Laura Flessel escrime jo Simona Gherman
Laura Flessel (à gauche) prend sa retraite après avoir été éliminée en huitième de finale dse JO de Londres par la Roumaine Simona Gherman (à droite) | AFP

L'escrime française rend-elle les armes ?

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Trois mois après des Jeux Olympiques catastrophiques, la situation de l'escrime française reste très compliquée. Pendant que d'autres nations ont déjà les yeux tournés vers Rio, l'escrime française peine à se remettre en question, et les conflits en interne enveniment une situation qui devient désespérante.

Le plus gros pourvoyeur de médailles françaises aux JO (115, dont 41 titres) a connu un été londonien catastrophique avec un zéro pointé au nombre de breloques. Certains l'annonçaient avant le début des JO, mais le fiasco olympique a bien eu lieu en Angleterre. Les causes sont multiples, et les solutions le sont tout autant. Mais les guerres en interne risquent d'enfoncer un peu plus l'escrime française…

Un duel en coulisse

Les lames sont bien aiguisées du côté de la Fédération. Avant même la fin des JO, certaines voix -parmi lesquelles Jean-François Lamour- avaient demandé la tenue d'une séance extraordinaire dès le mois de septembre afin de discuter de la situation."Il y a un problème d’environnement fédéral qui doit normalement leur permettre d’arriver au top", expliquait l'ancien ministre des Sports. "Ca veut dire qu’il faut régler les problèmes à la rentrée, pas dans six mois", avait affirmé M. Lamour.

Le 22 septembre, le comité directeur de la FFE dont les différents courants font partie s'est bien réuni mais de cette réunion, il n'en est sorti qu'une date, celle du samedi 16 mars 2013 correspondant aux prochaines élections fédérales, alors qu'elles étaient initialement prévues en janvier. Et depuis, chacun s'est retranché dans son camp sans avoir fait véritablement de bilan des JO. La requête de l'ancien ministre des sports au sujet d'une séance extraordinaire n'a donc été qu'un coup d'épée dans l'eau.

Isabelle Lamour: "Une ambiance délétère préjudiciable"

D'un côté, le camp d'Isabelle Lamour (la femme de Jean-François Lamour), membre du Comité extraordinaire et candidate à la présidence de la fédération, est en campagne électorale et a récemment publié sur son blog qu'elle actualise très régulièrement son programme. Elle n'hésite pas à fustiger une présidence qui selon elle, "dénie la démocratie", tout en parlant d'une "ambiance délétère préjudiciable au redressement de notre sport". De l'autre, le camp de l'actuel président Frédéric Pietruszka. Le champion olympique de Moscou 1980 est en poste depuis 2005 et a été déjà réélu alors qu'il était opposé au plus médiatique Philippe Boisse. Depuis ces derniers mois, M. Pietruszka tente de tenir le cap en dénonçant les manœuvres de déstabilisations qui ont eu lieu avant et pendant les Jeux. "Tous ceux qui participent à déstabiliser la Fédération française d'escrime ont vraiment œuvré pour faire en sorte que ce résultat soit le plus mauvais possible", avait-t-il dénoncé à Londres.

Le 1er octobre, une demande de réunion d'une AG extraordinaire a même été officiellement déposée au siège de la FFE par le camp Lamour afin de proposer au vote la fin du mandat du comité directeur avant son terme "car n'étant plus représentatif dans sa composition actuelle des attentes des acteurs de terrain mais aussi et surtout de sortir de l’imbroglio juridique et des difficultés que connait aujourd’hui l’escrime française (…)". Mais la direction de la Fédération française d'escrime fait la sourde oreille et a donc publié sur son site les modalités de la nouvelle réforme électorale pour la fameuse date du 16 mars 2013. Depuis, le duel a bien débuté, mais les règles de bonne conduite sont quelque peu mises de côté. Les fleurets ne sont pas vraiment mouchetés, et devant cette situation, rares sont les cadres qui souhaitent s'exprimer. "Le Directeur technique national s'est exprimé pendant les JO et ne souhaite donc plus s'entretenir avec la presse", nous a-t-on poliment expliqué le service de communication de la FFE. Egalement contactés depuis plusieurs semaines, des anciens champions devenus cadres ont préféré botter en touche. Le silence radio est donc de rigueur du côté de la Fédération.

Des finances en berne

Parmi les nombreuses critiques visant l'actuelle direction de la FFE, la gestion du budget revient régulièrement. Quoi de plus prestigieux que d'organiser des Championnats du monde sous la verrière du Grand Palais ? L'idée –lancée sous la direction de M. Pietruszka- de promouvoir l'escrime dans une telle enceinte ne pouvait que séduire, et avait de quoi susciter l'intérêt des annonceurs. Mais bénéficier d'une telle structure était à double-tranchant, et au final, le pari tenté par les décideurs de la Fédération française d'escrime s'est soldé par un semi-échec.

