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De gauche à droite: Alain Calmat, Jean-François Lamour, Marat Safin, Roger Bambuck, Guy Drut, Ari Vatanen | AFP

Du sport à la politique, il n’y a qu’un pas

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La carrière d’un sportif professionnel est courte. D’une durée dépassant rarement une douzaine d’années, elle implique pour le sportif une véritable réflexion sur la suite de sa vie professionnelle. Les choix de reconversion sont multiples, que ce soit dans le monde du sport ou un tout autre domaine, comme celui plus étonnant de la politique.

Passé la trentaine, un sportif de haut niveau sait qu’il ne lui reste plus que quelques années à vivre de ses performances et, s’il a un peu de bon sens, s’est déjà penché sur sa reconversion. Certains préfèrent rester dans le milieu du sport, d’autres choisissent de tourner définitivement la page, et de se lancer par exemple dans le domaine artistique avec la chanson pour Yannick Noah, ou le cinéma à l’instar d’Eric Cantona. D’autres encore prennent des chemins radicalement opposés, jusqu’à se lancer dans le monde a priori si éloigné de leur univers, celui de la politique. Mais entre le sport et la politique, les similitudes sont plus nombreuses que l’on pourrait le penser.

Alain Calmat, le précurseur

C’est peut-être à Alain Calmat que l’on doit ces vocations d’hommes politiques chez les sportifs. L’ancien champion du monde de patinage artistique avait été en effet le premier sportif à devenir ministre (délégué) des Sports, en juillet 1984. Sous le gouvernement de Laurent Fabius, le vice-champion olympique 1964 aura assuré cette fonction ministérielle pendant près de deux ans. Il aura depuis enchaîné avec plusieurs mandats de député. Depuis, pas moins de neuf sportifs de haut niveau ont assuré des fonctions au gouvernement, mais leurs missions n’ont parfois eu aucun rapport avec l’univers sportif. On sait sans doute moins que Christian Estrosi a terminé deuxième du Bol d’Or avant d’entamer une carrière en politique. Ce n’est donc pas sur ses connaissances sur les sports mécaniques qu’il a été nommé Ministre délégué à l’Aménagement du Territoire, puis Secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-Mer, et enfin Ministre chargé de l’Industrie. Aujourd’hui député des Alpes-Maritimes et maire de Nice, celui que l’on a surnommé le "motodidacte" fait partie intégrante du paysage politique de la France.

Des hommes d’image

Avoir été sous le feu des projecteurs pendant de longues années marque une personnalité. Se retrouver sans la moindre sollicitation médiatique du jour au lendemain donne l’impression d’un vide. Pour le combler, prendre le chemin de la scène politique peut représenter une solution. Et se retrouver en politique revêt un atout majeur. La notoriété que se sont créés les sportifs professionnels à travers leurs performances leur permet d’ouvrir des portes là où d’autres débutants en politique buteraient. Et certains dirigeants politiques ont bien compris qu’il y avait parmi ces sportifs en quête de reconversion, un filon, une manne d’or extraordinaire à exploiter. Selon Jean-Marie Brohm, professeur de sociologie à l'Université de Montpellier, tout a débuté en 1936, avec les JO de Berlin. "Avec l'intrusion de la télévision dans la retransmission des compétitions, vous assistez à un tropisme naturel des hommes politiques par rapport aux sportifs. Tout naturellement les hommes politique profitent du charisme des sportifs", explique-t-il.

