Ecole de kiné : Entre Etat et Région, les athlètes de haut niveau perdus et inquiets face à leurs frais de scolarité

Publié le , modifié le

Auteur·e : Natacha Basdevant
Les Jeux olympiques de Tokyo sont reportés à 2021.

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Choisir entre continuer ses études ou sa carrière de sportif de haut niveau. Le dilemme est implicitement posé aux 53 athlètes de l’école nationale de kinésithérapie (ENKRE). Les étudiants en question ont été prévenus par l’école le 26 juin 2020 de la fin de la prise en charge de leurs frais de scolarité par leurs fédérations respectives. Certains sont en pleine préparation pour Tokyo 2021, d’autres pour Paris 2024. Ils cherchent tous à savoir pourquoi le coût est passé de 232 à 7267 euros alors que la politique sportive nationale prétend vouloir mettre les athlètes à l’abri de la précarité...

"On nous a appris deux mois avant la rentrée que l’on devait débourser 7267 euros pour l’année à venir". Au lieu des 230 euros versés les années précédentes, pour Kyliann Bonnet, étudiant taekwondoïste rentré avec le statut de sportif de haut niveau (SHN) à l’Ecole nationale de kinésithérapie (ENKRE), c'est énorme. Cette réforme concerne aussi bien ceux dont le statut est encore d’actualité, comme ceux, qui comme Kyliann, depuis juin dernier, ne sont plus SHN mais sont encore inscrits à l’école. Pour ces jeunes, dont la carrière sportive aussi élitiste qu’elle soit, ne génère pas de revenus suffisants pour vivre, il n’est pas possible de débourser cette somme sans faire de choix. Le sport ou l’école ?

"C’est une idée reçue que les sportifs pro touchent de l’argent"

Laura Augé, ancienne élève SHN insiste : "C’est une idée reçue que les sportifs pros touchent de l’argent. Javais zéro salaire en tant que sportive." Cette précarité explique d’ailleurs pourquoi il est important pour les athlètes de suivre une scolarité en parallèle : "C’est pour ça qu’on est obligé de faire des études à côté, sinon on prévoit pas du tout notre avenir." Et c'est aussi pourquoi les fédérations avaient mis en place cette aide. "Si je n’avais pas eu l’aide de la fédération pour payer mes études je n’aurai pas du tout pu entrer dans l’école", précise l’athlète, arrivée 8e aux JO de Rio en 2016 en natation synchronisée. À son époque, l'État versait une aide à la fédération, qui elle, payait l’école. 
 

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Les étudiants se mobilisent et souhaitent des explications

Que s’est-il passé pour que l'on demande aux SHN de payer 7267 euros à deux mois de la rentrée ? Un étudiant, Clément Dorigo, HN escrime, a mené l’enquête, avec le sentiment qu’à chaque étape, "tout le monde se renvoyait la balle" entre la Région et l’État. D'abord reçu par le directeur de son école, ce dernier explique à Clément que la région Île-de-France ne souhaite plus financer les frais de scolarité. 

Le vice-président de la région, Patrick Karam s'en défend : "Nous n'avons jamais financé les frais de scolarité. Nous versions cependant une bourse aux SHN et la fédération se chargeait de payer les frais d'aménagements avec l'argent versé par l'État". Les frais d'aménagements, c'est ça qui semble coûter cher. Clément Dorigo confirme : "Ça coûtait 2400 euros par an. Dans les aménagements il y avait la possibilité de délocaliser nos partiels, de dédoubler des années ou de rattraper des cours si nous avions été trop absents". Un statut privilégié mais justifié au regard de la vie sportive de chacun. Patrick Karam pointe l'État, qui aurait touché à ce statut privilégié en modifiant les conditions d'accès aux études des SHN via l'arrêté du 24 janvier 2020.

 

Les sportifs de haut niveau, les oubliés de l'arrêté du 24 janvier 2020

Cet arrêté acte la suppression des places réservées aux SHN, en intégrant ce public dans le quota régional, qui est de 703 places toutes formations confondues. "Nous avons des quotas de places que nous finançons, et ces quotas étaient déjà répartis dans le cadre des conventions avec des universités pour l'admission des parcours classiques donc il n'y avait plus de places disponibles pour les SHN. Nous n'allons pas virer des gens qui sont en train d'étudier", s'indigne Patrick Karam.

