Arsène Wenger : "La France a pris le problème à l'envers"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Fabien Lévêque
Arsène Wenger à la FIFA
Arsène Wenger nommé directeur du développement du football mondial | Ozan KOSE / AFP

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En ce jour de reprise de la Premier League, Arsène Wenger nous éclaire sur le foot anglais et analyse la crise qui secoue le ballon en France où "on a pris le problème à l'envers". L'ancien coach d'Arsenal appelle à un rapprochement entre les supporters et les clubs et verrait bien le PSG remporter la Ligue des champions.

Êtes-vous impatient pour la reprise de la Première League ?
Arsène Wenger
:"Tout le monde en Angleterre veut que ça reprenne. Le pays a été douloureusement frappé par le virus. On a vraiment douté de la reprise. Mais l'Angleterre sans football c'est pratiquement impossible."

Pensez-vous que c'est un risque de reprendre le football en Angleterre ?
AW : "On a l'impression que les chiffres baissent mais la pandémie n'est pas complètement terminée. Les supporters sont difficiles à canaliser et on a peur qu'ils viennent autour des stades. Il y a un petit risque."

Que pensez-vous du football à huis clos en Angleterre ?
AW
: "Ce sera une douleur supérieure au reste de l'Europe. C'est là que l'on vit le football en tribune avec le plus d'intensité. Donc c'est aussi dans cette situation que l'absence de supporter sera un vrai handicap."

Pourquoi ?
AW
: "Parce que lorsque tu vas à un match en Angleterre, tu sens tout de suite que c'est ici que le football a été inventé. Les supporters ne chantent pas en permanence mais ils répondent à l'intensité du spectacle. Ils vivent le jeu tel qu'il se passe sur le terrain."

Ça risque d'être brutal pour les joueurs.
AW : "Oui, l'absence de supporter accentue la différence entre les petites et les grandes équipes. Sans les supporters, ce fossé est agrandi entre les équipes."

Quel impact aura cette crise sur le football anglais ?
AW
: "On n'en sait rien, puisque la ligue est pratiquement jouée. Liverpool sera champion. Du coup, comme on a pu le voir ailleurs, les audiences de départ seront exceptionnelles et après le soufflet va retomber très vite. Je pense que l'on va tomber dans des chiffres en dessous des audiences habituelles des matches à la télévision.

Dans ce contexte, est-ce que ça a du sens de reprendre la PL ?
AW
: "Oui, ça a un sens de survie. Financièrement, cela reste nécéssaire avec les budgets qu'ont les clubs. Il y a un sens d'équité sportive, même s'il n'est pas idéal, il reste meilleur que toutes les autres solutions. C'est un double sens."

Prenez-vous du plaisir à regarder du football allemand ou espagnol sans public ?
AW
: "Je prends toujours du plaisir. Une belle action collective, un geste adapté à la situation me fait toujours plaisir… Mais j'en prends moins. Il y a deux spectacles pendant un match. Celui produit par les joueurs et les spectateurs et ceux qui regardent à la maison. Dans cette situation, on est à moitié content. On se rend compte que les supporters sont extrêmement importants. On l'avait peut-être perdu de vue avec le temps."

Est-ce que le football avait perdu son âme ?
AW
: "Je ne dirais pas son âme ! Mais depuis que j'ai commencé à entraîner jusqu'à aujourd'hui, la distance entre les différentes composantes du football s'est agrandie. Les joueurs et les médias, les joueurs et les supporters, les propriétaires et les supporters. Peut-être que les distances au fur et à mesure de l'évolution du jeu se sont agrandies. On a intérêt à créer une osmose en impliquant un peu plus les supporters dans la marche des clubs."

Comment avez-vous vécu cette petite guerre entre les dirigeants du football français ces dernières semaines ?
AW
: "La France, contrairement aux autres pays, a pris le problème à l'envers. Elle a pensé : comment pouvons-nous recommencer le championnat le 23 août, en terminant le championnat actuel ? Ils ont pris la date de départ de la prochaine saison. Du coup, ils ont eu peur de ne pas finir l'actuelle saison. En raisonnant comme ça, je comprends leur décision."

Pensez-vous que c'était une erreur d'arrêter le championnat de France aussi tôt ?
AW : "Jouer à huis clos, est la moins pire des solutions d'un point de vue sportif. Beaucoup d'équipes se retrouvent lésées. Mais les autorités du football français ne devraient pas avoir à faire à des procès d'intentions sur l'équité sportive."

Pensez-vous que le football français va accumuler encore plus de retard sur les autres championnats européens ?
AW : "Ce retard pourrait s'accentuer s'il se retrouve en difficulté financière. À ce moment, les clubs seraient obligés de revendre ses joueurs aux Européens. Mais le prêt d'état garantie va servir de pont entre aujourd'hui et le moment où il y aura de nouveau des entrées. Surtout que si on redémarre en août, on aura des rentrées avant les autres."

Comprenez-vous le combat comme le fait Jean-Michel Aulas ?
AW
: "Chacun défend son club. Aulas est contesté par rapport aux différents point de vue qu'il a eu. Il voulait d'abord l'arrêt de la saison et ensuite il défendait la reprise du football a tout prix. J'étais assez d'accord d'arrêter complètement la saison et reprendre à zéro la prochaine."

