Au Beitar Jérusalem, club dit raciste, un rachat émirati qui ne passe pas

Publié le , modifié le

Auteur·e : Denis Menetrier
Le groupe de supporters La Familia, en 2016
Le groupe de supporters radicaux La Familia, ici lors d'un match en 2016 | Abir Sultan/EPA/Newscom/MAXPPP

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Annoncé en grande pompe début décembre, le rachat du Beitar Jérusalem par un investisseur émirati, n’a toujours pas été validé. Près de deux mois plus tard, l’opération, très symbolique en raison de la réputation du Beitar, est en danger. Un échec ferait les affaires d’une frange extrémiste de supporters du Beitar, ouvertement raciste et qui ternit l’image du club à l’international.

Le 8 décembre dernier, le Beitar Jérusalem était en passe de devenir un symbole. Le symbole d’un club, dans le monde du sport, réputé pour être anti-arabe, qui incarnerait à la perfection le rapprochement entre Israël et les Émirats arabes unis à la suite des accords d’Abraham, signés en septembre dernier entre les deux États. Une normalisation inattendue des relations au Moyen-Orient, qui entraîne depuis de nombreux accords dans plusieurs secteurs. Dernièrement, Israël a ainsi annoncé l’ouverture d’une ambassade à Abu Dhabi. Et le monde du sport n’est pas en reste.

Il y a moins de deux mois, donc, Moshe Hogeg, président du Beitar Jérusalem, annonçait fièrement le rachat de 50% des parts du club par le riche investisseur émirati Hamad Ben Khalifa Al-Nahyan, cousin éloigné de l’homme fort des Émirats, Mohammed Ben Zayed. "Ce rachat a été considéré comme une révolution. Voir le Beitar être en passe d’être racheté par un Émirati, c’est un signe d’espoir", assure Jonathan Serero, journaliste pour le site d’information israélien i24news.

Mais près de deux mois plus tard, l’hypothèse d’un rachat a pris du plomb dans l’aile. La Fédération israélienne de football (IFA), qui est la seule à pouvoir approuver l’opération, l’a invalidée une première fois début janvier pour se pencher davantage sur le cas Ben Khalifa. Le 24 janvier dernier, le site spécialisé BabaGol annonçait que le rachat était "en danger". Des remous qui inquiètent les fans du Beitar Jérusalem, club historique qui a acquis une réputation sulfureuse en raison de son principal groupe de supporters, "La Familia".

Une image dégradée à l’international

À l’annonce du rachat en décembre, environ 200 des membres les plus extrémistes de La Familia se sont réunis lors d’une manifestation pour protester contre l’arrivée de Ben Khalifa dans le capital du club. Une opposition à cette opération à la portée diplomatique très symbolique qui s'est manifestée à travers l'inscription d'un tag "Fuck Dubaï" sur les murs du stade du Beitar. Ouvertement anti-arabes, avec des slogans tels que "Mahomet est mort" ou "Je déteste tous les Arabes", les supporters de La Familia ont souvent fait parler d’eux ces dernières années.

En 2013, le Beitar Jérusalem avait cédé à la pression de ce groupe et renvoyé deux joueurs tchétchènes de confession musulmane de son effectif. Car cette frange extrémiste de La Familia refuse de voir des musulmans porter le maillot jaune et noir du chandelier à sept branches ou faire partie de l’équipe dirigeante du club. Cette histoire avait notamment entraîné la sortie du documentaire Forever Pure en 2016, qui se plongeait dans l’histoire du groupe La Familia. Exaspéré par les excès de ces supporters extrémistes, certains fans du Beitar Jérusalem ont même créé en 2014 le club du Beitar Nordia.

Depuis, le club du Beitar vit avec cette imagée dégradée à l’international. Mais ses dirigeants successifs ont tenté de vider les tribunes de ces propos nauséabonds. Certains hommes politiques, comme Reuven Rivlin, président d’Israël depuis 2014 et grand supporter du Beitar - tout comme le premier ministre Benyamin Netanyahou - , se sont même penchés sur la question. Moshe Hogeg, président du club depuis 2018, s’est empressé d’accélérer ce changement.

Avant de proclamer, le jour de l’annonce du rachat qui apparaissait comme une victoire pour lui : "L’image raciste du Beitar était l’un des éléments clés qui m’a amené à acheter ce club. J’adore le football et je pensais qu’acheter le Beitar était une opportunité de régler ce problème de racisme, qui entache la réputation de l’équipe. Et de faire quelque chose de plus grand que le football, en tant que tel."

