Premier League : Le retour du Grand Méchant Leeds

Publié le , modifié le

Auteur·e : Hugo Monier
"Big" Jack Charlton, défenseur de Leeds en 1970
"Big" Jack Charlton, défenseur de Leeds en 1970 | SIPA

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Leeds a validé son ticket pour la Premier League ce week-end, après seize ans d'absence dans l'élite. Si l'équipe de Marcelo Bielsa bénéficie d'une belle côte de popularité à l'internationale depuis l'arrivée de l'Argentin, Leeds reste un des clubs les plus détestés d'Angleterre.

L’année 2020 du football anglais est marquée par la fin des longues attentes. Liverpool aura tenu trente ans avant de remporter à nouveau le championnat d’Angleterre, et ce week-end Leeds United a mis fin à 16 ans d’absence en Premier League. Un retour dans l’élite pour le triple champion d’Angleterre, et accessoirement le club le plus détesté du royaume.

La naissance du Dirty Leeds

Le paradoxe est intéressant, voire amusant si vous avez le sourire facile. Leeds revient en première division grâce à un apôtre du jeu Marcelo Bielsa, là où le club a construit son histoire sur la quête des résultats à n’importe quel prix. L’héritage de Leeds United est en grande partie celui d’un homme : Don Revie. Encore joueur, il est nommé entraîneur en 1961, alors que le club flirte avec la relégation en troisième division.

Don Revie et Jack Charlton, décédé récemment.
Don Revie et Jack Charlton, décédé récemment. © SIPA

Il entreprend alors une refonte du club, révolutionne les entraînements ("Quand nous arrivions en sélection, personne ne faisait ce que nous faisions, ses méthodes avaient un temps d’avance" dira le buteur Peter Lorimer), met en place un suivi nutritionnel des joueurs, est un des premiers à analyser les équipes adversaires, développe les équipes de jeunes et transforme l’effectif (27 départs en deux ans) en enchaînant les bons recrutements. Il fait notamment confiance à deux joueurs alors peu considérés, le milieu Billy Bremner et le défenseur Jack Charlton, récemment décédé, qui lui rendront bien.

Une révolution destructrice

Revie utilise des méthodes d’une rare modernité au service d’une philosophie destructrice. Dans un football anglais particulièrement dur physiquement à l’époque, Revie décide d’être le plus rugueux, le plus vicieux. Revenue en première division, Leeds devient une équipe redoutée par tous. Le mythique George Best avouait ne porter des protège-tibias que face au "Dirty Leeds". "Ils étaient aussi très talentueux, mais ils étaient un foutu cauchemar" a raconté le Nord-Irlandais.

Car oui, Leeds est une bonne équipe, capable de “bien jouer” si besoin, mais qui met son énergie à détruire ses adversaires. Du pressing, oui, mais pas pour récupérer le ballon et construire un jeu d’attaque. Du pressing pour faire souffrir, marquer l’adversaire, l’étouffer au sens premier du terme. Une équipe capable de dominer, marquer, puis tuer le jeu. Élu meilleur joueur de tous les temps du club, Billy Bremner symbolise à la fois cette alliance de qualité technique et de dureté. L’association de l’Ecossais avec l’Irlandais John Giles au milieu de terrain, deux joueurs incroyablement polyvalents pour l’époque, est une des clés de leurs succès.

Billy Bremner soulève la FA Cup 1972
Billy Bremner soulève la FA Cup 1972 © SIPA

Le vice comme meilleur allié

Sous la direction de Revie, Leeds remporte deux championnats d’Angleterre, en 1969 et 1974, et termine cinq fois à la deuxième place. Il s’offre également la Coupe d’Angleterre 1972 et deux Coupes des villes de foires (68 et 71). Il dispute la finale de la Coupe des vainqueurs de coupe 1973, face à l’AC Milan.

“Dirty”, Leeds l’est aussi par des comportements à la limite de la tricherie. Sur le terrain, entre gestes vicieux et pression sur les arbitres, mais aussi en dehors. Comme lors de la réception de Saragosse, en demi-finale de la Coupe des villes de foires 1966. Pour empêcher les Espagnols de développer leur jeu au sol, Revie demande aux pompiers d’inonder le terrain. Cela n’empêchera pas les visiteurs de s’imposer. Par ses méthodes à la pointe et sa philosophie entièrement centrée sur le résultat, Revie fait d’une certaine façon entrer l’Angleterre dans le monde du professionnalisme. Fini de jouer, le foot est un métier.

The Damned United et les 44 jours de Brian Clough

Prendre la suite de Revie n’était pas une mince affaire, et une légende du football anglais s’y est brisée les dents. Un des épisodes les plus marquants de l’histoire de Leeds est donc aussi un des plus courts. Lorsque Don Revie part pour la sélection anglaise, en 1974, le club décide de partir dans une direction opposée, en recrutant Brian Clough. Entraîneur brillant, champion d’Angleterre 1972 avec Derby County et quart de finaliste de la Coupe des clubs champions, Clough est réputé pour la beauté de son jeu au sol à l’époque du kick and rush. Il est aussi un des plus fervents critiques de Revie et de son style. “Vous pouvez balancer vos médailles à la poubelle, parce qu’elle n’ont pas été gagnées honnêtement” aurait-il dit aux joueurs lors d’un de ses premiers entraînements.