Le nombre de licenciés sous la barre des 60 000

Sur le plan économique, débourser quatre millions d'euros pour organiser une telle compétition était limite suicidaire. Cette importante somme d'argent représentait pas moins des deux-tiers du budget de la FFE… Cette dernière, qui espérait toujours passer de 61 000 licenciés en 2010 à 100 000 en deux ans, a plutôt vu ce chiffre diminuer avec seulement 58 000 licenciés lors de la saison passée 2011-2012.

Sur le plan sportif, ces Mondiaux n'ont pas eu l'effet de vitrine escompté. Alors que le cadre se prêtait à la multiplication des exploits, ces derniers n'ont pas été suffisamment nombreux pour susciter l'engouement. On peut dire que seule l'épée, l'arme de prédilection de l'escrime française, a largement comblé le déficit des autres armes. Les médailles d'or de Maureen Nisima et de l'équipe de France masculine ont pu aider à digérer de nombreuses autres déceptions, avec notamment un zéro pointé au sabre. Et la remise en question n'a toujours pas eu lieu.

Si les Bleus avaient bien respecté leur objectif en ramenant cinq breloques, certains observateurs se rappelaient sans doute que neuf ans plus tôt à Nîmes, la France, encore à son apogée, avait ramené dix médailles. Au lendemain des Mondiaux, l'escrime française accusait encore le coup, et devait gérer un déficit de 380 000 €. Pour éviter de sombrer, il a bien fallu que la FFE serre un peu la vis, et la formation des athlètes de haut niveau, dernier maillon de la chaîne, en a inévitablement pâti. C'est ainsi que le nombre de places en internat à l'Insep va par exemple être réduit, et les sabreurs Apithy Boladé ou Julien Médard en feront notamment les frais.

Un système du haut niveau dépassé

Plus que des problèmes de gestion au quotidien, c'est tout un système qui peut être remis en question, à commencer par la préparation de tels événements. Alors que la plupart des autres nations restaient sur place, les athlètes français avaient par exemple été contraints de rentrer en France entre deux étapes de Coupe du monde en Australie et en Chine, seulement séparées d'une dizaine de jours.

Il est étonnant de voir aussi nos athlètes s'entraîner à peine trois heures par jour à l'approche d'une Olympiade, alors que la plupart de leurs adversaires étrangers sont soit passés professionnels, soit disposent de plages horaires bien plus importantes. Pour Brice Guyart, c'est une des principales causes de l'échec londonien. "Il faut s’entraîner plus", indique le double champion olympique. "S’entraîner correctement, ça veut dire diversifier, s’entraîner avec les meilleurs, ne pas rester en vase clos. Aller trouver ce qui se fait de mieux à l’étranger", lance-t-il.

Jean-François Lamour est du même avis et parle d'une préparation mentale manquée. "Certains se sont fait mener dès l’entame de match, 6 touches à 0, 9 à 1. Un Fleurettiste a pris 11-1 (Victor Sintes, ndlr) sur un relais. Ca démontre bien qu’il y a une incapacité à surmonter un obstacle ou une difficulté passagère. Et à l’inverse, d’autres qui menaient de six touches se sont fait remonter comme si de rien n’était. Mais le mental se traite à l’entraînement", explique l'ancien champion olympique. "Quand on a un fort volume de touches données à l’entraînement, on est ensuite capable de gérer son stress aux Jeux", a résumé M. Lamour.

Pour Guyart, la remise en question ne doit plus se faire attendre. "On a stagné et les petits pays viennent grappiller des médailles. Si on reprend la saison comme si de rien n’était, on court à la catastrophe", a prévenu le champion olympique de fleuret 2004. "Il faut qu’on remette tout à plat, qu’on se parle, qu’on se rassemble, qu’on se regarde dans les yeux, tous. Et pas que les athlètes. Il faut retrouver un projet commun", avait-il insisté en août dernier. L'une des solutions proposées dès cet été (voire depuis quelques années), n'est autre que la professionnalisation, mais il reste encore bien du chemin à parcourir.

Frédéric Pietruszka: "Une fin de cycle"

L'approche est différente du côté de Frédéric Pietruszka, un brin fataliste. "Il y a malheureusement des fins de cycle et nous y sommes", avait-il dit. "Ca a été le cas du judo à Athènes, souvenez-vous. Il a bien su rebondir. Je crois que nous avons les moyens de rebondir". Convaincu qu'il y aura des lendemains meilleurs, le président de la FFE compte sur le vivier de l'escrime tricolore pour retrouver le lustre d'antan. Citant Enzo Lefort, Ysaora Thibus et Yannick Borel, M. Pietruszka a expliqué que la relève était assurée. "On a des jeunes qui sont performants (…), qui sont déjà prêts à prendre la relève. Mais il va falloir fournir un gros travail pour revenir au niveau des meilleurs", avait-il admis. Mais en regardant le nombre de médailles ramenées d'Outre-Manche, on ne peut s'empêcher de penser que la situation est plus compliquée. Le temps passe, les Championnats d'Europe (juin 2013) et les Mondiaux (août) débutent demain, et dans moins de quatre ans, les JO de Rio risquent d'être très compliqués.

