Premier League : Avec Newcastle, l'Arabie Saoudite souhaite poursuivre son opération de sport-washing

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Auteur·e : Denis Menetrier
L'entrée de St James' Park, le stade de Newcastle
L'entrée de St James' Park, le stade de Newcastle | PRESS ASSOCIATION IMAGES/MAXPPP

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Comme révélé la semaine dernière, le club anglais de Newcastle devrait être racheté dans les prochains jours ou semaines par le Public Investment Fund, un fonds d’investissement souverain détenu par le royaume d’Arabie Saoudite. Cette acquisition, dont le deal devrait se faire autour des 340 millions d’euros, pourrait faire de Newcastle le club le plus riche d’Angleterre et rebattre les cartes de la Premier League. Mais au-delà du simple aspect sportif, ce rachat en dit long sur la stratégie de sport-washing utilisée par l’Arabie Saoudite pour lisser son image à l’international.

Difficile de savoir si ce courrier pourra réellement peser sur la décision finale. Mardi, alors que se rapprochait l'officialisation d'un rachat de Newcastle, club actuellement 13e de la Premier League, par un fonds d'investissement saoudien, Amnesty International UK s'est opposé à l'opération. Dans cette missive adressée à la Premier League, l'organisation non gouvernementale (ONG) a dénoncé cette acquisition : "Tant que ces questions (sur les droits humains en Arabie saoudite) ne seront pas réglées, la Premier League risque d'être bernée par ceux qui veulent utiliser le prestige et le glamour du championnat anglais pour couvrir des actions profondément immorales", a ainsi écrit Kate Allen, directrice d'Amnesty International UK.

Si les compétitions de football sont suspendues depuis plusieurs semaines en raison de l’épidémie de Covid-19, les affaires, elles, se poursuivent donc. La Premier League doit, dans les prochains jours ou semaines, valider le rachat de Newcastle par le Public Investment Fund (PIF), le fonds d'investissement souverain géré par l'Arabie Saoudite. Celui-ci aurait déjà versé une avance non remboursable de 19,5 millions d'euros à l'actuel propriétaire des Magpies, Mike Ashley. Après avoir soutenu financièrement l'organisation de plusieurs événements sportifs en Arabie Saoudite, le PIF pourrait donc investir de manière inédite dans le sport à l'international. Généralement impliqué à l'étranger et dans des domaines éloignés du sport, ce fonds souverain devrait acquérir 80% du capital de Newcastle et son gouverneur, Yasir Al-Rumayyan, devrait devenir le nouveau président du club. L'opération pourrait se concrétiser autour des 340 millions d'euros, une bouchée de pain au regard des 300 milliards d’euros d’actifs gérés par le PIF dans le monde entier.

"L'Arabie Saoudite essaie de s'acheter une image"

À l’image du Qatar, qui détient le Paris Saint-Germain via le fonds souverain QSI, et d’Abu Dhabi, propriétaire de Manchester City, l’Arabie Saoudite dirigée par Mohammed Ben Salman va donc investir dans le sport en dehors de ses frontières. Mais selon Raphaël Le Magoariec, doctorant à l’université de Tours et spécialiste des politiques sportives des États du Golfe, ces achats de clubs ne répondent pas à la même problématique : "Le Qatar et Abu Dhabi, de par l’histoire et la taille de leur pays, ont besoin de cette projection internationale, ce qui n’est pas le cas pour l’Arabie Saoudite." La raison de ce rachat par le PIF rejoindrait donc celle précisée dans la lettre d'Amnesty International UK et relèverait de la pratique du "sport-washing".

Mohammed Ben Salman, dit MBS, est le fils du roi Salman
Mohammed Ben Salman, dit MBS, est le fils du roi Salman © FAYEZ NURELDINE / AFP

"Le sport-washing est une stratégie adoptée par certains pays parce que le sport véhicule des valeurs positives. Cela permet de renvoyer une image en phase avec ces valeurs", explique Katia Roux, chargée de plaidoyer Libertés à Amnesty International France. En s’engageant dans le monde du sport, l’Arabie Saoudite cherche ainsi à faire oublier certains événements comme son engagement désastreux dans la guerre au Yémen depuis 2015, l’assassinat en octobre 2018 du journaliste Jamal Khashoggi qui a scandalisé l’opinion internationale ou encore le non-respect des droits humains au sein de ses propres frontières : "On a cette image du régime saoudien qui entreprend des réformes, qui s’ouvre, qui organise des événements sportifs mais derrière, c’est tout l’inverse. L’Arabie Saoudite essaie de s’acheter une image", explique la chargée de plaidoyer d’Amnesty International, ONG qui dénonce depuis plusieurs années les dérives du royaume saoudien.

