Antoine Griezmann 2017
Antoine Griezmann célèbre le premier but des Bleus refusé par le VAR, quelques secondes plus tard. | AFP

Ça s'est passé un 28 mars 2017 : le premier recours à la VAR en France

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Mars 2017, invaincue depuis la finale de l’Euro perdue face au Portugal, l’équipe de France accueille l’Espagne pour un match amical de gala. Une affiche de prestige avec des stars en pagaille. Pourtant, ce jour-là, les projecteurs se braquent hors du terrain, plus précisément au pied virage nord du Stade de France où stationne un bus : celui du VAR, utilisé pour la première fois dans l’Hexagone. 

Saint-Denis, Stade de France, 28 mars 2017. La France du ballon rond pleure encore Raymond Kopa, disparu trois semaines plus tôt. D’ailleurs, à l’entrée des joueurs, un tifo rend hommage au premier ballon d’or français, avant que ne résonnent les hymnes : la Marseillaise, évidemment, et la Marcha Real, en l’honneur de l’Espagne, puisque ce soir-là les Bleus affrontent la Roja. Une affiche de gala choisie pour être un match test pour le tout nouveau dispositif d’assistance vidéo à l’arbitrage : le VAR. Et pas de doute, ce sera bien lui la star de la soirée, loin devant Kylian Mbappé, titulaire pour la première fois en Bleu à cette occasion.

Une vidéo avare avec les Bleus

Bousculés à domicile, les Bleus perdent ce soir-là leur invincibilité face à une Espagne fidèle à ses principes, qui atteint jusqu’à 71% de possession de balle. Score final : 2 à 0 pour les Espagnols, grâce à des buts de David Silva et Gérard Deulofeu. En tribune presse pour So Foot, Maxime Brigand se souvient : "L’équipe de France s'est faite dévorer ce jour-là. Les débats tournaient autour de la défaite des Bleus qui était quand même assez inquiétante, surtout que Deschamps avait tenté un 4-4-2 en losange un peu bizarre avec un duo Mbappé-Gameiro"

Mais l’homme du match, c’est bien le VAR, qui intervient sur deux actions décisives : d’abord en refusant un but à Griezmann pour un hors jeu de Kurzawa à 0-0, puis en accordant le second but espagnol à Deulofeu, signalé hors jeu dans un premier temps. Lui aussi journaliste, Christophe Kuchly se souvient : "C’étaient des bonnes décisions, d’un point de vue sportif. Pourtant, sur Twitter, on voyait que les gens n’étaient pas forcément convaincus, notamment à cause de l’ascenseur émotionnel que provoquait le VAR". Maxime Brigand confirme : "Tout de suite, ce qui nous a marqués, c'est le temps nécessaire à la prise de décision. Sur le but de Deulofeu, l'arbitre a mis 40 secondes à valider le but mais dans un stade, on a l'impression que ça dure 5 minutes, c'est terrible".

Curiosité de la soirée, le VAR ne convainc pas pour ses premières minutes en France. "J'ai compris dès cette soirée le problème qu'on aurait avec le VAR : tous les arguments pour la vanter ou la démonter sont valables. Tous. C'est une question de ressenti le VAR, comme s'il y avait deux visions de voir le monde. D'un côté, tu as les défenseurs de la justice. De l'autre, ceux des émotions et de l’humain" expose Maxime Brigand. En zone mixte, les joueurs sont tout aussi partagés.

"Ça a un peu tué notre match", juge alors Layvin Kurzawa, avant de développer : "Tout le monde faisait des erreurs, ça faisait partie du foot. Ça devrait continuer comme ça". Dans la foulée, Kevin Gameiro enfonce le clou : "Ça casse un peu la beauté du match, mais on était prévenu avant le match, on savait comment ça allait se passer". A quelques mètres de là, Hugo Lloris affirme de son côté tout le contraire "C'est une bonne chose parce que cela rend les décisions justes", tout comme Tiémoué Bakayoko, qui relativise : "J'y suis plutôt favorable. Cette fois, ça a été en faveur des Espagnols, c'est comme ça". De son côté, la FIFA se dit « satisfaite » du test du soir. 

L'heure du bilan

Trois ans après ce premier test, le VAR n’a toujours pas convaincu. "J'ai l'impression que les décisions sont encore très longues à tomber et que surtout, certains arbitres essaient de s'en passer. Ce qui donne une chose logique : des arbitres qui ont envie d'avoir raison et des arbitres qui ont envie d'être aidés" analyse Maxime Brigand, qui conclu : "Le foot n'est pas encore prêt pour le VAR. Franchement, c'est invivable émotionnellement d'attendre parfois une minute pour célébrer un but. Tu tues l'émotion même du sport en faisant ça".

Un constat partagé par Christophe Kuchly : "L’argument souvent avancé, c’est la période de rodage, mais le rodage ne dure qu’un temps. Là, le VAR a trois ans et il créé encore beaucoup de polémiques, notamment sur les hors jeu au millimètre. Même l’Angleterre, le dernier pays qui s’y est mis, et le pays le plus fortuné en foot, n’arrive pas à en faire une bonne utilisation. Cela montre que l’évolution est limitée. On a un outil qui repose sur des images qui, selon l’angle, la vitesse, suggèrent des choses différentes. Ce sera toujours un jugement un humain qui décidera".

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Finalement, trois ans après son introduction lors de France-Espagne, le VAR n’a toujours pas apporté les réponses souhaitées. Ou alors, il l’a fait en posant de nouvelles questions : "A combien de secondes avant un but peut-on remonter pour utiliser le VAR ?", pose par exemple Christophe Kuchly, pour qui "La vidéo essaye de mettre de l’objectivité à la place du ressenti de l’arbitre. Elle produit même un doute sur des soupçons de trucage quand les images sont indiscutables mais que ce n’est pas sifflé. Les discours « on n’est pas arbitré comme des gros », qui existaient déjà, sont de plus en plus présents. On en vient à discuter de l’outil en plus de l’arbitre, ça nous éloigne de plus en plus du jeu".

Vous l’aurez compris, pour ses trois ans, rares seront ceux qui souhaiteront un « joyeux anniversaire » au VAR, tant il a retourné l’opinion public en sa défaveur depuis son introduction. Et Maxime Brigand n’en fera sûrement pas partie : "Pour l'instant, ça m’emmerde. J'ai l'impression que si ça a tué certaines formes d'injustice, ça a surtout fait perdre de son essence au foot et on n'avait pas besoin de ça pour que le foot change. Il le fait bien assez de lui-même". De toute façon, la popularité du VAR est évolutive, comme le rappelle Christophe Kuchly : "Si le VAR intervient souvent en faveur de votre équipe, ou en défaveur, ça influe sur le jugement des gens. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de supporters monégasques en faveur du VAR cette saison…". En revanche, du côté des supporters français après la Coupe du monde 2018…

Adrien Hemard @AdrienHemard