Plutôt de droite

C’est ainsi par exemple que Georges Frêche (PS) avait convaincu Joël Abati de s’inscrire sur sa liste aux régionales et le handballeur a bien été élu au Conseil régional de Languedoc-Roussillon. Même destin de Conseiller régional pour Gwendal Peizerat, qui a été recruté par Jean-Jack Queyranne (PS) dans le département du Rhône. Le champion olympique de patinage artistique (2002) se décrit comme "un pur produit de la société civile mais proche de la gauche depuis toujours". Il semble que les sportifs de haut niveau sont plus orientés à droite qu'à gauche. Selon Pascal Boniface, Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), cette tendance s'explique "d'une part parce que la plupart des champions ont un niveau de vie qui les situe plutôt dans les couches plus aisées et favorisées de la société. On l’explique également par le culte de la performance, qui est plus considéré à tort ou a raison comme une valeur de droite. Peut-être aussi que la droite a mieux créé des réseaux avec les sportifs de haut niveau" (voir l'interview complète).

Si une grande majorité de ministres anciens sportifs est marquée à droite (Guy Drut, Jean-François Lamour, Bernard Laporte, David Douillet) au niveau national, et régional, la logique semble inversée. Et tous les sports sont représentés, que ce soit l’athlétisme avec par exemple Stéphane Caristan, maire –adjoint (PS) de Créteil, le rugby avec Christian Califano, Conseiller régional (PS) de Midi-Pyrénées, ou encore la boxe avec Myriam Lamare, également Conseillère régionale (PS) en région PACA. Même si ils s’en défendent, les dirigeants politiques y trouvent forcément leur compte en affichant sur leur liste le nom d’un ancien sportif.

La Marseillaise autrement

Pour l'actuel ministre des Sports David Douillet, cette transition n'était pas une évidence. "Après avoir comblé mes rêves d’enfant et réalisé mes rêves sportifs, j’avais besoin de réaliser de nouveaux défis", explique-t-il. "Je me suis alors lancé dans le monde de l'entreprise, j’ai un temps travaillé dans les médias... On oublie souvent que près de 10 ans ont passé entre la fin de ma carrière sportive et mon entrée en politique. La politique, j'en avais envie, mais cela s’est fait progressivement", précise le double champion olympique (voir l'interview complète). Cette reconversion qui se fait rarement par vocation est également un moyen pour l’ancien sportif de retrouver des symboliques qui lui ont parfois permis de se transcender pendant les compétitions. Quoi de plus émouvant pour un sportif de faire résonner la Marseillaise après avoir remporté un titre ? Un peu comme une médaille d'or aux Jeux Olympiques, quoi de plus glorifiant pour un ancien sportif que de devenir Ministre des Sports, le Graal en quelque sorte. Cela permet de garder à la fois le contact avec sa première passion, profiter de son passé d'ancien sportif pour à la fois obtenir une certains légitimité et mieux appréhender ses dossiers. Passer du sport à la politique permet sans doute aussi de retrouver cet aspect plus noble de la politique, celui de servir son pays. Pour David Douillet, les points communs entre le sport et la politique sont très nombreux. "L’engagement total, l’implication au quotidien, le don de soi … On retrouve le même engagement en politique: pour faire bouger les choses, pour convaincre les gens, il faut s'y consacrer pleinement. Il faut se battre pour gagner !", estime-t-il.

Pelé, Vatanen et les autres

Partant de ce principe, la reconversion des sportifs de haut niveau en politique se vérifie également à l'étranger, et ce, sur tous les continents. Le plus connu est probablement Pelé. Triple champion du monde de football, le Brésilien a profité de son aura pour se retrouver Ministre des Sports de 1994 à 1998. Dans le même cas de figure, Georges Weah, le premier Africain à obtenir le Ballon d'Or, aurait même pu devenir président du Libéria. S'il n'avait probablement pas l'expérience politique et le crédit suffisants pour battre au deuxième tour l’économiste Ellen Johnson-Sirleaf, l'ancien joueur du PSG avait tout de même recueilli 40 % des voix lors de l'élection présidentielle de 2005. "Le sportif incarne l’identité nationale, qui n’est pas toujours incarné par la classe politique en Afrique, explique Pascal Boniface. "Mais vous avez également ce genre de chose aux Etats-Unis, où de très nombreux anciens sportifs professionnels se reconvertissent dans la politique", affirme-t-il. C'est le cas par exemple en Russie, où Marat Safin -retraité des courts de tennis en 2009- a été élu en décembre dernier à la Douma, la Chambre basse du Parlement russe. "J'ai longtemps réfléchi à me lancer dans la politique (...) C'est une nouvelle vie, une nouvelle façon de penser, d'agir, qui n'a aucun rapport avec le tennis ou le sport en général", avait à l'époque indiqué l'ancien N.1 mondial de tennis. Mais l'exemple le plus parlant est sans doute Ari Vatanen. Champion du monde des rallyes en 1981 et quadruple vainqueur du Dakar (1987, 1989, 1990 et 1991) le Finlandais est devenu député européen en 1999.