Newcastle, le bon client

Pour se racheter une image, le club de Newcastle semble être le bon client. Alors que le PIF semblait s’intéresser pendant un temps à Manchester United, Raphaël Le Magoariec juge plus "cohérente" la décision de se tourner vers les Magpies : "Le club ressemble plus à Manchester City ou au PSG quand ils ont été rachetés, avec un passé glorieux, un stade réputé et une équipe qui n'est pas dans une bonne situation sportive. Cela permet de se reposer sur une bonne image et de l’optimiser. Cela n’aurait pas été le cas avec Manchester United, qui n’est pas en grande difficulté sportivement parlant." Le choix de Newcastle n’est sûrement pas anodin non plus, en raison de la défiance des supporters à l’égard de leur président actuel, Mike Ashley.

"Ce sera la fin de treize années désastreuses de Mike Ashley à la tête du club", soutient Greg Tomlinson, représentant du Newcastle United Supporters Trust, l’un des groupes de fans les plus importants du club. À coups de millions dépensés, les nouveaux propriétaires pourraient donc s’attirer rapidement la sympathie des supporters de Newcastle. Des grands noms sont déjà évoqués pour évoluer dans le stade de Saint James' Park, comme ceux de Massimiliano Allegri pour le poste d’entraîneur ou d’Arturo Vidal, le milieu de terrain chilien du FC Barcelone. "Nous sommes enthousiastes parce que les nouveaux propriétaires vont ramener de l’ambition à Newcastle", affirme Greg Tomlinson. Ce dernier soutient par ailleurs que les supporters n'ignorent pas les atteintes répétées de l’Arabie Saoudite aux droits humains : "Mais c’est le football en 2020 qui est comme ça. Nous ne choisissons pas nos propriétaires et ce n’est pas à nous de nous en occuper mais aux gouvernements."

Les supporters de Newcastle militent de longue date pour un départ de Mike Ashley, président du club depuis 2007
Les supporters de Newcastle militent de longue date pour un départ de Mike Ashley, président du club depuis 2007 © PRESS ASSOCIATION IMAGES/MAXPPP

Une campagne de communication à plusieurs centaines de millions

Si cet investissement massif peut s’expliquer par des bénéfices évidents en termes d’image renvoyée à l’international, Raphaël Le Magoariec le considère tout de même étonnant au vu de la situation économique du pays : "Le Royaume est confronté à de nouveaux problèmes à l’échelle nationale, avec un déficit sur plan budgétaire. Ils doivent réussir à manier entre l’international et ces soucis internes et ça paraît donc surprenant qu’ils se projettent de cette manière." Un risque qui pèse d’autant plus sur l’Arabie Saoudite, pays qui vit de la rente pétrolière, qu’elle devrait subir la crise qui a touché le cours de l’or noir avec l’épidémie. C’est dire si cet investissement compte pour le royaume, "et MBS pourra paraître comme une personne respectable et se montrer de temps en temps en Grande-Bretagne", souligne le spécialiste des politiques sportives des États du Golfe.

Face à cette campagne de communication à plusieurs centaines de millions de dollars, les associations et ONG tentent de se mobiliser comme elles le peuvent : "Le contraste entre l’intérieur et l’image que le royaume essaie de s’acheter est considérable et préoccupant", analyse Katia Roux. "Mais dès qu’on gratte le vernis, on se rend compte que ça reste une image et une stratégie de communication, et cette façade ne peut pas cacher le bilan désastreux de l’Arabie Saoudite sur les droits humains." Alors que le rachat se rapproche, Amnesty International UK s’est activé en alertant donc la Premier League avec ce courrier, et en sensibilisant les supporters. Afin de s'assurer que ces derniers ne soient pas aveuglés par les strass et paillettes, qui devraient sans doute débouler du côté de Newcastle dans les prochains mois.