Préjugés, doutes, intégration... Le parcours sinueux des joueurs français partis en Ukraine

Publié le , modifié le

Auteur·e : Vincent Daheron
Maxime Do Couto
Maxime Do Couto (à gauche) avec son maillot de l'Olimpik Donetsk. | Olimpik Donetsk

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Des joueurs français évoluant en Première division ukrainienne évoquent leur parcours avant le match France-Ukraine de ce mercredi 24 mars au Stade France, comptant pour les éliminatoires de la Coupe du monde 2022. Leurs trajectoires, sinueuses, épousent une histoire particulièrement originale et inhabituelle dans le football moderne.

"Quand t’es formé à Nice et que tu finis en Ukraine, c’est sûr que quelque chose n’a pas fonctionné." Alvaro Ngamba est lucide sur son parcours qui l’a amené, comme cinq autres Français ainsi que Farès Bahlouli, sur les bords du Dniepr, ce fleuve traversant du nord au sud ce pays de l’Europe de l’est.

Bahlouli, l’ancien espoir lyonnais, monégasque et lillois a rejoint la Troisième division ukrainienne (le FK Metal) au début du mois de mars. Alvaro Ngamba, Maxime Do Couto, Issiar Dramé, Pape-Alioune Ndiaye, Vagner Gonçalves et Maroine Mihoubi évoluent pour leur part en Première division.

Ils font partie de ces joueurs issus des meilleurs centres de formation de l’hexagone qui n’ont pas réussi, pour l’instant, à percer dans leur pays. Ils font partie de ces baroudeurs, de ces jeunes joueurs qui se sont heurtés, plus ou moins brutalement, au milieu du foot professionnel et à ses dérives.

"J'étais dans le noir, je doutais même de ma propre existence"

À 24 ans, Maxime Do Couto a déjà vécu beaucoup de choses. INF Clairefontaine, centre de formation à Tours et sélection des moins de dix-neuf ans avec le champion du monde Lucas Hernandez (Bayern Munich) ou encore Moussa Dembélé (Atlético de Madrid), Maxwel Cornet (OL) et Abdou Diallo (PSG).

L’ailier effectue ses premiers pas en Ligue 2 alors qu’il n’a pas encore seize ans. Les deux années suivantes, il enchaîne 16 apparitions avant que tout se grippe avec l’arrivée d’un nouveau coach. "J’ai fait une saison sans jouer, se souvient-il. Je pense que Tours ne s’est pas très bien comporté avec moi et notre relation avec le coach s’est dégradée."

Pour Alvaro Ngamba, 22 ans, la rencontre avec des agents peu vertueux le mèneront en Troisième division italienne au sortir de sa formation à l’OGC Nice. "J’avais 18 ans, c’était ma première fois loin de la France, loin de ma famille, se remémore-t-il. Ce n’était pas ce qu’on m’avait promis." À la fin de la saison, le milieu défensif tente de rompre son contrat avec Paganese et passe près d’un an et demi sans club. "J’étais un peu blasé du foot business", consent-il.

Un premier contact est alors pris avec Kolos Kovalivka, son club actuel en Ukraine, pour un essai. Le test est concluant et Alvaro Ngamba pense enfin renouer avec le foot professionnel. "On s’était mis d’accord avec le club, explique-t-il, mais mon agent leur demandait de l’argent dans mon dos, sans que je le sache." Le deal ne se fait pas et après une rapide pige en Lettonie, le natif de Yaoundé (Cameroun) dépérit. "J’ai pensé arrêter le foot, décrit Ngamba. J’étais dans le noir, je doutais même de ma propre existence, je ne dormais plus la nuit, j’avais pris du poids."

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Alvaro Ngamba revient en Ukraine par la petite porte, en Troisième division, avant que Kolos Kovalivka ne revienne à la charge en janvier 2021. S’il "ne touche pas le million" comme il dit dans un sourire, l’ancien Niçois retrouve le goût du football.

Issiar Dramé et Maxime Do Couto découvrent aussi l’Ukraine par le biais de leur agent. "Je voulais vraiment partir de Lyon, souffle le premier. Je voulais des garanties de temps de jeu" Pendant sa formation, il faisait parfois équipe avec Houssem Aouar (Lyon), Rayan Cherki (Lyon), Amine Gouiri (Nice) ou encore Pierre Kalulu (AC Milan).

"J'ai des amis qui me racontent que c'est la guerre, ça bombarde tous les jours"

Mais pour tous, l’Ukraine est un pays inconnu, lointain, et surtout jamais envisagé alors que les yeux se tournent, rêveurs, vers l’Angleterre ou l’Espagne durant l’adolescence. "Avec ma petite sœur, j’avais regardé sur internet et vu que 70% des gens quittaient la ville, se marre Maxime Do Couto quand l’Olimpik Donetsk s’intéresse à lui. Ma mère m’avait dit : "C'est mort tu ne vas pas là-bas.""