"95% des supporters sont en faveur du rachat"

"La Familia reste le plus grand groupe de supporters aujourd’hui, mais la part raciste et xénophobe a considérablement diminué", constate Jonathan Serero. "Hogeg a réussi à changer le club en profondeur. Il n’y a plus de chants racistes dans le stade depuis son arrivée", confirme Aviv Magadino*, membre de La Familia qui se positionne en faveur du rachat. Car au sein même du groupe où sévit la frange des supporters extrémistes, les désaccords sont nombreux concernant l’arrivée de Ben Khalifa au club. "Nous sommes en 2021, il faut évoluer, et je pense que 95% des supporters du Beitar sont en faveur du rachat", ajoute Magadino.

"Les supporters du Beitar ont évolué, ils veulent voir un meilleur football, et pour ça, le rachat est une bonne nouvelle. Maintenant, il y a ces 5% de supporters qui sont très bruyants et qui donnent une mauvaise image du club", regrette de son côté May Masasa, supporter du Beitar qui assume être régulièrement d’accord avec les positions de La Familia. Parmi cette minorité de supporters bruyants opposés à l’arrivée de Ben Khalifa, Tomer Patihi*, membre très proche du noyau dur de La Familia. Ce dernier, soldat de Tsahal (l’armée de défense d’Israël), a participé à la manifestation de décembre contre le rachat du club.

Moshe Hogeg et Hamad Ben Khalifa Al-Nahyan, le 8 décembre 2020, lors de l'annonce du rachat du club.
Moshe Hogeg et Hamad Ben Khalifa Al-Nahyan, le 8 décembre 2020, lors de l'annonce du rachat du club. © EPA/MAXPPP

"Le Beitar n’a jamais eu de joueur arabe ou d’entraîneur arabe. Et il n’y aura pas de dirigeant arabe. C’est une tradition ici. Jérusalem, c’est la capitale d’Israël et la capitale des juifs. Pour cette raison, les joueurs du Beitar doivent absolument être d’origine juive. Parce que Jérusalem est un symbole", explique Tomer Patihi. À l’été 2019, ce dernier faisait partie des supporters qui avaient demandé que la nouvelle recrue du club, Ali Mohamed, nigérien de confession catholique, change l’inscription à l’arrière de son maillot. Il paraissait inconcevable pour ces fans que ce nom à consonance musulmane soit proclamé dans le stade du Beitar.

De meilleurs résultats et le tour est joué ?

Mais depuis ces polémiques engendrées par La Familia, la majorité jusque-là silencieuse se fait davantage entendre. Hogeg et plus de 1 000 supporters en faveur de l’arrivée de Ben Khalifa ont même organisé une contre-manifestation pour s’opposer à celle des membres de La Familia. Et alors que l’opération de rachat à la portée symbolique très forte est actuellement bloquée, c’est toute l’image du club qui se joue. "En cas d’échec du rachat, ce serait un coup très dur pour le club", souligne Jonathan Serero. La frange extrémiste du Beitar se saisirait de cette nouvelle pour en faire leur victoire, quand bien même l’échec des négociations ne s’expliquerait pas par leur militantisme.

Car l'arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche pourrait avoir un impact sur l'arrivée de Ben Khalifa au Beitar. "Je pense que le ralentissement du rachat est lié au changement d’administration aux États-Unis. Il y a un refroidissement du dossier", explique le journaliste de i24news, alors que l'IFA étudie toujours les antécédents judiciaires du riche émirati.

Malgré les évolutions au Moyen-Orient après quatre années d'administration Trump, Biden soutient toujours la solution à deux États. Et le nouveau président des États-Unis a récemment gelé les contrats de vente d'armes à destination des Émirats inclus dans l'accord de normalisation signé par les EAU et Israël. La validation du rachat du Beitar pourrait donc s'étendre sur de longues semaines en attendant de déterminer la position du nouveau président américain vis-à-vis du Moyen-Orient.

De quoi faire réagir les supporters du Beitar Jérusalem, dont le club se retrouve une nouvelle fois sur le devant de la scène. "Mais à chaque fois qu’un article est publié sur le club, c’est pour mettre en avant cette minorité raciste", regrette May Masasa. Et alors que le club, actuel septième du championnat israélien, traverse une saison compliquée d’un point de vue purement sportif, le supporter du Beitar assure "que si l’équipe recommence à gagner des matches et des trophées, les voix qui se font entendre contre le rachat s’apaiseront d’elles-mêmes". Une manière de rappeler que, au-delà des enjeux diplomatiques, il ne s’agit finalement que de ballon rond et de rectangle vert.

*Les noms et prénoms ont été modifiés