dans Paris, mais aussi tout proche de l'enceinte, le match s'est déroulé "normalement" et n'a pas été arrêté. Une décision de sagesse pour éviter tout mouvement de foule. Ce qui n'a pas empêché de vivre cette rencontre, évidemment devenue secondaire, d'une façon tout à fait surréaliste. Récit de ces heures devenues dramatiques.

Quand on a voyagé de Sao Paulo à Abidjan, en passant par Belgrade ou Moscou, pour y découvrir les ambiances dans les stades, souvent entouré de foules fanatisées, une explosion d'un engin pyrotechnique, style pétard ou même bombe agricole, a fini d'impressionner. Mais ce 13 novembre 2015, qui restera comme une date douloureuse pour toute une nation, ces détonations autour du Stade de France ont tout de suite sidéré. Jamais depuis son inauguration en 1998 l'enceinte dionysienne n'avait été le théâtre d'une aussi forte déflagration. Lorsque la première se produit à l'extérieur, vers le secteur Est, après une vingtaine de minutes, au cours de ce match qui avait attiré près de 80 000 personnes, aucun signe de panique. C'est même festif. Le Club des Supporters dans le virage nord assure la claque. On reprend les chants du kop, les premières ola se mettent en place et les spectateurs s'enflamment pour les chevauchées de Paul Pogba ou les dribbles d'Anthony Martial. Une seconde détonation (on parlera vite d'une troisième explosion ?) se produit quelques minutes plus tard. Sur son aile gauche, Patrice Evra tourne la tête.

Quelques secondes de flottement

Dans son but, le regard d'Hugo Lloris abandonne le jeu et se tourne naturellement vers ce bruit infernal. Jamais dans ce lieu le sol n'avait tremblé de la sorte, même durant un laps de temps éphémère. Certains, goguenards, applaudissent même, sans imaginer l'horreur qui se produit de l'autre côté des tribunes. En tribune de presse, tout le monde se regarde. C'est à peine si on relève l'ouverture du score par Olivier Giroud, juste avant la pause. Les premières informations parviennent dans la salle de presse, avec des fusillades signalées dans Paris. À cinq kilomètres de là. Puis un journaliste l'assure : une brasserie jouxtant le stade a été pris pour cible. Et il y aurait des victimes. Stupeur. Quelques secondes de flottement. Le match va reprendre. Évidemment, pendant que vingt-deux bonshommes courent après le ballon en contre-bas, chacun part à la pêche aux nouvelles sur les réseaux sociaux. Et là, on change de dimension. Chacun prend conscience de la gravité des faits. Le président Hollande vient d'être exfiltré en urgence du Stade de France pour rejoindre la cellule de crise au ministère de l'Intérieur, la zone Est de la capitale est en état de siège et, sur place, le public pourrait être consigné à l'intérieur du stade, par sécurité, jusqu'à nouvel ordre.

L'inquiétude grandit lorsque les stadiers rabattent discrètement les grilles d'accès au SdF pour ne pas laisser les gens sortir. La crainte d'un mouvement de foule gagne rapidement les autorités puisque, rapidement, les mêmes portiques sont ouverts de nouveau. Alors qu'il reste vingt minutes à disputer, les premières personnes quittent les gradins. Sans affolement. Un vendredi soir, veille de week-end, sans école prévue le lendemain, beaucoup de familles sont venues accompagnées d'enfants. On mesure déjà le carnage qu'aurait représenté un passage à l'acte dans les travées même. Les rumeurs se succèdent les unes aux autres. Les kamikazes auraient bien tenté de pénétrer, avant d'être bloqués puis de se faire sauter. Fin du match. Pas d'interview de Didier Deschamps, le sélectionneur. Un premier message est diffusé au public : conseil est donné de ne pas se diriger vers le secteur Est, bouclé, pour rejoindre les transports. Les trois autres zones sont franchissables.

Pas de stress apparent

Dehors, pas de panique. Probablement conscients de la présence de nombreux enfants et aussi rassurés par une présence policière à l'écoute et mesurée, les gens déambulent dans le calme vers les parkings et les gares de RER. Et puis, à la hauteur de la porte U, l'entrée des médias, soudain des cris. Menace avérée ou psychose incontrôlée ? Quoi qu'il en soit, nous sommes refoulés en tribune de presse, avec des gamins apeurés et en pleurs. On tente de rassurer, tout en cherchant à ne pas propager la bousculade. Les journalistes sur place sont sollicitées par leur rédaction pour témoigner en direct. Pendant ce temps-là, les supporters ont trouvé refuge sur la pelouse, avec le ballet des hélicoptères dans le ciel francilien et les sirènes au loin... La Gare du Nord aurait été bouclée, plus de rame pour rejoindre la capitale, frappée en plein cœur. Alors, on patiente. Pas de stress apparent. Les gens se parlent. Comme un besoin. Dans ces moments de tension extrême, rien ne vaut l'échange. Solidaires, Claude Puel, Bixente Lizarazu, Jérôme Rothen ou encore Raymond Domenech, présents sur place comme consultants, se mêlent aux conversations.

Une fois minuit passé, c'est décidé : tentons de rejoindre la station Plaine Saint-Denis-Stade de France. Parfaitement encadrés par les forces de l'ordre, les derniers groupes de spectateurs affluent par les quais. Ambiance surréaliste. Chacun sait maintenant ce qui s'est produit. Mais, comme un réflexe de défense ou une forme d'incrédulité, on plaisante encore entre potes et on discute tranquillement en attendant un hypothétique train. Et puis, l'idée traverse l'esprit : tout ce joli monde ferait une belle cible si une nouvelle vague d'actes terroristes déferlait soudainement. Vite évacuer ce réflexe morbide pour montrer que l'on ne cède pas à l'absurde. La rame finit par arriver et rejoint la Gare du Nord à vitesse réduite. Comme une procession. Les gens n'ont plus qu'une idée en tête : vite rassurer les proches au téléphone et rentrer au plus vite chez eux. Certaines lignes de métro fermées, certaines sorties bloquées, c'est le chaos feutré dans les couloirs avec certains qui errent à la recherche d'une issue pratique. Un calme relatif est pourtant toujours palpable. Au Stade de France, à leur tour sous le choc, les joueurs tricolores ont été informés des événements de la soirée et la délégation allemande n'a toujours pas quitté les lieux. Voile de tristesse. Rien ne sera plus jamais comme avant.

Nicolas Gettliffe