Pour Alvaro Ngamba, les histoires qu’on lui conte ne sont pas bien différentes : "Mon agent me disait : "J’ai des amis qui me racontent qu’il y a la guerre, ça bombarde tous les jours", mais c’était pour me faire peur." Issiar Dramé, le plus jeune d’entre-eux (22 ans depuis février), déterminé, ne s’est pas vraiment posé de questions. "Ça ne m’a pas surpris, ni effrayé. Ce n’est pas quelque chose que j’ai pris à légère."

Finalement, Issiar Dramé et Maxime Do Couto, qui jouent sous les couleurs de l’Olimpik Donetsk et Alvaro Ngamba pour Kolos Kovalivka, vivent tous à Kiev. Les clubs comme Donetsk, situés à l’est du pays, théâtre de la guerre du Donbass, évoluent désormais dans la capitale ukrainienne.

Arrivé depuis maintenant trois ans, Maxime Do Couto joue le rôle du grand frère et accompagne ses compatriotes. Pourtant, son intégration n’a pas été des plus simples en 2018. "Je suis arrivé en juillet, j’avais pris des bonnets parce que pour moi il faisait froid là-bas mais en fait c’était un été comme en France", rigole le natif de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine).

"Qu'est-ce que je fous là ?"

Pendant ses deux premiers mois, le frère de l’agent qui l’a rapatrié l’accompagne au quotidien pour l’aider et traduire chaque consigne à l’entraînement. "Quand il est parti, ça m’a fait mal, admet-il. Je m’en rappellerai toute ma vie, c’était un choc. Il n’y avait plus personne pour parler en français." 

La première année est difficile et Do Couto comprend qu’il doit prouver plus que les autres pour s’intégrer. "Les Ukrainiens sont curieux, gentils, accueillants mais tu dois être deux fois meilleur qu’eux pour gagner ta place. Quand t’es loin, que tu ne joues pas, tu te dis Qu’est-ce que je fous là ?" 

Alvaro Ngamba (à gauche) sous les couleurs de son équipe ukrainienne, Kolos Kovalivka.
Alvaro Ngamba (à gauche) sous les couleurs de son équipe ukrainienne, Kolos Kovalivka. © Kolos Kovalivka

"Je ne me suis pas acclimaté à 100% parce que je ne suis pas encore apte à tenir une conversation", confie Alvaro Ngamba. Pour Issiar Dramé, la donne est plus simple quand il rejoint l’équipe de Maxime Do Couto en octobre 2020. "Le fait qu’il parle français m’a aidé, je parlais très peu anglais et pas du tout russe, le remercie l’ancien Lyonnais. Il m’a aidé à communiquer avec les coéquipiers, même dans la vie."

"J'ai peut-être un avenir alors que je ne pensais plus au foot"

Qu’ils y soient depuis plusieurs années ou plus récemment, tous affirment s’y plaire. "Je ne dis pas que c’est le paradis, mais les Français dénigrent beaucoup sans avoir vu", estime Alvaro Ngamba. "Après avoir été seul pendant trois ans, tu grandis en tant qu’homme et joueur", reconnaît Maxime Do Couto.

Pour autant, l’Ukraine n’est qu’une étape pour eux, "un tremplin" comme l’assurent Issiar Dramé et Alvaro Ngamba. Ce dernier a même repris goût au ballon rond : "J’ai peut être un avenir, une perspective positive alors que ne pensais plus au foot." "Je suis intimement convaincu que je vais réussir, se persuade Maxime Do Couto. J’adore le football, je ne lâcherai pas l’affaire."

C’est par cet amour du foot qu’ils se sont exilés à l’autre bout de l’Europe pour réaliser leurs rêves, ou plutôt à la poursuite de leurs rêves. Ils doivent faire leur preuve, semaine après semaine, et encore davantage face aux mastodontes du championnat que représentent le Shakhtar Donetsk et le Dynamo Kiev (respectivement deuxième et premier du championnat ukrainien) pour montrer qu’ils ont le niveau européen auquel ils aspirent.

Ces deux clubs, éliminés en huitièmes de finale de la Ligue Europa la semaine passée, comportent 20 des 33 joueurs qui figurent dans la liste élargie de la sélection ukrainienne qui affrontera l’équipe de France ce mercredi 24 mars. Nul doute que les expatriés tricolores en Ukraine auront un œil particulièrement attentif sur cette opposition entre leur pays d’origine et celui d’adoption. "C’est le pays qui m’a remis dans le foot", conclut, reconnaissant, Alvaro Ngamba.

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