La fin de l'âge d'or

Un peu comme le tennis féminin français, l'escrime se trouve effectivement en fin de cycle. L'âge d'or de l'escrime tricolore est semble-t-il terminé, du moins aujourd'hui. Avant-même les Jeux olympiques de Londres, les performances de l'escrime française avaient donné des signes d'inquiétude. La non qualification des sabreurs messieurs et des épéistes dames n'a fait que confirmer ce sentiment que la France n'était plus maître de son sujet. Le sort s'acharnant, l’épée masculine n’était pas au programme en raison de l'alternance alors que nous sommes leaders dans la discipline…

Même lors des Championnats d'Europe de 2011, on sentait déjà que le vent avait commencé à tourner. En individuel, une seule médaille (l'argent de Boladé Apithy au sabre) avait été glanée, et malgré trois breloques supplémentaires dans les compétitions par équipes, la France avait terminé à la quatrième place du tableau des médailles de Sheffield, loin derrière l'Italie (dix médailles dont six titres), la Russie et l'Allemagne. Malgré cette épée de Damoclès au-dessus de l'escrime française, aucun changement de fond n'avait été apporté.

La relève n'est pas là

A l'époque, Philippe Boisse avait prévenu que la relève tardait à arriver, et que cela risquait bien d'avoir des conséquences un jour ou l'autre. Laura Flessel en est l'illustration parfaite. Même en tenant compte de son incroyable talent, la "guêpe" avait tout de même près de 41 ans lorsqu'elle est parvenue à se qualifier pour les JO de Londres… Cette situation rappelle un peu les retours en Bleus –et un peu sous la contrainte- de Zidane, Thuram et Makélélé, alors que Raymond Domenech éprouvaient toutes les peines du monde à leur trouver des remplaçants avec ses "fonds de tiroirs".

"On peut dire que nous sommes en déclin", nous avait confié lui-même le président de la FFE pendant les JO. "Il n’y a pas que la France qui soit en déclin : la Russie et l’Allemagne ont très peu réussi par exemple. L’Italie fait moitié moins bien que prévu (6 médailles quand même, ndlr). Il y a la montée d’autres pays avec les Asiatiques particulièrement, les Américains qui sont maintenant performants à toutes les armes. Mais c’est vrai que nous sommes les plus fragiles parmi les Européens et il convient de rechercher pourquoi. Aujourd’hui, je n’ai pas de réponse à cela", avait-il alors constaté. Car pendant ce temps en effet, d'autres nations pointent le bout de leur épée.

L'effet de la mondialisation

L'exportation du savoir-faire français, notamment dans les pays asiatiques a dans un premier temps porté préjudice à l'enseignement dans l'hexagone. Véritable précurseur de ce phénomène, Michel Perrin a été en 1980, l'un des premiers maîtres d'armes à vendre son savoir-faire en Chine, puis à la Corée du Sud. Depuis, d'autres spécialistes français ont préféré tenter l'aventure en Asie, à l'instar de Christian Bauer, alors que leur enseignement aurait pu bénéficier aux élèves tricolores. Mais les techniciens français n'ont pas été les seuls pourvoyeurs de technique à l'européenne. L'Italien Andrea Magro a ainsi apporté sa petite touche au fleuret japonais.

Les asiatiques ont soif de médailles

Un peu comme dans l'industrie, les Asiatiques ne se sont pas contentés de soustraire la substantifique moelle des techniques européennes. Ils ont aussi mis en place des programmes d'entraînement difficilement réalisables en France, avec une masse de travail colossale, destinée à fabriquer des champions et à surtout récupérer un maximum de médailles. Le temps où les cadres techniques chinois filmaient chaque duel lors des Mondiaux de 1975 pour en comprendre les rouages est révolu, ou presque…

Pendant que l'Asie, et même les Etats-Unis, mettaient en place des usines à médailles, la France n'a pas su gérer au mieux le tournant de la mondialisation. La remise en question n'a pas eu lieu, et cela s'est traduit par un manque d'ambition. C'est de cette manière que l'escrime française, plus grand pourvoyeur de médailles aux JO s'était donné l'objectif si faible de trois médailles avant le rendez-vous londonien. Et c'est donc bredouilles que les escrimeurs tricolores sont rentrés d'Angleterre. Il y a vingt ans, voir des nations telles que la Norvège (avec l'argent de l'épéiste d'origine polonaise Bartosz Piasecki) ou encore le Venezuela (Rubén Limardo devenu champion olympique à l'épée) tenir la dragée haute à l'Italie ou à la France aurait semblé insensé. Les temps ont bien changé et les fines lames de l'escrime française auraient bien tort de courber l'échine. En garde !

Romain Bonte