L'État a donc été contraint de modifier cet article six mois plus tard, le 30 juin 2020, se rendant compte de son erreur. "C'est du mépris de la part de l'État pour les étudiants SHNIls ne se sont même pas aperçu qu'il n'y avait pas de place pour eux dans le quota dans lequel ils voulaient les faire entrer", regrette le vice-président.

Dix places supplémentaires mises à disposition de l'ENKRE, pour 53 athlètes...

La modification du 30 juin 2020 a stipulé l'ouverture de dix places supplémentaires mises à disposition de l'Ecole nationale de kinésithérapie. Légalement, la Région n'était en rien obligée de financer ces dix places : "Ces étudiants sont en cursus aménagé partiel, et la convention d'objectifs et de moyens prévoit que les cursus partiels ne sont pas éligibles à la convention régionale. Donc, réglementairement, nous n'avons pas l'obligation de financer les études puisque c'est contraire à la convention mentionnée". Mais ils sont 53, et pas seulement 10.

La Région propose une solution à court terme en prenant en charge les frais pour l'année à venir

Préoccupée par la situation dans laquelle sont mis les athlètes et l'injustice d'avoir été tenue pour responsable, la Région prévoit d'annoncer ce vendredi matin aux élèves, la prise en charge de leurs frais de scolarité pour cette année. Cela représente une subvention de 185 500 euros allouée directement à l'école. Tout en assouplissant les réglementations liées aux bourses. "Je me suis aussi engagé, à titre dérogatoire, à verser des bourses sur toute la durée des études des SHN, soit 8 ans au lieu des 5 années éligibles", ajoute le vice-président. Tout en précisant que cette situation doit rester exceptionnelle et qu'il faut d'ores et déjà penser à l'année prochaine.

Le PRIC, la solution sur le long terme

C’est pourquoi il a demandé à l’État, avec l’appui de Valérie Pécresse, présidente du conseil régional d'Île-de-France, dès qu’il a pris connaissance "par hasard" du dossier, de les autoriser à utiliser l’argent du PRIC pour les sportifs de haut niveau.

Le PRIC,  c’est le pacte régional d’investissement dans les compétences. C’est une déclinaison du Plan d’investissement dans les compétences (PIC) lancé par Edouard Philippe à l'échelle nationale en 2017. Il a été créé pour aider les jeunes éloignés du marché du travail et les demandeurs d’emplois à se former et acquérir des compétences rapidement. La région Île-de-France bénéficie de 250 millions d’euros à cet effet. Cet aspect professionnalisant s'inscrit dans la logique de trouver un "double projet" aux SHN et explique pourquoi le vice-président trouve pertinent de débloquer les fonds pour les athlètes. "Nous pourrons, après leurs études, les aider à trouver un travail à l'aide des milliers d'entreprises avec lesquelles nous collaborons"

Pour le moment, le PRIC vise un public bien précis qui ne comprend pas les SHN. Pour les inclure, il suffirait que l'État donne son feu vert afin que des modifications se fassent au niveau de la loi."Le fait que des subventions soient versées avec un objectif déterminé mais qui ne peut être modifié résulte de la loi la plupart du temps", affirme Thierry Dugast, avocat de la Fédération Nationale des étudiants en Kinésithérapie. En termes juridiques, il s’agit d’un "problème de fléchage" qui pourrait selon l'expert, se résoudre en quelques mois.

Si l'État finit par accepter, l'adjoint de Valérie Pécresse espère pouvoir aller plus loin et utiliser l'argent du PRIC non seulement pour les SHN mais aussi pour les pôles espoirs. Ce qui représente environ 800 athlètes pour la Région de la capitale. Un choix pertinent pour celui qui ne manque pas de rappeler que l’Île-de-France "envoie 40% des athlètes français" aux Jeux Olympiques, avant de conclure : "Puisque l'État ne veut pas assumer ce rôle-là, qu'il nous laisse gérer le Haut niveau".