Etiez-vous pour une saison blanche ?
AW : "Pas blanche, c'est la pire des situations. La meilleure est de reprendre à huis clos. Dans la situation de la France, j'aurais préféré que la saison soit arrêtée à la 27e journée. Comme ça seuls les points acquis sur les terrains auraient été comptés."

Comment le football français va ressortir de cette crise ?
AW
: "On est champion du monde, on produit des joueurs à tire-larigot. Même les joueurs absents de l'équipe de France font partis des meilleurs à l'étranger. Je pense à Pléa et Thuram en Allemagne qui sont titulaires indiscutables dans leur club. Ce qui fait la qualité d'un pays, ce sont les joueurs pas l'argent."

Quelles impressions vous ont donné les querelles en France ?
AW
: "Je voulais que ça se termine le plus vite possible. Il faut trouver une unité. Je ne sais pas si la décision a été imposée par la politique ou les instances du football. Nous sommes dans le flou. On ne sait pas si le football a suivi la demande des politiques ou si les instances du football ont arrêté pour des raisons de congestion de calendrier entre cette année et la saison prochaine."

Pensez-vous que le football va changer après cette crise du Covid-19
AW
: "Les forts seront plus forts et les faibles plus faibles. Certains clubs vont ressortir de cette situation plus puissants. Beaucoup de petits clubs verront leurs joueurs partir pour des sommes moins hautes vers les gros clubs. Je pense que l'on retrouvera des chiffres vertigineux à partir de la saison prochaine. Je ne pense pas que 3 mois d'arrêt vont entacher le futur."

Ce n'est pas vraiment rassurant...
AW
: "Si vous dépensez l'argent que vous avez en caisse, ça va. Le danger est si vous dépensez l'argent que vous n'avez pas. Le football dans son ensemble va perdre 20% de son chiffre d'affaires sur l'année en cours. Les clubs en difficulté ne peuvent qu'être sauvés par leurs joueurs. La masse salariale représente entre 60 et 80% du budget du club. Ça passe par la réduction du salaire ou un paiement en différé."

Kylian Mbappé au Real Madrid pour 300 millions d'euros est-ce envisageable ?
AW
: "Je ne m'occupe pas des transferts. Je dis simplement que ce que l'on a vécu ne va pas provoquer un arrêt de l'inflation des prix des joueurs."

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Après 22 ans sur le banc d'Arsenal, qu'est ce qui vous manque le plus aujourd'hui ?
AW
: "L'intensité, l'incertitude de la compétition, la joie d'un match gagné. L'odeur de l'herbe, l'harmonie du jeu collectif."

Qu'est-ce qui pourrait vous faire replonger ?
AW
: "Un peu ma folie et mon addiction pour la compétition. J'ai fait 36 années au plus au niveau sans m'arrêter. C'est quelque part quelque chose dont j'aurai du mal à me débarrasser.

Avez-vous envie de retourner sur un banc ?
AW
: "Elle est toujours là. Mais j'ai d'autres satisfactions dans la vie, j'ai aussi plus de temps pour moi. La FIFA me donne la possibilité d'aider à ce que le football se développe dans le monde entier."

Quel serait le challenge le plus intéressant ? Un club ou une sélection ?
AW
: "Si je devais replonger, ça serait une sélection. Mais il y a une grosse différence de développement du football en Europe et dans le monde. Une des missions de la FIFA est de donner une chance à chacun dans le monde entier. J'aimerais beaucoup contribuer au développement pédagogique du football."

Quelle est la sélection qui vous ferait rêver ?
AW
: "Rien ne me fait rêver en ce moment. Je ne me suis pas posé la question actuellement. J'essaye de bien faire ce que je réalise. C'est assez difficile. La FIFA dispose de 211 pays dans le monde, il faut trouver un bon ratio entre coût et efficacité. Ce n'est pas facile."

Va-t-on vous revoir sur un banc de touche ?
AW
: "J'en sais rien. Vous me verrez autour des terrains, parce que c'est là que je suis le plus heureux. Vous savez, j'ai fait 1235 matches officiels à Arsenal. Avce les autres clubs, je dois être à 2000 matchs sur un banc de touche. C'est beaucoup de souffrance et de plaisir.

On a parlé de vous à la présidence du Stade Rennais.
AW
: "Je connais la famille Pinault. De temps en temps, lorsqu'on se voit, on parle de football. S'il me demande un conseil, je lui donne. Finalement, quand on voit comment le Stade Rennais se développe, ils n'ont pas besoin de mes conseils. Ce n'était pas d'actualité cette année."

Quel est votre pronostic pour la victoire en Ligue des Champions ?
AW
: "Je mettrais bien un billet sur le Paris Saint-Germain et un autre sur Manchester City. Les règles ont changé cette année, il n'y a plus de matchs à l'extérieur et à domicile. Tout va se jouer sur une rencontre. La pression sera plus forte et les chances seront mieux réparties. Le chemin sera plus court et si le Paris Saint-Germain parvient à pallier le manque de compétition, ils ont de bonnes chances d'y arriver."

Fabien Lévêque FabLeveque