Le clash attendu a bien lieu. Après une adhésion quasi-sectaire à la philosophie de Revie, les joueurs rejettent celle de Clough. Le futur double champion d’Europe avec Nottingham Forrest ne tient que 44 jours à la tête des Whites. Six matches, dont un seul remporté. Le soir-même de son licenciement, il participe à une émission de la télévision locale. Sur le plateau, Don Revie. En direct, les deux hommes s’écharpent verbalement pour ce qui reste un moment fou de l’histoire du football anglais. Le court règne de Brian Clough à Leeds est brillamment raconté par David Peace dans The Damned United, publié en 2006 et depuis adapté au cinéma.

Don Revie et Brian Clough, face-à-face à la télévision anglaise

La résurgence des années 90

Le départ de Revie, et l’échec de Clough, marquent la fin de l’âge d’or de Leeds, malgré une finale de Coupe des clubs champions perdue face au Bayern en 1975. Le club végète un temps en milieu de tableau, puis descend en deuxième division au début des années 80. Il faudra attendre quasiment dix ans pour revoir le club dans l’élite. L’arrivée à la tête de l’équipe d’Howard Wilkinson en remplacement, ironie de l’histoire, de Billy Bremner, revitalise Leeds. Il améliore l’effectif avec les arrivées du milieu écossais Gordon Strachan, son capitaine, et du serial buteur Lee Chapman (62 buts en quatre saisons et 137 matches à Leeds, ndlr).

Après une quatrième place pour le retour en première division, il ajoute le futur King Eric Cantona. Arrivé en janvier 1992, le Français remporte cinq mois plus tard le troisième et dernier titre de Leeds, avant de s’en aller en novembre après une brouille avec Wilkinson. Le “Sergent Wilko”, pour ses méthodes particulièrement strictes, sera lui remercié en septembre 96 après un début de saison raté. Il est toujours le dernier entraîneur anglais à avoir remporté la Premier League, avant l’ère de Sir Alex Ferguson et des managers étrangers.

Eric Cantona sous le maillot de Leeds, en 1992
Eric Cantona sous le maillot de Leeds, en 1992 © SIPA

Contrairement à l'époque qui avait suivi le départ de Revie, Leeds se maintient encore quelques années dans le Top 5, notamment grâce à la direction de David O’Leary. En 2001, le club atteint même la demi-finale de Ligue des champions, porté par le duo Mark Viduka-Alan Smith (22 et 18 buts cette saison, ndlr), le milieu français Olivier Dacourt et un jeune Rio Ferdinand. Après avoir écarté la Corogne en quarts, et tenu en échec le Valence de Gaizka Mendieta lors du match aller, ils s’inclinent 3-0 en Espagne au retour.

Mais les prêts contractés pour maintenir Leeds dans le haut du classement finissent par couler le club. Trop dépendant des droits télévisuels de la qualification en Ligue des champions, Leeds est contraint de vendre ses meilleurs joueurs. Les résultats s’en ressentent, la situation économique s’aggrave. Leeds quitte l’élite en 2004, connaît un passage en troisième division avant de devenir un club lambda de Championship. La suite est connue.

Leeds face à Valence, en demi-finale de la Ligue des champions 2001
Leeds face à Valence, en demi-finale de la Ligue des champions 2001 © SIPA

“Everybody hates Leeds”

En 2020, le compte Twitter English Football Statician a recensé les chants de supporters à l’encontre d’une autre équipe. Sur le podium, Tottenham et Liverpool ont droit à 42 et 50 chants. Leeds trône en tête, largement, avec 117 chants de supporters adverses. Historiquement due au style prôné par Don Revie, la haine nationale envers Leeds est également liée à ses supporters. En 1985, la BBC classait le Leeds United Service Crew parmi les cinq pires groupes de hooligans d’Angleterre. Le Parc des Princes en a souffert, lors de la finale de la Coupe des clubs champions 1975. Après des décisions arbitrales contestables, les fans de Leeds ont arraché les sièges pour les lancer sur la pelouse, avant de se battre avec la police française pour tenter d’entrer sur le terrain. Leeds écopera de deux ans d'exclusion des compétitions européennes.

Les déplacements de Leeds sont alors régulièrement émaillés de violence, dans la folle ère du hooliganisme anglais. Ces groupes seront progressivement chassés des stades, sous l’impulsion du gouvernement de Margaret Thatcher, après le drame du Heysel à Bruxelles en 1985 et l’exclusion des clubs anglais de la Coupe d’Europe. Mais la haine de Leeds est restée ancrée. Marcelo Bielsa a réussi à transformer l’équipe pour la ramener en Premier League, mais redorer son blason dans le paysage footballistique anglais serait un exploit encore plus grand.