La légitimité en question

Le nombre d'anciens sportifs devenus ministre des Sports est bien plus élevé que le nombre d'anciens médecins devenus ministre de la Santé (comme l'a été Philippe Douste-Blazy), d'anciens enseignants devenus ministre de l'Education nationale (Jack Lang) ou d'Ultramarins devenus ministre de l'Outre-Mer (Marie-Luce Penchard). La logique est pourtant la même, mais il semble que le lien soit plus logique aux yeux des décideurs politiques lorsqu'il s'agit de sport. Et paradoxalement, quitter les survêtements pour le costume-cravate n'est pas forcément le plus évident. Le grand public, et peut-être plus encore le monde de la politique lui-même, peuvent avoir quelques réticences à l'égard d'anciens sportifs reconvertis. "Mon élection à l’Assemblée Nationale était le gage de ma légitimité", explique David Douillet. "En tant que ministre des Sports, certes je connais le monde sportif pour faire partie de la famille du sport, mais c’est un peu réducteur ! C’est pour moi un autre défi à relever, dans la continuité de mon engagement en politique, et dans lequel je m’investis pleinement", indique-t-il.

Il n'est pas nécessaire d'avoir fait l'Ecole nationale d'administration pour se lancer en politique, pas plus qu'il n'existe de contre-indications lorsque vous venez du milieu sportif et vous vous tournez vers une carrière politique. La qualité des hommes ou des femmes et leurs compétences facilitera ou non la réussite de leur nouvelle carrière. "On peut très bien avoir de bons ministres des Sports qui n’ont pas été eux-mêmes d’anciens sportifs de haut niveau, et on peut très bien avoir d’anciens sportifs de haut niveau qui ne soient pas d’excellents ministres des Sports. Il faut vraiment juger les compétences, et les capacités de s’adapter au costume de Ministre des Sports, qui n’est pas un rôle facile", explique Pascal Boniface. "Il faut après se méfier de savoir si l’on fait appel aux sportifs pour leurs compétences réelles, ou uniquement pour être présent sur la photo. Est-ce qu’ils sont cautions, ou réels appoints, qui ont leur propre espace et leur propre autonomie politique ?", s'interroge le Directeur de l'IRIS.

David Douillet: "La politique, j'en avais envie"
Double champion olympique de judo, David Douillet fait aujourd'hui partie de la scène politique française. D'abord député des Yvelines, l'actuel Ministre des Sports avait auparavant officié en tant que Secrétaire d'Etat, Chargé des Français de l'étranger. Dans un entretien exclusif, l'ancien sportif de haut niveau nous explique sa reconversion en politique.
 - Lire l'interview de David Douillet

Pascal Boniface: "La politique est un défi" pour certains sportifs
Pascal Boniface est un observateur de la vie politique française, mais aussi du sport. Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), il a notamment présidé la Commission de prospective sur l'avenir du football auprès de la Fédération française de Football et est aujourd'hui Secrétaire général de la Fondation du football. Nous l'avons interrogé sur le phénomène de la reconversion des sportifs de haut niveau en politique.
- Lire l'interview de Pascal Boniface

Romain Bonte