"Je n'étais pas là pour vendre un produit", Philippe Tournon raconte sa vie comme chef de presse des Bleus

Publié le , modifié le

Auteur·e : Paul Péret
Philippe Tournon
Le chef de presse de l'équipe de France, Philippe Tournon, le 30 mai 2018, à Clairefontaine (Yvelines) lors de la séance photo officielle des Bleus avant le Mondial en Russie. | FRANCK FIFE / AFP

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Sa silhouette a longtemps fait partie du décor des conférences de presse de l’équipe de France de football. De 1983 à 2018, avec une interruption de 6 ans (2004-2010), lorsque Raymond Domenech a entraîné les Bleus. Philippe Tournon a géré la parole des sélectionneurs et joueurs de l’équipe de France, lorsqu’ils répondaient aux questions des journalistes, de plus en plus nombreux à assister aux réunions presse.

Il a côtoyé 7 présidents de la FFF (Fernand Sastre, Jean-Fournet-Fayard, Jacques Georges, Claude Simonet, Jean-Pierre Escalettes, Fernand Duchaussoy et Noël Le Graët), 9 sélectionneurs (Michel Hidalgo, Henri Michel, Michel Platini, Gérard Houllier, Aimé Jacquet, Roger Lemerre, Jacques Santini, Laurent Blanc et Didier Deschamps), 253 joueurs et passé 337 matches sur le banc de touche.

Témoin privilégié, il raconte dans "La Vie en Bleu" (paru aux éditions Albin Michel au début du mois) comment le football a changé de dimensions, au travers de nombreuses anecdotes. Il confie à france tv sport des détails supplémentaires pour mieux comprendre ce qui se passe à Clairefontaine (résidence des Bleus) ou au 87 boulevard de Grenelle à Paris (siège actuel de la fédération française).

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps (plus de 2 ans après la finale de la Coupe du monde 2018), avant de faire paraître ce livre ?
Philippe Tournon
 : "Il était hors de question dans mon esprit de «balancer» ! C’était une résolution prise de longue date : je me voyais mal trahir des secrets, dont j’avais été le témoin. Que ce soit dans les vestiaires, les causeries d’avant-match, les stages ou les voyages…6 mois après la finale de Moscou (NDLR : victoire en finale de la Coupe du monde contre la Croatie le 15 juillet) j’ai reçu une première sollicitation d’un éditeur. Il y en a eu 4 autres par la suite ! Et là, je me suis finalement laissé convaincre par mon éditrice à Albin Michel. Avec mon épouse Elisabeth, on a rassemblé toutes les notes que j’avais prises durant toutes ces années et nous les avons mises en forme."

Vous avez enchaîné deux vies professionnelles : le journalisme et le poste de chef de presse de la fédération française…
PT : "Pendant plus de 15 ans, j’ai été journaliste à L’Equipe et dans le livre, je raconte la vie d’un reporteur et la proximité que nous avions à l’époque avec les joueurs et l’encadrement. Nous étions beaucoup moins nombreux à les suivre et donc nous voyagions alors dans les mêmes avions, logions dans les mêmes hôtels, accédions aux vestiaires sans aucun cerbère pour filtrer l’entrée. Inimaginable aujourd’hui ! Et puis après la Coupe du monde 1982, Fernand Sastre et Michel Hidalgo m’ont sondé en prévision de l’Euro 1984, organisé en France. Il faut se souvenir qu’à l’époque les sollicitations et les relations avec les médias n’avaient rien à voir avec ce qu’elles sont aujourd’hui. On partait d’une page blanche ! Il a fallu convaincre des deux côtés de l’utilité de la fonction. Les entraîneurs et les joueurs qu’ils avaient un savoir-faire alors que les journalistes avaient un pouvoir : le faire savoir…

Mais aux yeux de certains confrères, j’étais un traître, passé à l’ennemi ! Je devais les persuader qu’il fallait OR-GA-NI-SER les relations avec les sélectionnés et leur fournir de bonnes conditions de travail alors que les joueurs et l’encadrement étaient méfiants par nature… Avec le temps, et les résultats, les suiveurs ont été de plus en plus nombreux et il a fallu limiter l’accès à ce qui est devenu sous Aimé Jacquet une «bulle». L’accès à la Résidence des Bleus est devenu très restreint. Durant la Coupe du monde en France en 1998, on avait même construit un chapiteau pour accueillir les médias. Aujourd’hui, il y a un auditorium ! J’ai toujours veillé à conserver le principe des entretiens individuels au moins une fois durant un rassemblement mais c’est devenu plus en plus difficile. Aujourd’hui, la zone mixte d’après-match ressemble presque à un cirque ! Tout est monnayé dans les grands événements, à commencer par les «flash interviews» des télés et des radios. Ça peut devenir interminable pour les médias et pour les joueurs aussi…"

"Pas là pour vendre un produit "

Dans votre livre, vous donnez quelques coups de cœur et adressez aussi quelques coups de griffes…
PT
 : "Je rends hommage à des personnes, qui à mes yeux, méritent plus de reconnaissance et de crédit. Je pense notamment à Georges Boulogne que j’ai rencontré quand il s’est occupé des juniors et qui est à l’origine de la Direction Technique Nationale. Il a été snobé, décrié mais c’est l’artisan de la formation à la française. Beaucoup de pays envient notre système. Il n’y a qu’à constater le nombre de joueurs, éduqués en France et qui ont fait et font le bonheur de clubs étrangers. Au même moment, il y a eu Fernand Sastre à la tête de la FFF. C’est lui qui a présidé, avec Michel Platini, le comité d’organisation de la Coupe du monde 1998 mais il est décédé à son entame. Auparavant, il a tracé la voie et transformé la fédération de fond en comble. On lui doit la réussite sportive (victoire) et financière de l’Euro 1984. Et puis j’ai un faible pour Serge Chiesa. Un talent pur de l’Olympique Lyonnais, qui a préféré tourner le dos à la sélection nationale au début des années 1970 pour privilégier sa vie personnelle.

Puisqu’on parle de l’OL, il m’est difficile de ne pas évoquer son président Jean-Michel Aulas. Je salue la réussite financière et sportive (notamment sa section féminine et sa multitude de titres européens) mais je suis nettement plus réservé sur sa communication tous azimuts… Une spécialité presque française puisque, à des degrés divers, on a eu d’autres présidents de clubs qui ont fait parler d’eux (Bernard Tapie, Claude Bez, …). Le rôle et le profil des présidents de la fédération ont aussi changé durant ma présence à la FFF. J’en ai  connu 7 au total… J’ai du mal enfin à reconnaître mon premier métier (journaliste). On est aujourd’hui dans l’instantanéité, dans les effets de manche, le «buzz» (NDLR : Philippe Tournon distille plusieurs anecdotes dans son livre à ce propos). Je ne suis pas certain que ça fasse beaucoup avancer le débat…"

Aujourd’hui, si c’était à refaire, voudriez-vous être journaliste et chef de presse ?
PT
 : "La concurrence entre médias a toujours existé (NDLR : Philippe Tournon rappelle ainsi le «putsch de la Toussaint 1988», au cours duquel Michel Platini a remplacé Henri Michel à la tête de la sélection. Jacques Vendroux, de Radio France, était dans la confidence mais c’est Eugène Saccomano d’Europe 1 qui lui a brûlé la politesse !). Aujourd’hui, les journalistes doivent compter sur un nouvel acteur : les réseaux sociaux. Les joueurs sont des mini-entreprises désormais. Ils contrôlent et filtrent leur communication à travers leurs comptes Instagram ou Twitter. Ou d’autres s’en chargent pour eux ! Malgré tout, face à la presse, il y a des gens habiles, doués, qui maîtrisent les codes mais vous avez aussi des joueurs dont la réponse est plus courte que la question posée… J’ai d’autant plus du mal à le comprendre à l’ère du média training.

Remarquez, c’est aussi valable pour les sélectionneurs (NDLR : la lecture des pages 235-236 est édifiante à propos de celui qui fut à la tête des Bleus entre 2002 et 2004…). Je n’ai jamais voulu être désigné comme attaché de presse mais bien comme chef de presse. Je n’étais pas là pour vendre un produit mais pour m’occuper des Bleus. La nuance est d’autant plus d’importance que les gens du marketing veulent tout contrôler et tout dicter. Je rappelle dans mon livre que la réussite d’Aimé Jacquet en 1998 ou de Didier Deschamps 20 ans plus tard a été de mettre le sport au centre de leur projet ; les autres secteurs devaient s’adapter en conséquence... Finalement, ma meilleure récompense, je l’ai eue à l’issue de ma dernière conférence de presse, avant la finale à Moscou. Les 150 journalistes présents ce jour-là et les deux joueurs conviés (Blaise Matuidi et Antoine Griezmann) m’ont gratifié d’une ovation debout. Je ne suis pas prêt de l’oublier."

"Ma liste des 23"

Pour finir, vous avez croisé plus de 300 joueurs sous le maillot bleu durant vos années à la FFF, quel serait alors votre liste des 23 pour un tournoi final ?
PT
 : "Je vous ai demandé 24 heures de réflexion car c’est un exercice difficile. Equilibrer les lignes, tenir compte des époques, composer un groupe appelé à cohabiter plusieurs semaines… ! Pour l’établir, j’ai tenu compte aussi de la polyvalence éventuelle de certains joueurs et du niveau de performance chez les Bleus, privilégié par rapport à celui observé en club. Voici mes 23, par ordre alphabétique et par secteur. Je ne vais pas me faire que des amis mais j’assume !!!"

Les 23 de Philippe Tournon

Gardiens : Joël Bats, Fabien Barthez et Hugo Lloris

Défenseurs : Patrick Battiston, Max Bossis, Laurent Blanc, Marcel Desailly, Bixente Lizarazu, Lilian Thuram et Raphaël Varane

Milieux de terrain : Didier Deschamps, Alain Giresse, N’Golo Kanté, Michel Platini, Paul Pogba, Jean Tigana et Zinedine Zidane

Attaquants : Antoine Griezmann, Thierry Henry, Kylian Mbappé, Jean-Pierre Papin, Franck Ribéry et Dominique Rocheteau

Paul Péret paul_peret

Equipe de France de football